Tout l’été, Outremers360 donne la parole aux directrices et directeurs des centres hospitaliers ultramarins. Pour ce sixième épisode, la directrice de l’hôpital de Polynésie française, Hani Teriipaia Ott, rappelle les spécificités en matière de soins en Polynésie et revient sur l’intégration de la médecine traditionnelle dans le parcours de santé, avec la présence de quatre tradipraticiens au sein de l’établissement hospitalier. Elle rappelle que la Polynésie française connaît « un besoin en soins en constante augmentation, dans un contexte marqué par un vieillissement de la population ».
De Wallis-et-Futuna à La Réunion en passant par la Guadeloupe, les hôpitaux ultramarins ont une importance capitale dans chacun des territoires. Malgré des difficultés liées à l’isolement géographique, à l’insularité, aux conditions météorologiques, aux différentes maladies ou au manque de personnel, ils tiennent bon, innovent et se développent.
Cet été, Outremers360 a choisi de mettre en lumière le travail de ces établissements de santé répartis aux quatre coins du monde. Spécificités en matière de soins, maladies présentes sur les territoires, événements marquants de 2026, projets à venir… On donne la parole aux directrices et directeurs des centres hospitaliers dans tous les territoires ultramarins.
Épisode 6 en Polynésie française : Hani Teriipaia Ott, directrice générale du Centre hospitalier territorial de Polynésie française.
Comment se porte le Centre hospitalier de Polynésie française en ce début d’été ?
Contrairement aux établissements métropolitains confrontés en cette période aux vagues de chaleur et à leurs nécessaires adaptations, le CHPF n’est pas soumis à cette contrainte. Nous poursuivons en revanche notre dynamique de transformation engagée depuis 2025 dans le cadre de notre projet d’établissement « Avei’a Hôpital 2030 », qui nous amène à repenser notre organisation interne, à adapter notre offre de soins à l’évolution des besoins de la population, à renforcer les coopérations et l’approche en parcours avec les acteurs de santé du territoire, et à valoriser la culture polynésienne dans le soin.
Concrètement, qu’est-ce que ce nouveau projet implique ?
Cette dynamique se traduit déjà par des avancées concrètes : une profonde réadaptation de notre capacitaire finalisée en janvier 2026 avec le projet MAVE MAI, de nouveaux partenariats avec le secteur privé, notamment en oncologie, finalisés en mars 2026, et l’ouverture de nouvelles activités telles que le TEP-scan en 2025, le pôle de santé mentale en avril 2026 et, prochainement en juillet 2026, l’activité d’addictologie, jusqu’alors portée par la Direction de la santé.
Nous avons également inauguré fin juin notre Unité Transversale d’Insuffisance Cardiaque (UTIC), qui propose un suivi et un accompagnement global aux patients atteints de cette pathologie chronique très présente sur le territoire, et nous déployons nos premières solutions d’intelligence artificielle en imagerie médicale, pour une première lecture instantanée des radios aux urgences. Sur le plan de la gouvernance, notre conseil de direction, opérationnel depuis novembre 2025, et nos quatre premiers pôles d’activité structurent désormais l’organisation interne de l’établissement.
Quelles sont les spécificités de votre territoire en matière de soins ?
Notre première spécificité tient à l’insularité et à l’isolement géographique du territoire, qui nous conduisent à renforcer en permanence notre autonomie interne en santé. Cela suppose un maillage fin de l’offre de soins dans les îles éloignées, porté par les structures de la Direction de la santé (hôpitaux périphériques, dispensaires, postes de soins), en lien étroit avec le CHPF comme hôpital de recours et son service SAMU 15.
Sur le CHPF lui-même, nous nous efforçons de proposer l’offre de soins la plus complète possible, de la réanimation — adulte et néonatale — à la neurochirurgie, en passant par l’oncologie, la radiothérapie et la greffe rénale. Plus généralement, le territoire connaît un besoin en soins en constante augmentation, dans un contexte marqué par un vieillissement de la population qui, s’il reste moindre qu’en métropole, évolue rapidement.
Du fait de l’étendue du territoire, comment répondez-vous aux besoins de tous les Polynésiens ?
La réponse repose sur cette organisation en réseau entre le CHPF, hôpital de recours unique du territoire, et les structures de proximité de la Direction de la santé dans les archipels éloignés. Le CHPF est ainsi le principal opérateur du territoire pour la réalisation de consultations spécialisées avancées (CSA) : ce dispositif, porté par la Direction de la santé, consiste à déplacer nos médecins, voire des équipes entières, vers les îles plutôt que de faire venir les patients. Des programmes de consultations sont ainsi organisés dans diverses spécialités et concernent l’ensemble des archipels.
