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Hôpitaux des Outre-mer (3/10). À Wallis-et-Futuna, une offre de soins unique : « On ne dirige pas à Wallis comme on dirige ailleurs »
Hopital de Sia à Wallis / Dominique Cheveau Credit ADSWF

Tout l’été, Outremers360 donne la parole aux directrices et directeurs des centres hospitaliers ultramarins. Pour ce troisième épisode, nous découvrons les spécificités en matière de soins à Wallis-et-Futuna, dont les deux hôpitaux mais aussi la médecine de ville sont entièrement gérés par l’Agence de santé du territoire. Son directeur, Dominique Cheveau, un habitué des Outre-mer, alerte sur l’état de dégradation des centres hospitaliers de Sia et de Kaleveleve : « Il est urgent de réhabiliter les deux hôpitaux, nos infrastructures sont extrêmement vétustes. »

De Nouvelle-Calédonie à Mayotte en passant par la Guadeloupe, les hôpitaux ultramarins ont une importance capitale dans chacun des territoires. Malgré des difficultés liées à l’isolement géographique, à l’insularité, aux conditions météorologiques, aux différentes maladies ou au manque de personnel, ils tiennent bon, innovent et se développent.

Cet été, Outremers360 a choisi de mettre en lumière le travail de ces établissements de santé répartis aux quatre coins du monde. Spécificités en matière de soins, maladies présentes sur les territoires, événements marquants de 2026, projets à venir… On donne la parole aux directrices et directeurs des centres hospitaliers dans tous les territoires ultramarins.

Épisode 3 à Wallis-et-Futuna : Dominique Cheveau, directeur de l’Agence de santé de Wallis-et-Futuna, à la tête des deux hôpitaux du territoire.

Marion Durand : Comment se portent les hôpitaux de Wallis et de Futuna en ce début d’été ?

Dominique Cheveau : Les hôpitaux se portent bien, la situation sur notre île est très spécifique, le système de santé local repose sur l’Agence de santé de Wallis-et-Futuna. Celle-ci est en charge des deux établissements hospitaliers : l’hôpital de Sia à Wallis et l’hôpital de Kaleveleve à Futuna, situés à 240 kilomètres l’un de l’autre. Cette agence supervise aussi trois dispensaires qui proposent des consultations en médecine générale, des services de protection maternelle et infantile (PMI), des soins dentaires. L’Agence a donc des missions de santé publique, d’épidémiologie et de prévention.

Cet établissement public que vous dirigez est chargé de la mise en œuvre de la politique de santé dans un territoire non doté de régime général de Sécurité sociale ni de fiscalité affectée. Pourquoi ?

Cette spécificité repose sur un accord conclu entre Wallis-et-Futuna de l’État lors de l’association du territoire à la République. Il a été convenu que la santé resterait totalement gratuite pour tous. Que ce soit pour les habitants ou pour les touristes de passage, les frais de santé sont pris en charge par l’État. Il n’existe pas de médecine libérale, l’Agence de santé reste le seul opérateur de soin, il intègre les deux hôpitaux et trois dispensaires.

Urgences, Hôpital de Sia. Credit ADSWF

Les hôpitaux sont-ils en tension ?

Les hôpitaux représentent 20 % de l’activité de l’agence. Ce sont de petits établissements dont l’activité n’est pas très importante. C’est exceptionnel que nous soyons saturés. Nous avons 20 lits de médecine, 20 lits de chirurgie, un bloc opératoire avec un chirurgien. Très régulièrement, des praticiens viennent de Nouvelle-Calédonie et de l’Hexagone pour effectuer des consultations et réaliser des opérations. Nous avons presque en permanence des médecins extérieurs en mission dans nos hôpitaux. Ce sont des gastro-entérologues, ophtalmologues, oncologues, etc.

Quels sont les praticiens exerçant de façon permanente sur votre territoire ?

Ici nous avons un anesthésiste, un chirurgien, deux médecins polyvalents, un pharmacien, un radiologue, un biologiste et des urgentistes. Pour un territoire d’environ 11 000 habitants, c’est déjà bien. Nous n’avons pas de mal à faire venir les praticiens spécialisés pour des missions de 15 jours à trois semaines, les candidats sont là car c’est très enrichissant pour eux sur un plan médical de venir ici.

En cas de besoin médical complexe, l’Agence de santé organise le transfert des patients vers l’Hexagone, la Nouvelle-Calédonie ou l’Australie. Combien y en a-t-il par an ?

Nous réalisons environ 850 évacuations sanitaires par an. On transfère à 90 % vers la Nouvelle-Calédonie. Les évacuations sanitaires vers l’Hexagone concernent l’oncologie spécialisée et nous envoyons vers l’Australie pour des opérations de neurochirurgie ou de chirurgie cardiaque. Ces transferts représentent 30 % de notre budget, soit 25 millions d’euros par an et nous avons une dotation de l’État qui nous permet de payer nos prestataires.

