Après trois années de fréquentation record, la Polynésie française veut désormais « maîtriser sa croissance » touristique. Présente à l’IFTM Top Resa à Paris, la directrice générale de Tahiti Tourisme, Vaihere Lissant, défend un modèle davantage fondé sur la répartition des visiteurs dans le temps et dans l’espace. Saisonnalité à gommer, diversification des archipels, rôle des agences de voyages, stratégie touristique à l’horizon 2035 et ouverture de nouveaux marchés, notamment en Australie : elle détaille les principaux chantiers de la destination.
L’ensemble des acteurs du tourisme en Polynésie l’ont constaté : après les records historiques de 2023 à 2025, l’année 2026 marque un retour plus net de la saisonnalité touristique pour la Collectivité d’Outre-mer. La basse saison, de janvier à mai, a enregistré une baisse de 5,6% de fréquentation des visiteurs par rapport à la même période en 2025. Pour Tahiti Tourisme, l’enjeu consiste donc désormais à mieux valoriser les mois traditionnellement moins fréquentés.
Première approche pour y parvenir : « revoir le narratif sur la basse saison », explique Vaihere Lissant. Entre novembre et mars, la Polynésie dispose d’un calendrier culturel particulièrement riche, et c’est sur ce calendrier que Tahiti Tourisme veut s’appuyer. Cette période correspond notamment à Matari’i i nia, qui marque dans le calendrier polynésien l’entrée dans la saison de l’abondance. Depuis 2025, le 20 novembre est d’ailleurs devenu un jour férié consacré à cette célébration.
« Il y a vraiment matière à raconter une histoire et à dire que cette période-là, elle peut être intéressante aussi pour visiter nos îles », estime la directrice générale de Tahiti Tourisme. Fruits, légumes, poissons et fleurs en abondance, mais aussi événements culturels, peuvent ainsi contribuer à renouveler le récit autour d'une période traditionnellement considérée comme moins attractive. Outre le Matari’i, Vaihere Lissant évoque également la grande course de pirogues Hawaiki Nui Va’a, le Festival de danse Hura Tapairu ou encore le Salon du Tatouage qui a lieu à cette période.
L’Office du Tourisme du territoire veut également miser sur les séjours plus courts mais pas moins denses. « La Polynésie française peut aussi se faire sur un séjour de deux semaines. Deux semaines, c’est suffisant pour faire trois îles, voire quatre îles », souligne aussi Vaihere Lissant. Une façon de contrebalancer les séjours plus longs, généralement pris au cœur de la haute saison, juillet et août. Une période qui, dans l’Hexagone notamment, est propice aux grands départs en vacances.
L’enjeu pour Tahiti Tourisme est également géographique : mieux répartir les visiteurs au-delà des îles les plus connues que sont Bora Bora, Moorea ou Rangiroa. Les pensions de famille constituent déjà un outil pour développer la fréquentation des îles moins touristiques. Les croisières représentent un autre « levier » d’atteindre ces îles, avec notamment l’arrivée de l’Aranoa, qui doit rejoindre l’Aranui et se consacrer aux îles Australes, ainsi que l’arrivée d’un deuxième navire de la compagnie Windstar à partir de mars.
L’Aranui, l’Aranoa et demain le Na Hiro e Pae présentent en outre une particularité susceptible de séduire les visiteurs en quête d’immersion. Ces navires, qui transportent à la fois des passagers et du fret à destination des îles éloignées, proposent « un produit qui intéresse parce qu’ils proposent un côté aventure et immersion », explique Vaihere Lissant. Une manière, selon elle, de découvrir « le quotidien, la vie des habitants des îles éloignées ».
Les agences de voyages au cœur de la stratégie
Pour parvenir à modifier les habitudes de consommation de la destination, Tahiti Tourisme entend s’appuyer sur son réseau de professionnels. Une nouvelle plateforme de formation destinée aux agents de voyages spécialistes de Tahiti vient ainsi d’être lancée.
L’objectif est double : mieux connaître une destination particulièrement complexe et disposer des outils nécessaires pour vendre des séjours plus diversifiés. « Ça reste quand même une destination qui n’est pas si simple à vendre. C’est 5 archipels, 118 îles, avec beaucoup de connectivité », rappelle Vaihere Lissant.
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Le nouveau programme doit également renforcer la certification des spécialistes de Tahiti. Pour l’organisme de promotion, ce label doit permettre aux voyageurs d’identifier des professionnels capables de les conseiller sur l’ensemble de la destination. « L’idée pour les agents experts de Tahiti et ses îles est de dire : « Je suis un expert, une référence, de la destination et je peux vous la vendre. C’est un gage de confiance et de crédit » », résume la directrice générale.
