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SÉRIE. Les grands textes qui ont marqué les Outre-mer : le 1er juillet 1937, le Guyanais Félix Éboué, alors gouverneur intérimaire de la Guadeloupe, prononce son célèbre discours « Jouer le jeu ! »
Félix Éboué (1884-1944) ©DR

Après avoir été gouverneur intérimaire du Soudan français (actuel Mali) de 1934 à octobre 1936, Félix Éboué s’embarque pour les Antilles ce même mois pour occuper un poste similaire en Guadeloupe. Son ordre de mission l’incite à mettre en place les réformes du Front populaire et à calmer les tensions politiques et sociales qui agitent l’archipel. Le 1er juillet 1937, à l’occasion de la remise des prix au lycée Carnot de Pointe-à-Pitre, il s’adresse à la jeunesse des Outre-mer dans une allocution qui restera historique, « Jouer le jeu ! ».

Tout d’abord un bref retour sur la carrière de Félix Éboué. Né le 26 décembre 1884 à Cayenne, le Guyanais a effectué une remarquable carrière dans la Haute administration. Licencié en droit et diplômé de l'École coloniale de Paris, Il est nommé en 1909, à sa demande, administrateur adjoint des colonies en Afrique équatoriale française (AEF), à Brazzaville, avant de rejoindre l’Oubangui-Chari (dorénavant la République centrafricaine), où il passera une vingtaine d'années. Passionné par les cultures de cette région, Félix Éboué écrit plusieurs ouvrages d’ethnologie et de linguistique sur les populations du territoire.

Après avoir été successivement secrétaire général auprès du gouverneur de la Martinique (1932), gouverneur intérimaire du Soudan français (1934 – 1936) et de la Guadeloupe (octobre 1936 – janvier 1939), il est nommé gouverneur du Tchad en janvier 1939. C’est là que son destin bascule. Suite à la défaite de la France face aux Allemands en juin 1940, Félix Éboué rallie officiellement le Tchad à la France libre du général de Gaulle avec les autres territoires de l’AEF (Congo, Centrafrique et Cameroun) et organise la Résistance.

En octobre 1940, de Gaulle rencontre le gouverneur Éboué au Tchad et le nomme gouverneur général de l'AEF ainsi que membre du Conseil de défense et du Conseil de l'Ordre de la Libération. Au mois de novembre de la même année, le Guyanais est basé à Brazzaville (Congo). De là, il réussit à lever une armée de quelque 40 000 hommes, faisant de l’AEF une base stratégique pour les alliés. Il verra les victoires successives de ces derniers, où les troupes « coloniales » jouent un rôle essentiel, mais il décède au Caire en mai 1944, avant la capitulation de l’Allemagne nazie un an plus tard. Le 20 mai 1949, Félix Éboué est inhumé au Panthéon en même temps que Victor Schœlcher. Un symbole puissant pour cet ardent défenseur de la République originaire des Outre-mer.  

Le gouverneur Félix Éboué reçoit le général de Gaulle au Tchad en octobre 1940 ©United States Library of Congress/Wikimedia Commons

Revenons à son discours « Jouer le jeu ! » de Pointe-à-Pitre, considéré comme l’un des plus importants de Félix Éboué, d’autant qu’il est prononcé dans un territoire ultramarin. « À cette jeunesse que l’on sent inquiète, si incertaine devant les misères de ces temps qui sont les misères de tous les temps ; à cette jeunesse, devant les soucis matériels à conjuguer (…)  À cette jeunesse, généreuse et spontanée, n’ai-je pas le devoir, me tournant vers elle, de l’adjurer à mon tour de rester indépendante. N’ai-je pas pour obligation de lui dire : ne te laisse pas embrigader, ne souffre pas que l’on t’enseigne comme suprême idéal le fait de marcher au pas, en colonnes parfaites, de tendre la main ou de montrer le poing. En l’acceptant, tu consacreras le triomphe de la lettre au détriment de l’esprit, parce qu’on t’aura enseigné que le rite tient lieu de culte. Ne devons-nous pas conserver à cette jeunesse ses qualités essentielles : l’indépendance, la fierté, l’orgueil, la spontanéité, le désintéressement ? »

Fort de sa tradition intellectuelle éthique et humaniste, Félix Éboué poursuit : « Jouer le jeu, c’est être désintéressé. (…) Jouer le jeu, c’est piétiner les préjugés, tous les préjugés, et apprendre à baser l’échelle des valeurs uniquement sur les critères de l’esprit. Et c’est se juger, soi et les autres, d’après cette gamme de valeurs. (…) Jouer le jeu, c’est savoir prendre ses responsabilités et assumer les initiatives, quand les circonstances veulent que l’on soit seul à les endosser ; c’est pratiquer le jeu d’équipe avec d’autant plus de ferveur que la notion de l’indépendance vous aura appris à rester libres quand même. Jouer le jeu consiste à ne pas prendre le ciel et la terre à témoin de ses déconvenues, mais, au contraire, à se rappeler les conseils laminaires d’Épictète à son disciple : « il y a des choses qui dépendent de nous ; il y a des choses qui ne dépendent pas de nous ».

« Jouer le jeu, c’est respecter l’opinion d’autrui, c’est l’examiner avec objectivité et la combattre seulement si on trouve en soi les raisons de ne pas l’admettre, mais alors le faire courageusement et au grand jour. Jouer le jeu, c’est respecter nos valeurs nationales, les aimer, les servir avec passion, avec intelligence, vivre et mourir pour elles, tout en admettant qu’au-delà de nos frontières, d’authentiques valeurs sont également dignes de notre estime, de notre respect. (…) c’est attribuer la même valeur spirituelle au protocole officiel, à l’académisme, qu’au geste si touchant par quoi la paysanne guadeloupéenne vous offre, accompagnée du plus exquis des sourires, l’humble fleur des champs, son seul bien, qu’elle est allée cueillir à votre intention », conclut Félix Éboué.

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