Tout l’été, Outremers360 donne la parole aux directrices et directeurs des centres hospitaliers ultramarins. Pour ce deuxième épisode, cap sur les Antilles. Jérôme Le Brière, à la tête du Centre hospitalier universitaire de Martinique (CHUM) revient sur les enjeux de son établissement : les projets immobiliers, la certification des comptes, une gouvernance simplifiée et le développement de la recherche. Pour lui, « la Martinique ne doit pas seulement être un territoire de soins, elle doit être un territoire de production scientifique ».
De Wallis-et-Futuna à Mayotte en passant par la Guadeloupe, les hôpitaux ultramarins ont une importance capitale dans chacun des territoires. Malgré des difficultés liées à l’isolement géographique, à l’insularité, aux conditions météorologiques, aux différentes maladies ou au manque de personnel, ils tiennent bon, innovent et se développent.
Cet été, Outremers360 a choisi de mettre en lumière le travail de ces établissements de santé répartis aux quatre coins du monde. Spécificités en matière de soins, maladies présentes sur les territoires, événements marquants de 2026, projets à venir… On donne la parole aux directrices et directeurs des centres hospitaliers dans tous les territoires ultramarins.
Épisode 2 en Martinique : Jérôme Le Brière, directeur du CHU de Martinique depuis le 1er mars 2022.
Marion Durand : Comment se porte le CHU de Martinique en ce début d’été ?
Jérôme Le Brière : Notre hôpital se porte bien, nous avons de nombreux projets en cours. Cependant, à l’instar des autres centres hospitaliers universitaires de France entière, l’approche des grandes vacances est synonyme de tension pour certains services, notamment pour les urgences. Outre les vacances du personnel qu’on anticipe, prépare et organise, on a eu quelques arrêts de travail de médecins. Nos équipes sont déjà fragiles, même deux ou trois arrêts de praticiens peuvent nous mettre en difficulté. D’autant que, durant la période d’été, la Martinique accueille des dizaines de milliers de visiteurs.
Manque-t-il des soignants ?
Notre premier postulat est de ne pas fermer de lit, le deuxième est de ne pas toucher à la qualité et à la sécurité des soins. Mais on doit tout de même s’adapter car les professionnels médicaux ne sont pas toujours interchangeables. Un urgentiste spécialisé doit être remplacé par un urgentiste spécialisé. En ce moment, on appelle l’Hexagone chaque semaine pour trouver des remplaçants mais sans succès. Les hôpitaux de France continentale sont déjà sous tension. On a déclenché le plan blanc la semaine dernière mais il n’y a aucune inquiétude majeure à avoir, on doit simplement travailler sur des réajustements capacitaires.
Quels sont les enjeux majeurs pour votre hôpital ?
Le CHU continue d’avancer, de redresser la barre et de développer ses deux gros projets phares : un nouveau bâtiment d’hospitalisation et un nouvel hôpital à La Trinité. Pour ce dernier, nous recherchons actuellement le concept réalisateur.
Nous travaillons aussi sur la certification des comptes du CHU, ce serait une première en Martinique. Il s’agit d’analyser l’ensemble de nos processus de fonctionnement : la chaîne de facturation, d’approvisionnement, les procédures internes qui sont liées à nos comptes, etc.. Être certifié est un gage de crédibilité et de sérieux vis-à-vis de nos partenaires.
Quelles sont les spécificités de votre territoire en matière de soins ?
Nous avons une forte prévalence des maladies chroniques : diabète, hypertension artérielle, cholestérol, obésité… Ces pathologies et leurs traitements ont des incidences sur la médecine de ville et sur le centre hospitalier. Nous faisons face aussi à un vieillissement de la population, ce qui implique un recours important au soin augmenté. Ce facteur peut créer des tensions sur les services d’urgences.
La troisième spécificité de notre territoire en matière de soins concerne la prévention. Nous avons une faible adhésion aux politiques de prévention primaire et au dépistage, et ce, malgré les efforts menés au niveau national comme local avec des campagnes de sensibilisation. Enfin, je dirais que l’insularité et l’éloignement avec l’Hexagone impliquent une structuration particulière avec des évacuations sanitaires régulières. Nous en faisons de moins en moins et nous travaillons davantage avec nos amis et voisins régionaux, la Guadeloupe et la Guyane.
Quelles sont les maladies très présentes sur votre territoire ?
Je peux citer l’amylose cardiaque, une pathologie très présente en Martinique, pour laquelle les équipes du CHU disposent au niveau régional d’une expertise reconnue. Nous accompagnons plusieurs projets de recherche sur la thématique car il est essentiel de mener des études scientifiques qui permettent à nos patients d’accéder aux innovations thérapeutiques. On veut que les Martiniquais ne soient pas des spectateurs mais des acteurs qui fassent partie des cohortes. C’est un combat de notre hôpital : faire de la recherche ici c’est inclure des Martiniquais dans les essais, c’est leur donner un accès aux soins plus rapide. Notre recherche se construit à partir des pathologies du territoire, la Martinique ne doit pas seulement être un territoire de soins, elle doit être un territoire de production scientifique.