Les agences -500 certifiées (c’est-à-dire présentes sur le site de Tahiti Tourisme) et 2 100 inscrites sur la plateforme uniquement en France- constituent ainsi un relais essentiel pour proposer des séjours plus longs, davantage d’îles et des périodes de voyage différentes. Une évolution nécessaire pour accompagner la volonté de Tahiti Tourisme de passer d'une logique de croissance quantitative à une logique de croissance maîtrisée.
Cap sur 2035
« Ce n’est pas forcément plus de touristes mais des touristes mieux répartis », résume Vaihere Lissant. Après avoir atteint le seuil symbolique d’un touriste par habitant en 2025, la Polynésie française « commence vraiment à réfléchir à comment gérer cette croissance, à la maîtriser, la contrôler et à garder l’équilibre », explique-t-elle.
Cette réflexion doit trouver sa traduction dans la prochaine stratégie de développement touristique à l’horizon 2035. La feuille de route actuelle couvre la période 2022-2027 ; Tahiti Tourisme travaille donc déjà à la suivante, avec l’ambition de placer la population au centre du modèle.
Depuis plusieurs mois, une concertation est menée dans 24 îles auprès des élus communaux, des professionnels du tourisme, des associations engagées dans la protection de l’environnement ou de la culture, mais aussi de la population. Un sondage a également été lancé afin de recueillir directement l’opinion des Polynésiens. « On a envie que la population soit actrice de son développement et s’assurer que le développement touristique se fasse vraiment en cohésion avec la population », insiste Vaihere Lissant.
Cette approche implique aussi de revoir les critères permettant de mesurer la réussite touristique, toujours dans l’esprit « la qualité plutôt que la quantité », affirme-t-elle. Jusqu’à présent, les indicateurs économiques -nombre de visiteurs ou nombre de nuitées- ont largement dominé l’évaluation de la performance touristique.
Tahiti Tourisme souhaite désormais y ajouter des indicateurs sociaux et environnementaux, bien qu’un travail reste à accomplir pour mettre en place ces nouveaux outils. L’acceptabilité de la population devra notamment être mieux mesurée, défend-elle, au même titre que l’impact environnemental. « Le succès touristique, c’est maximiser les bénéfices localement tout en minimisant les impacts négatifs ».
2026, une année de transition
Malgré la baisse de la fréquentation début 2026, les « signaux » de la saison haute passée -juin, juillet et août notamment- « sont plutôt positifs » assure Vaihere Lissant. « Après, on reste prudent sur la basse saison qui arrive », nuance-t-elle. Pour Tahiti Tourisme, l’effet « revenge travel » qui avait suivi la pandémie et boosté la fréquentation touristique s’est progressivement dissipé. La basse saison avait déjà commencé à revenir à des niveaux plus habituels en 2025.
Le contexte international, marqué notamment par le conflit au Moyen-Orient, a également contribué à renforcer l’attentisme des voyageurs et à favoriser les réservations de dernière minute. Le marché américain, premier marché historique de la Polynésie, connaît par ailleurs un recul, même si la clientèle française et européenne permet actuellement de compenser une partie de cette baisse.
L’année 2026 est également marquée par les travaux engagés dans une partie importante du parc hôtelier. « 18 % du parc était en rénovation majeure en 2026 », rappelle la directrice générale. Le retour de ces chambres d’hôtels, « qu’il faudra remplir », constituera l’un des principaux enjeux de 2027. À ces chambres rénovées s’ajouteront les nouveaux produits maritimes -cités plus haut- qui complèteront l’offre.
Cap sur l’Australie, un marché qui « résonne bien »
La connectivité internationale constitue l’autre grand enjeu. Alors que la Polynésie dépend encore largement des marchés français et américain, l’ouverture d’une liaison directe entre Papeete et Sydney, à partir de décembre 2026, doit permettre de renforcer les marchés de la zone Asie-Pacifique, et « soutenir cette stratégie de diversification ». Le Japon offre également des perspectives, avec une liaison appelée à être opérée toute l’année à partir de 2027.
Pour l’Australie, Tahiti Tourisme entend toutefois éviter toute opération ponctuelle. Une équipe dédiée travaille déjà sur le marché, en lien avec le réseau de distribution et les médias. Un roadshow organisé en juin a réuni plus d’une vingtaine de partenaires et les retours se sont révélés « positifs ». « Le marché résonne bien » image la directrice génération de l’office.
« On est prêt, on est offensif », assure encore Vaihere Lissant. L’organisme dispose désormais d’un plan d’action et de budgets spécifiques pour promouvoir la destination en Australie. « Il faut se donner les moyens et on compte doubler ces moyens pour au moins les trois prochaines années », précise-t-elle. Une stratégie assumée dans la durée : « Ce n’est pas du one shot, il faut qu’on la travaille au moins sur moyen terme. »