Quelles sont les autres spécificités de votre territoire en matière de soins ?

En termes de santé, on a des problèmes de nutrition importants, avec beaucoup de surpoids et un taux d’obésité très élevé, comme dans la plupart des territoires ultramarins. Ces soucis entraînent de nombreuses pathologies comme le diabète ou des problèmes cardiaques. Nous avons aussi des maladies vectorielles, transmises par les moustiques, comme la dengue. Nous faisons de la prévention auprès de la population et les autorités du territoire font tout pour prévenir l’apparition d’une épidémie.

La filariose (maladie parasitaire qui altère le système lymphatique, ndlr) est aussi présente sur notre territoire, nous menons actuellement une grande campagne de traitement à Futuna, l’objectif est de traiter 60 % de la population contre cette maladie ré-émergente qu’on croyait éradiquée depuis 20 ans. Or la filariose se neutralise, c’est-à-dire qu’elle sommeille, mais peut réapparaître.

On a aussi une prévalence du cancer de l’endomètre chez les femmes jeunes ayant autour de 30 ans. On mène actuellement une étude pour comprendre les raisons de cette prévalence, on travaille sur le sujet en partenariat avec le Centre Eugène Marquis du CHU de Rennes, en Bretagne.

En début d’année, l’hôpital de Futuna s’est doté pour la première fois d’un centre d’hémodialyse. Qu’est-ce que cela a apporté ?

La mise en place un centre d’hémodialyse à Futuna a permis à de nombreux patients de pouvoir se faire soigner chez eux. Avant, les Futuniens devaient suivre leur traitement à Wallis. J’ai rencontré une dame qui a fait sa dialyse pendant 10 ans à Wallis. Elle a enfin pu retrouver son île après une décennie loin de chez elle.

Dans un objectif similaire, on souhaite installer un scanner à Futuna et on envisage de changer celui de Wallis, qui est vieillissant. Notre souhait est de pouvoir plus facilement traiter les urgences immédiates sur Wallis-et-Futuna. Pour les traitements aigus qui sont menés hors du territoire, nous voulons que les patients puissent rentrer chez eux le plus tôt possible, pour cela il faut que nos infrastructures soient adaptées à la rééducation et au suivi postopératoire.

Dans quel état se trouvent vos infrastructures de santé ?

Nos bâtiments sont anciens et vétustes, on a des projets de réhabilitation et nous avons bénéficié d’une enveloppe de 45 millions d’euros dans le cadre du Segur de la santé pour la réhabilitation des hôpitaux de Wallis-et-Futuna. Mais les travaux n’ont toujours pas commencé, on travaille actuellement sur les investissements immobiliers.

Mes prédécesseurs ont fait de courts séjours, ce qui ne facilite pas les projets. À Wallis-et-Futuna, tout repose sur trois piliers : la République, l’Église catholique et la coutume (les trois royaumes). La prise de décision nécessite du temps pour prendre en compte chacune des parties prenantes du territoire.

Quelles sont les conséquences de la vétusté des locaux ?

Nous avons toujours un risque de rupture des infrastructures. L’année dernière, un bloc opératoire a pris l’eau, on est resté sans cette salle d’opération pendant plusieurs jours. Le scanner est tombé en panne, on a été contraint d’évacuer les patients pendant 15 jours vers la Nouvelle-Calédonie. C’est toujours compliqué. La direction générale de l’organisation des soins (DGOS) a missionné l’Agence nationale d’appui à la performance des établissements de santé et médico-sociaux sur notre territoire pour réaliser un état des lieux complet des infrastructures. On attend le rapport.

Quelles sont les urgences ?

Il est urgent de réhabiliter les deux hôpitaux. Dans l’Hexagone, cette situation ne serait pas acceptée, l’hôpital ne fonctionnerait pas ainsi, il fermerait totalement. Par exemple, nous n’avons pas de gaz médical qui arrive dans les chambres, on utilise des bouteilles de gaz. Notre bloc opératoire n’est pas aux normes.

Service de medecine de l'hopital de Sia. Credit ADSWF

Paradoxalement, l’accès au soin est plus facile ici qu’en métropole, notamment dans certaines campagnes où les délais de prise en charge s’allongent. À Wallis-et-Futuna, nous avons plusieurs médecins généralistes et un dentiste, obtenir un rendez-vous au dispensaire est très rapide et la prise en charge est bonne. Au-delà des aspects hôteliers, le soin est de qualité.