Le développement de la télésanté constitue également un enjeu majeur, porté à la fois par des initiatives spécifiques — comme le télé-suivi en cardiologie initié depuis 2025 — et par des projets plus globaux, tel le futur centre de coordination santé secours numérique, qui visera à offrir une plateforme de télésanté globale, en lien étroit avec les structures publiques de la Direction de la santé.
Combien d’évacuations sanitaires inter-îles sont-elles réalisées chaque année ?
Le CHPF réalise environ 1 200 SMUR aériens et évacuations sanitaires par an, hors évacuations sanitaires programmées organisées en lien avec la CPS. C’est précisément pour alléger ce besoin, lorsque cela est possible, que nous investissons dans la télésanté.
Quelles sont les maladies très présentes sur votre territoire et quels dispositifs sont mis en place pour les soigner ?
La Polynésie française connaît une prévalence élevée de l’obésité, du diabète et de leurs complications, en particulier l’insuffisance rénale, avec des taux nettement supérieurs à ceux observés en métropole. Le CHPF adapte en continu son offre de soins face à ces besoins : augmentation récente du capacitaire en médecine dans le cadre de la réorganisation finalisée en janvier 2026, et, d’ici la fin de l’année, ouverture d’une extension de notre service de dialyse pour répondre à la progression continue des besoins en néphrologie.
Les accidents liés aux activités marines sont-ils nombreux et quels dispositifs sont utilisés ?
La Polynésie française est un territoire tourné vers la mer, avec une forte activité touristique et professionnelle liée au lagon et à l’océan, ce qui nous conduit à assurer la prise en charge régulière des usagers de la mer. Le CHPF dispose d’une offre de soins spécialisée pour la prise en charge des accidents de décompression, qu’ils soient liés à une activité touristique ou professionnelle (perliculture notamment), avec un caisson hyperbare et une équipe médico-soignante dédiée.
La Polynésie fait face à des cas de zika, chikungunya et dengue. Comment l’hôpital gère-t-il ces maladies ?
Nous sommes effectivement régulièrement confrontés à des arboviroses, la dengue étant la plus fréquente. Le territoire dispose d’un bureau de veille sanitaire, l’ARASS, qui assure le suivi de la circulation de ces virus et dont le CHPF est partenaire. Cette veille permet un repérage relativement précoce des phénomènes épidémiques, tandis que nos équipes ont désormais acquis une réelle expertise dans la prise en charge des formes graves associées à ces virus et dans l’adaptation de notre organisation aux vagues épidémiques.
Selon de récentes enquêtes, la filariose (éléphantiasis) persiste sur au moins deux îles polynésiennes. Le CHPF a-t-il eu des cas ?
Le territoire mène depuis plusieurs années une démarche active de prévention de cette maladie. Grâce à ces efforts, les cas restent aujourd’hui relativement rares, même si notre établissement continue chaque année d’assurer la prise en charge de quelques patients présentant des formes graves.
Comment associez-vous médecine générale et médecine traditionnelle au sein de l’hôpital ?
C’est un enjeu majeur pour notre territoire, et le CHPF entend en être un acteur clé. Des initiatives sont portées depuis plusieurs années, d’abord dans notre service de pneumologie, puis progressivement étendues à d’autres services d’hospitalisation et, désormais, jusqu’aux urgences. Une fiche métier du tradipraticien a été élaborée et officialisée dans le référentiel des métiers de la fonction publique territoriale. Actuellement quatre tradipraticiens exercent, en étroite collaboration avec les praticiens hospitaliers et équipes de soins au sein de l’établissement notamment au service d’accueil des urgences, dans les services de spécialité et prochainement dans les services du pôle de santé mentale. Un accueil et des soins traditionnels sont proposés aux patients.
Ces démarches ont fait l’objet d’études documentées, dont plusieurs thèses de médecine, qui confirment l’intérêt d’une telle approche culturelle complémentaire pour nos patients.
Travaillez-vous en collaboration avec l’Institut Louis Malardé sur le sujet de la médecine traditionnelle et des plantes médicinales ?
Nous souhaitons aller plus loin sur ce sujet, notamment avec de nouveaux partenaires comme l’Institut Louis Malardé (ILM), avec lequel des échanges sont engagés pour structurer davantage notre collaboration autour de la médecine traditionnelle et des plantes médicinales.