D’autres maladies sont très présentes sur notre territoire : le cancer de la prostate, les maladies chroniques, infectieuses ou émergentes. Nous sommes aussi confrontés à toutes les problématiques de santé environnementale.
Comment le Centre régional de pathologies professionnelles et environnementales de Martinique, porté par votre CHU, travaille-t-il sur la problématique de la chlordécone ?
La chlordécone est un sujet majeur de santé publique. Le rôle du CHU de Martinique est d’y contribuer avec ses compétences : la prise en charge, l’expertise clinique, la recherche, l’inclusion de patients et la création de connaissances. Le CHU accueille en effet le Centre régional de pathologies professionnelles et environnementales qui travaille sur cette problématique. Sur le sujet de la chlordécone, nous avons une responsabilité scientifique et territoriale.
Qu’est-ce que le projet de Caribio Parc, ce site dédié aux biotechnologies ?
Le CHU de Martinique a signé en 2025 une convention avec la ville du Lamentin autour du projet Caribio parc, dont nous sommes l’un des membres fondateurs. Pour nous, l’objectif est de contribuer à des projets conjoints, de valoriser la recherche mais aussi de favoriser le continuum entre recherche, développement industriel et accès aux soins. Ce projet prévoit l’accueil sur le site d’un laboratoire de bioénergie, de biothérapie et d’un laboratoire martiniquais de production de médicaments. L’objectif est de créer un pont entre les différentes structures de recherche qui ne se regardent pas assez.
L’IA s’installe dans les hôpitaux. Votre CHU renforce sa prise en charge des AVC avec l’intelligence artificielle. Pourquoi l’utiliser ?
En effet, l’intelligence artificielle est de plus en plus présente dans notre hôpital. La transformation numérique est un outil important au service du patient et de la sécurité du soin. Le CHUM fait partie des établissements en pointe pour utilisation de l’IA pour les soins : dans l’imagerie, la pharmacie, la biologie, la radiothérapie et les urgences. L’IA ne remplace pas les soignants mais est plutôt un copilote qui fait gagner du temps, qui accompagne et qui rassure.
Vous avez été directeur du centre hospitalier intercommunal Alençon-Mamers (dans l’Orne) avant de rejoindre la Martinique, en 2022. Y a-t-il des différences entre la direction d’un CHU ultramarin et d’un CHU dans l’Hexagone ?
Après plus de quatre ans à ce poste, je dirai que ce n’est pas le même métier. La difficulté de l’exercice Outre-mer n’est pas assez mise en lumière et connue en Hexagone. Dans les territoires ultramarins, on fait face à des crises environnementales, sociales et climatiques assez fréquemment. On est habitué à la gestion de crise. En tant que directeur, on est très exposé, le dialogue social est quotidien et peut être viril, les situations de blocage sont fréquentes.
On est aussi très isolé, il n’y a pas à une heure de voiture un autre CHU qui peut nous tendre la main en cas d’urgence. L’éloignement entraîne régulièrement des ruptures d’approvisionnement. Notre CHU comme tous les établissements ultramarins subissent structurellement et financièrement l’éloignement : coût de structure, prix des produits, du fret… Le matériel médical nous coûte par exemple 40 à 50 % plus cher car beaucoup sont importés de l’Hexagone.
Les hôpitaux ultramarins souffrent-ils d’une image péjorative selon vous ?
Tout à fait et il est essentiel de combattre cette image péjorative. À propos des Outre-mer, deux fausses idées circulent : il y a une certaine image d’Épinal où on pense que dans les Outre-mer tout est « tout beau, tout rose ». Il y en a d’autres qui pensent que le personnel dans les Outre-mer ne travaille pas vraiment. Ces visions sont erronées. Nos équipes sont fortement impliquées, elles travaillent énormément, les équipes hospitalières sont très investies.
Regardons en arrière. Comment se sont déroulés ces premiers mois de 2026 pour le CHU de Martinique ?
Ces six premiers mois se sont bien déroulés. On poursuit la concrétisation de nos projets immobiliers. On souhaite aussi travailler de plus en plus avec les usagers. La gouvernance de l’hôpital doit se faire avec eux. Début 2026, nous avons lancé une grande mission pour revoir nos modalités de gouvernance. On a fait de nombreux ateliers en interne, les équipes sont aussi allées voir ce qui se faisait à l’extérieur. En 2027, on souhaite que les décisions prises répondent encore davantage aux besoins de terrain. On veut créer un modèle martiniquais, avec une approche culturelle propre au territoire. Et ce, pour rendre ce paquebot hospitalier plus agile. Aujourd’hui il se passe encore trop de temps entre la prise de décision et sa mise en œuvre. On souhaite une gouvernance simplifiée en donnant davantage de place aux pôles et aux services.
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