En septembre 2025, une synthèse sur l’état de santé réalisée par l’Agence de santé de Wallis-et-Futuna pointe une couverture vaccinale incomplète et des recours tardifs aux soins malgré l’absence de toute file d’attente ou reste à charge. Pourquoi ?

On suppose qu’elle est incomplète mais nous n’avons pas de données très précises faute de traçabilité. À la rentrée, nous lançons une grande étude pour vérifier la couverture vaccinale de plusieurs maladies sur notre territoire. Ce qui nous permettra d’avoir des chiffres précis. Il y a aussi des retards de prise en charge, les patients ne consultent pas toujours, il y a beaucoup de renoncement au soin. Le fait de devoir quitter le territoire pour se faire soigner ailleurs est un frein. Pour un cancer, il faut partir minimum six mois en Nouvelle-Calédonie ou dans l’Hexagone. S’éloigner de chez soi n’est pas facile.

Les émeutes et la crise politique en Nouvelle-Calédonie ont engendré davantage de renoncements aux soins car pendant deux mois, les vols ont été suspendus, or notre seule liaison aérienne est vers Nouméa. Il était impossible pour les habitants comme pour les patients de quitter le territoire. Aussi, beaucoup de médecins sont partis de Nouvelle-Calédonie, donc l’accès aux soins a été plus difficile pour nous. Heureusement qu’aujourd’hui la situation se normalise.

Réfléchissez-vous à un moyen de ne pas dépendre de la Nouvelle-Calédonie ?

Les moyens d’actions sont relativement limités car on a une seule compagnie aérienne même si l’armée peut mettre à disposition des moyens. Notre isolement rend les choses compliquées mais on y réfléchit. Pour le moment, il n’y a pas de ligne régulière vers la Polynésie française mais on regarde ce qui est possible. On s’intéresse aussi aux îles Fidji, il faudrait dans ce cas que le territoire réponde aux standards français.

Vous avez dirigé pendant dix ans le CHT de Nouvelle-Calédonie. Qu’est-ce qui change entre ces deux îles du Pacifique ?

Il y a des différences majeures. On ne dirige pas à Wallis comme on dirige ailleurs, en Nouvelle-Calédonie ou dans l’Hexagone. La culture est très différente, il y a des statuts particuliers. On travaille dans un système avec des valeurs culturelles spécifiques, il faut du temps pour s’acculturer au pays. On ne peut pas arriver et calquer notre façon de fonctionner au territoire, il faut d’abord apprendre, écouter. Je rencontre toutes les semaines le ministre coutumier de la santé, il me fait part des problèmes que la population lui remonte, je lui parle de nos problématiques. C’est un poste très humain, je suis comme un diplomate. Dans l’Hexagone, le poste de directeur peut être technocratique, c’est très politique car il y a de la stratégie. Dans un établissement comme Wallis on est au contact des habitants, des familles. On a une grande proximité, je préfère largement cela aux gros établissements où on perd le contact avec les patients et le personnel.

N’est-ce pas difficile d’être sur tous les fronts en même temps ?

Il faut savoir tout faire, nous sommes seulement quatre dans l’équipe de direction donc on fait des ressources humaines, de la communication, du management, de la comptabilité, etc. Le poste de directeur est rattaché à l’État. Je rends des comptes directement au ministère de la santé et au ministère des Outre-mer. J’ai travaillé pendant 20 ans en Nouvelle-Calédonie et sept ans en Guadeloupe. C’est certain qu’exercer à Wallis-et-Futuna est une expérience à part.

Pourquoi êtes-vous autant attaché aux Outre-mer ?

C’est vrai qu’on est peu nombreux à avoir une carrière quasi-exclusive dans les Outre-mer. Moi je préfère travailler dans les territoires ultramarins même si ce n’est pas toujours facile. Les relations sociales sont parfois difficiles, notamment avec les syndicats. C’est vraiment un travail relationnel, on recherche le dialogue, le consensus. On s’adapte à la culture du territoire. Quand on est originaire de l’Hexagone, on est un invité, on n’est pas chez nous. On apporte ce qu’on peut, on met en œuvre les politiques publiques en termes de santé mais on doit s’adapter. Il faut de l’humilité pour travailler à Wallis-et-Futuna et ailleurs dans les Outre-mer.

Ce sont aussi des postes avec une grande richesse intellectuelle et opérationnelle. On est accroché à la réalité, au plus proche des équipes médicales et paramédicales. On mène un travail de pionnier car on doit souvent construire le cadre en même temps que le fond.

Enfin, quels sont les enjeux à venir pour le CH de Wallis-et-Futuna ?

Les travaux de réhabilitation des hôpitaux sont vraiment l’enjeu principal pour notre santé. Les infrastructures doivent être refaites, c’est urgentissime !

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