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SÉRIE. Les grands textes qui ont marqué les Outre-mer : le 26 juin 1988, indépendantistes et non indépendantistes signent les Accords de Matignon sur la Nouvelle-Calédonie

Les Accords de Matignon, conclus à Paris le 26 juin 1988, marquent une étape décisive dans l’histoire politique de la Nouvelle‑Calédonie. Ils mettent un terme à plusieurs années de confrontations violentes opposant les indépendantistes kanak aux défenseurs du maintien du territoire au sein de la République française. Négociés sous l’égide du Premier ministre Michel Rocard, ils réunissent entre autres Jean‑Marie Tjibaou, leader du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) et Jacques Lafleur, président du Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR), scellant ainsi un compromis fondateur pour l’avenir institutionnel du territoire. Décryptage. 

Depuis le début des années 80, les tensions sont grandissantes entre indépendantistes kanak et ceux qui se proclament loyalistes, partisans du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la République. Les divergences, qui se traduisent par de plus en plus de violences et d’assassinats, atteignent leur point culminant lors de la tragique prise d’otages de la gendarmerie d’Ouvéa par des indépendantistes du 22 avril au 5 mai 1988, dont le dénouement se solde par la mort de 4 gendarmes français et de 19 Kanak. Cela provoque un électrochoc en Nouvelle-Calédonie, qui va déboucher sur un processus de négociations.

Le 25 juin 1988 à 19 heures, à Paris, le Premier ministre français de l’époque Michel Rocard (Parti socialiste) réunit les délégations venues de Nouvelle-Calédonie conduites principalement par Jacques Lafleur (RPCR) et Jean-Marie Tjibaou (FLNKS). Après une nuit de discussions, parfois âpres, les parties parviennent à un compromis, connu sous le nom des Accords de Matignon. Ils sont composés de deux textes : « La condition d’une paix durable – l’État impartial au service de tous », et « Les dispositions institutionnelles et structurelles préparatoires au scrutin d’autodétermination » (suivi d’une annexe : « Les limites des provinces sud et nord ».

« Une paix durable fondée sur la coexistence et le dialogue »

« L'ouverture d'une perspective nouvelle pour la Nouvelle-Calédonie, garantissant une paix durable fondée sur la coexistence et le dialogue, fondée également sur la reconnaissance commune de l'identité et de la dignité de chacune des communautés présentes sur le Territoire, reposant sur un développement économique, social et culturel équilibré de l'ensemble du Territoire, sur la formation et la prise de responsabilités de l'ensemble des communautés humaines qui le peuplent, appelle dans un premier temps, limité à douze mois, le renforcement des pouvoirs de l’État. Son impartialité la plus stricte, la sécurité et la protection seront assurées à tous, ainsi qu'une meilleure répartition dans toutes les régions des services publics et administratifs », commence le texte 1.

Un projet de loi, présenté par le gouvernement le 29 juin, prévoit de faire exercer par le Haut-Commissaire les pouvoirs du Conseil exécutif du Territoire. Le Haut-Commissaire est assisté, pour l'exercice de sa mission, d'un comité consultatif de huit membres, nommé par décret et représentatif des principales familles politiques de Nouvelle-Calédonie.

« Rattraper les retards et corriger les déséquilibres »

« Cette unification sous l'autorité du Haut-Commissaire des services de l'État et de ceux du Territoire, pour une durée limitée à un an, devra engager une répartition des crédits et des emplois publics permettant le développement des régions défavorisées de Nouvelle-Calédonie, couplée avec une politique favorisant les investissements privés. Elle permettra de jeter les bases d'une véritable politique de formation, afin de rattraper les retards et de corriger les déséquilibres que traduit la trop faible présence de Mélanésiens dans les différents secteurs d'activité du Territoire, et en particulier dans la fonction publique », poursuit le document.

Ce dernier préconise également que l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) engage des opérations de recensement général de la population en vue d’une refonte des listes électorales en vue des élections aux nouvelles instances provinciales. « Enfin, pour permettre l'expression et l'épanouissement sous toutes ses formes de la personnalité mélanésienne, une action soutenue sera mise en œuvre pour assurer l'accès de tous à l'information et à la culture. À cet effet, il sera créé un établissement public, dénommé "Agence de développement de la culture canaque" ».

