Le Sénat doit examiner ce soir en séance publique la proposition de loi visant à réparer les préjudices causés par la transplantation de mineurs de La Réunion en France hexagonale de 1962 à 1984, préalablement adoptée à l’Assemblée nationale. En amont de ce vote « historique », ces enfants devenus adultes en quête de reconnaissance se sont mobilisés, et ont fait entendre leur voix, avec l’espoir que le Sénat vote conforme cette loi nécessaire à l’apaisement et la reconnaissance.
« Nous sommes nombreux pour cette journée historique, cette journée essentielle » lance Marie-Germaine Périgogne, ancienne mineur transplantée et présidente de la Fédération des enfants déportés des DROM (FEDD). Face à elle, plusieurs dizaines d’autres enfants transplantés, rassemblés dans un bistrot proche du Sénat, en ordre de marche pour faire entendre leur voix à la chambre haute.
De 1962 à 1984, 2 015 enfants de l’île de l’océan Indien ont été arrachés à leurs familles et leurs racines pour être déportés dans les régions rurales dépeuplées de l’Hexagone. Sous prétexte d’un avenir meilleur promis à des parents souvent illettrés et défavorisés, l’État avait organisé ces transplantations, plaçant ces enfants dans des familles d’accueil -moyennant séparation des fratries et perte d’identité- dans lesquelles certains subiront abus et violences, en plus des discriminations, du racisme.
En janvier dernier, l’Assemblée nationale adoptait à l’unanimité la première loi visant à réparer les préjudices causés par cette transplantation. Présentée et défendue par la députée de l’île Karine Lebon, celle-ci est désormais entre les mains du Sénat. Et c’est une autre parlementaire de l’île, la sénatrice Viviane Malet, qui a été chargée de la porter au Luxembourg.
À quelques heures de son examen, Marie-Germaine Périgogne a bon espoir : le Sénat devrait suivre le train en marche. Mieux encore, les sénateurs devraient voter la loi conformément à l’Assemblée nationale, évitant ainsi une navette parlementaire.
« Il n’y a strictement aucun amendement déposé. Nous avons un boulevard devant nous. La proposition de loi de Karine Lebon va être votée » a assuré la présidente de la FEDD à ses troupes. « Nous allons enfin pouvoir réparer nos souffrances, quoiqu’on ne puisse réparer toutes les souffrances » estime Marie-Germaine Périgogne, « nous avons tellement été traumatisés ».
Pour l’ancienne mineur, qui a retrouvé son nom il y a seulement quelques années, les planètes sont alignées, ce mardi, pour l’adoption de cette loi déposée à l’Assemblée nationale il y a un peu plus d’un an. Mieux encore, selon Marie-Germaine Périgogne, la commission visant à statuer sur les réparations aux préjudices de ces mineurs, dont la création est prévue par la proposition de loi, devrait être mise en place avant la fin de l’année. Engagement aurait été pris par la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou.
« On a beaucoup de soutien politique » assure Marie-Germaine Périgogne qui cite aussi l’ancienne députée Éricka Bareigts et l’actuelle présidente de la Région, Huguette Bello. « C’est une journée exceptionnelle, historique. C’est grâce à notre courage, à notre volonté, à notre combat que nous sommes arrivés là aujourd’hui » lance-t-elle encore à ses compagnons de route, celles et ceux avec qui elle partage ce passé douloureux.
Après présentation d’une œuvre de l’artiste martiniquaise Mlle Aw, sensible à leur cause, et après avoir entonné leur chant de ralliement « Ti fleur fanée » dans le Jardin du Luxembourg, ces anciens enfants ont rencontré le président du Sénat, Gérard Larcher, la ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, la députée Karine Lebon et la sénatrice Viviane Malet, dans l’Orangerie du palais du Luxembourg.