Tandis qu’au niveau territorial, les travaux sur la pharmacopée et l’usage des plantes médicinales (raau tahiti) se poursuivent, le CHPF a été honoré de pouvoir exposer dans son hall d’accueil des plantes médicinales Polynésiennes prêtées par l’ILM.
Chaque année, l’hôpital fait venir des médecins de différentes spécialités de l’Hexagone ou d’ailleurs. À quelle fréquence ? Quelles spécialités sont les plus nécessaires ?
Nous accueillons chaque année environ 20 missionnaires spécialisés venus de métropole ou d’ailleurs, le plus souvent pour des missions chirurgicales. Ces missions nous permettent d’éviter de nombreuses évacuations sanitaires vers la métropole et de maintenir, sur le territoire, l’accès à des expertises rares pour la population polynésienne. Elles contribuent par ailleurs à l’attractivité médicale du CHPF en créant des liens durables avec des équipes hospitalo-universitaires de métropole.
Comment se sont déroulés ces premiers mois de 2026 pour le CHPF ?
Ces premiers mois ont été denses et structurants : finalisation en janvier de la réadaptation de notre capacitaire, conclusion en mars de nouveaux partenariats avec le secteur privé en oncologie, ouverture en avril de notre nouveau pôle de santé mentale, renforcement de moyens de lutte contre les addictions aux drogues, application du plan hôpital sans tabac et sans sodas en mai lors de la célébration de Matarii i raro (période d’enseignement, de repos de la nature). Nous nous préparons par ailleurs à l’intégration, en juillet, de l’activité addictologie, jusqu’alors portée par la Direction de la santé. C’est donc une période marquée par la mise en œuvre concrète des orientations de notre projet d’établissement « Avei’a Hôpital 2030 ».
Que retenez-vous, de votre côté, de l’année 2025 ?
2025 a été ma première année à la direction de l’établissement, et elle a été marquée par la mise en œuvre des premières actions issues de notre projet d’établissement « Avei’a Hôpital 2030 », validé en 2024. Nous avons lancé le réaménagement de nos espaces de soins, une mesure clé pour renforcer la qualité de la prise en charge des patients, ainsi que le programme MAVE MAI, qui a permis une meilleure répartition de notre capacitaire hospitalier. L’amélioration de la performance du bloc opératoire. La célébration de Matari’i i ni’a a, par ailleurs, permis de mettre en avant l’ancrage culturel du CHPF, en intégrant les valeurs polynésiennes dans la vie de l’établissement et l’accueil, les soins pour les patients.
Je retiens surtout l’engagement sans faille de nos équipes et la confiance de nos partenaires et de la population, qui ont rendu possibles ces avancées et confirment la capacité du CHPF à évoluer pour répondre aux attentes de la Polynésie française.
Quels sont les enjeux à venir pour le CHPF ?
Les enjeux à venir s’inscrivent dans la continuité directe de notre projet d’établissement « Avei’a Hôpital 2030 ». Sur le plan organisationnel, nous poursuivons la structuration de nos pôles d’activité et la montée en charge du programme MAVE MAI pour adapter durablement notre capacitaire à l’évolution des besoins, dans un contexte de vieillissement de la population et de progression des maladies chroniques. Sur le plan du numérique, nous allons poursuivre le déploiement de notre dossier patient informatisé ANATi, notamment en santé mentale, et étendre progressivement nos premiers usages de l’intelligence artificielle en imagerie médicale.
Sur le plan territorial, nous souhaitons renforcer encore les coopérations avec les acteurs de santé du Pays — Direction de la santé, CPS, Institut Louis Malardé — notamment autour de la télésanté, des consultations spécialisées avancées et de la médecine traditionnelle. Enfin, l’attractivité médicale et paramédicale du territoire reste un enjeu constant, tout comme la poursuite de notre démarche d’amélioration de l’expérience patient, à travers le réaménagement de nos espaces de soins et de nos parcours, notamment aux urgences.
Dans la même série :
CHU de La Réunion : « Il ne faut ne pas opposer les sujets financiers et les projets en santé »
CHU de La Martinique : La recherche médicale « se construit à partir des pathologies du territoire »
Hôpitaux de Wallis-et-Futuna : À Wallis-et-Futuna, une offre de soins unique : « On ne dirige pas à Wallis comme on dirige ailleurs »
CH de Mayotte : A Mayotte, « Chido a été un révélateur, notamment des problèmes de santé mentale qui touchent les jeunes »
A Saint-Barthélemy, un hôpital tourné exclusivement vers la médecine d’urgence