La première poignée de main historique entre Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou, le 26 juin 1988 à Paris ©INA

Le texte 2 définit « Les dispositions institutionnelles et structurelles préparatoires au scrutin d’autodétermination ». Il souligne d’abord que l’administration de la Nouvelle-Calédonie est organisée dans le cadre des trois provinces : îles Loyauté, Sud, et Nord. Chacune de ces provinces s'administre librement par une assemblée élue au scrutin proportionnel pour six ans et par un exécutif propre. Les affaires communes sont gérées par un Congrès du Territoire composé de la réunion des trois assemblées provinciales.

Viennent ensuite la répartition des compétences entre l’État et les collectivités territoriales : « L'État est compétent dans les matières suivantes : relations extérieures, contrôle de l'immigration et des étrangers communications extérieures navigation, gestion zone économique maritime, monnaie, Trésor, commerce extérieur, défense, maintien de l'ordre, nationalité, état civil de droit commun, justice, fonction publique d'Etat, droit civil, droit pénal, droit commercial, principes directeurs du droit du travail, contrôle de légalité sur l'administration communale, contrôle administratif et financier des collectivités et de leurs établissements publics, enseignement, second degré et supérieur, communication audiovisuelle, souveraineté et propriété sur domaine public, maritime et aérien », précise le document.

Les compétences du Territoire

« Le Territoire conserve les compétences de coordination et les matières qui ne peuvent pas être transférées aux provinces : fiscalité et budget territorial, équipements et infrastructures d'intérêt territorial (hôpital, réseau routier territorial, ouvrages hydrauliques d'intérêt territorial), et adaptation des programmes nationaux de l'enseignement primaire », poursuit-il. Le texte définit également les compétences des provinces, des communes et des organismes consultatifs, notamment le Conseil consultatif coutumier.

Autre élément essentiel : « Dans le but de rééquilibrer le partage de l'exercice des responsabilités, un important programme de formation de cadres, particulièrement de cadres mélanésiens, doit être engagé dans les meilleurs délais. (…) Celui-ci devrait concerner de l'ordre de quatre cents cadres supérieurs et cadres moyens dont la plupart seront formés dans les écoles métropolitaines, au cours des dix prochaines années ». Par ailleurs, le document prévoit un scrutin d’autodétermination en Nouvelle-Calédonie en 1998, qui n’aura finalement pas lieu pour être remplacé par un autre accord (de Nouméa), portant principalement sur un transfert progressif de compétences et l’approfondissement de l’autonomie.

Les Accords d’Oudinot complètent ceux de Matignon

Le 17 août 1988, les délégations calédoniennes reviennent à Paris à l’invitation de Louis Le Pensec, alors ministre des Départements et Territoires d'Outre-mer, pour travailler sur le projet de loi portant dispositions statutaires et préparatoires à l'autodétermination de la Nouvelle-Calédonie. Après trois jours de discussions, les diverses parties signent les Accords d’Oudinot (du nom de la rue où est situé le ministère) le 20 août, considérant que la procédure de consultation du peuple français par référendum, prévue par les Accords de Matignon, pouvait être engagée. 

Une avancée décisive, le référendum sur le projet de loi étant approuvé par l'ensemble des Français en novembre de la même année (79,99% des suffrages exprimés). En Nouvelle-Calédonie, le résultat est plus serré : 57,03% des électeurs disent oui aux accords, surtout dans le nord et les îles, à majorité indépendantiste (80,99% et 85,10%). Dans le Sud, c'est le non qui l'emporte avec 57,19% des suffrages exprimés. Parfaite illustration des fractures géographiques de l'archipel.  

L’histoire complexe de la Nouvelle-Calédonie ne s’est pas arrêtée à ces accords. D’autres suivirent (Accord de Nouméa en mai 1998, Accord de Bougival en juillet 2025 et Accords Élysée-Oudinot en janvier 2026), ponctués par trois référendums sur l’indépendance (2018, 2020 et 2021), où chaque fois le « non » l’a emporté. Dans la douleur et les confrontations (émeutes en mai 2024), l’incertitude subsiste mais le dialogue demeure. Et donc l’espoir d’une authentique réconciliation sur le « Caillou ».  

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