Pour Gérard Larcher, ce texte « rappelle une page complexe de notre histoire nationale et en particulier celle des failles de l’aide sociale à l’enfance qui relevait de la compétence de l’État jusqu’en 1984 », soulignant « les difficultés d'adaptation liées au déracinement, aux ruptures familiales, les souffrances, voire les traumatismes auxquels un certain nombre d'entre vous ont été confrontés à la suite de décisions qui ont bouleversé votre existence ».
« Le déplacement de jeunes mineurs (…) vers la France hexagonale témoigne d'une période dont nous devons examiner l'héritage avec lucidité, responsabilité (…) et respect » a insisté le président du Sénat. « Cette dernière marche, c'est l'aboutissement d'un long combat que vous avez porté avec des acteurs engagés qui ont refusé que votre histoire tombe dans l'oubli », a-t-il ajouté, citant notamment les associations, la FEDD en premier lieu mais aussi la Fondation Guido Fluri, l’ancienne députée et ministre Ericka Bareigts, auteur d’une résolution reconnaissant « la responsabilité morale de l'État » dans ces transplantations.
« Ce n'est pas qu'une réparation pour une génération, c'est une réparation qui s'adresse à tous et qui s'adresse à La Réunion, si attachée à la République », a-t-il ajouté.
« La proposition de loi qui va être examinée tout à l'heure n'est pas un texte ordinaire, pas davantage un texte qui serait uniquement symbolique » a abondé la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou. « C'est un de ces rares textes, un de ces grands textes qui nous permet d'affronter ensemble un épisode bien sombre de notre histoire commune (…). Ce texte, c'est la reconnaissance d'un déracinement (…), c'est un texte de réparation, et je le souhaite aussi un texte de réconciliation ». Mais « reconnaître sans réparer, c'est laisser un travail inachevé » a aussi estimé la ministre.
« Cette reconnaissance, vous l'avez arrachée par votre courage, votre dignité et votre persévérance » a déclaré l’instigatrice de cette proposition de loi Karine Lebon. « Pendant trop longtemps, vous avez porté seuls les blessures du déracinement, des séparations familiales (…). Et vous avez parlé, vous avez témoigné, vous avez cherché la vérité, vous avez refusé que cette histoire soit condamnée à l'oubli » a-t-elle ajouté. « Rien ne pourra effacer ce qui a été vécu, mais ce vote, vous l'attendez depuis longtemps ».
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Se disant « émue » de porter à son tour cette proposition de loi, la sénatrice Viviane Malet lance un appel à ses collègues de la chambre haute : « Je souhaite que nos travaux se déroulent avec la rigueur nécessaire, mais aussi avec la bienveillance que le sujet impose ». Si, pour la sénatrice, « le processus législatif (…) ne réparera jamais le passé, il mènera sans doute à la reconnaissance que vous attendez légitimement ». « Ce texte ne vous rendra pas votre enfance, il ouvrira néanmoins un chemin vers la reconnaissance, la réparation et je l'espère, l'apaisement ».
« Aujourd'hui, je souhaite saluer les victimes présentes dans cette salle comme celles qui nous ont quittés. À vous qui avez pu résister au temps, aux blessures du passé, aux difficultés de la vie, vous avez encore trouvé la force de venir jusqu'ici sans ressentiment, mais avec l'espoir d'entendre enfin une parole de reconnaissance de la part de l'État » a martelé Marie-Germaine Périgogne.
« Notre combat pour la reconnaissance n'a jamais été guidé par la rancœur. Notre combat est celui de la vérité, de la justice, de la dignité. Aujourd'hui, nous, les 2015, longtemps oubliés, nous voulons nous réconcilier avec notre histoire. Nous voulons nous réconcilier avec nos familles, avec nos proches. Nous voulons nous réconcilier avec les institutions de notre République. Mais surtout tous, nous voulons nous réconcilier avec nous-même », a-t-elle conclu, avec l’espoir que « notre exil et sa reconnaissance par l'État français garantissent la non-répétition de notre histoire pour les enfants d'aujourd'hui et de demain ».

