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SÉRIE. Histoire des chefs-lieux d'Outre-mer : Basse-Terre, la plus ancienne ville française des Antilles, entre puissance coloniale et résistance

Dans notre série consacrée à l'histoire des chefs-lieux d'Outre-mer, cap ce samedi sur la Guadeloupe et sa capitale administrative, Basse-Terre. Plus ancienne ville fondée par les Français dans l'archipel guadeloupéen, elle a été le théâtre de pages majeures de l'histoire caribéenne : siège de la colonie, place forte militaire, lieu de la résistance héroïque de Louis Delgrès contre le rétablissement de l'esclavage, et ville dévastée par l'éruption de la Soufrière en 1976 dont elle ne s'est jamais tout à fait remise. Aujourd'hui capitale administrative et judiciaire de la Guadeloupe, labellisée Ville d'Art et d'Histoire, elle peine à s'imposer face à Pointe-à-Pitre, sa rivale économique et cherche un nouveau souffle.

 

Avant les Français : la côte des galions et les peuples de la Caraïbe

Bien avant l'arrivée des Européens, le territoire qui deviendra Basse-Terre est peuplé de communautés amérindiennes. Les fouilles archéologiques menées par l'INRAP dont un nouveau centre de recherches a été inauguré à Basse-Terre en 2026 ont révélé la présence de villages et de sites d'habitation denses entre le IVe et le XIVe siècle sur le sud de l'île, notamment à Basse-Terre, Saint-Claude et Capesterre-Belle-Eau. Ces sociétés de l'âge céramique récent, agriculteurs et pêcheurs, ont laissé des traces de cimetières et d'activités domestiques témoignant d'une occupation ancienne et organisée du territoire.

Dès le XVIe siècle, les navigateurs européens, espagnols en premier lieu,  font escale sur la côte caraïbe de l'île pour s'approvisionner en eau douce dans les rivières. La toponymie locale en garde la mémoire : le nom du fleuve Galion, qui borde l'emplacement originel de la ville, évoque les échanges établis entre Caraïbes et Européens à cette époque. L'expression « Basse-Terre », elle, vient du vocabulaire maritime : désignant une terre protégée des vents dominants, elle s'oppose à la « Grande-Terre », exposée aux alizés.

1635-1688 : la naissance d'une ville coloniale

La colonisation française de la Guadeloupe débute en 1635, sous l'impulsion de Charles Liénard de l'Olive et Jean du Plessis d'Ossonville. Mais c'est Charles Houël, qui prend la direction de la colonie en 1643, qui va véritablement façonner Basse-Terre et lui donner son caractère urbain. En 1649, ce seigneur de la Compagnie des îles d'Amérique quitte le site initial pour s'établir sur la rive droite du Galion, où il fait construire un fort, le futur fort Saint-Charles, qui sera ensuite rebaptisé fort Delgrès au XXe siècle. Les premières pierres en sont posées vers 1647-1650. Conçu d'abord comme résidence seigneuriale autant que défense militaire, il domine la ville et la rade foraine depuis les hauteurs.

L'arrivée en 1654 des Hollandais chassés du Brésil constitue un tournant économique : ils apportent avec eux les techniques de culture et de transformation de la canne à sucre, impulsant un essor colonial fondé sur la traite négrière. En 1664, Louis XIV rachète les propriétés des seigneurs indépendants. Charles Houël est écarté et indemnisé et Colbert crée la Compagnie des Indes occidentales : Basse-Terre passe sous le contrôle direct de la Couronne.

En 1688, le bourg de Basse-Terre ou se situe l'actuel quartier du Carmel est déjà organisé autour d'une place d'armes, de trois églises, de deux couvents, d'un hôpital et d'une maison du gouverneur. Les Carmes assurent la paroisse Notre-Dame du Mont-Carmel ; les jésuites, l'évangélisation des esclaves. Les incendies répétés et les attaques anglaises poussent une partie des habitants à franchir la Rivière aux Herbes, au nord de laquelle les Capucins s'installent depuis 1673.

XVIIIe siècle : une ville qui s'urbanise, mais déjà sous la menace britannique

Le XVIIIe siècle est celui du développement urbain planifié. La paroisse Saint-François, fondée en 1713, s'organise dans la ville basse le long d'une plaine alluviale, suivant un plan quadrillé destiné à accueillir les activités portuaires et commerciales. La ville haute du Carmel concentre le quartier militaire, administratif et religieux, siège du gouvernement colonial tandis que la ville basse accueille le port, les entrepôts et les rues commerçantes.

© DR

Plusieurs gouverneurs successifs marquent la ville de leur empreinte. En 1749, de Clieu et de Bury tracent le plan octogonal du quartier Saint-François. Entre 1765 et 1769, Nolivos fait construire l'Arsenal et l'hôpital militaire, et crée la promenade où les négociants érigent leurs hôtels particuliers. D'Arbaud (1775-1782) ouvre le Champ de Mars et agrandit le fort. De Clugny (1784-1792) réaménage le réseau d'adduction d'eau et construit des ponts. En 1794, le commissaire de la Convention Victor Hugues chasse les Anglais  qui ont occupé la Guadeloupe entre 1759 et 1763 lors du siège de la Guadeloupe et relance l'activité corsaire depuis Basse-Terre.

Le Champ d'Arbaud © Guillaume Acirique

Mais la rade foraine de Basse-Terre souffre d'un défaut structurel : exposée aux vents et à la houle cyclonique, elle ne réunit pas les conditions optimales pour un grand port de commerce. Après le Traité de Paris de 1763, les Français fondent Pointe-à-Pitre dans la baie abritée du Petit Cul-de-sac Marin, au centre de l'archipel. La rivalité entre les deux villes est lancée.

1802 : Delgrès, ou le refus de l'esclavage

La page la plus dramatique de l'histoire de Basse-Terre s'écrit en 1802. Napoleon Bonaparte, par la loi du 20 mai, rétablit l'esclavage dans les colonies françaises, aboli en 1794 par la Convention. Le général Richepance débarque en Guadeloupe le 6 mai 1802 avec plus de 3 500 hommes pour faire appliquer cet ordre.

Louis Delgrès, officier de couleur né en 1766, commandant du district de Basse-Terre depuis 1799, refuse de se soumettre. Le 10 mai, il publie depuis le fort Saint-Charles une proclamation restée célèbre, adressée « à l'univers entier » : « À l'univers entier, le dernier cri de l'innocence et du désespoir. » Pendant dix-huit jours, il résiste aux troupes de Richepance depuis les hauteurs de Basse-Terre. Acculé avec quelque 300 hommes et femmes à l'habitation Anglemont de Matouba, sur les flancs de la Soufrière, il choisit la mort plutôt que la reddition. Le 28 mai 1802, Delgrès fait sauter les barils de poudre, mourant avec ses compagnons d'armes dans l'explosion. La ville voit ainsi s'éteindre l'une des premières résistances armées contre l'esclavage dans l'histoire du monde atlantique. Le fort Saint-Charles prendra plus tard son nom.

L'esclavage sera définitivement aboli en 1848 par le décret Schoelcher. Les nouveaux libres affluent alors dans la ville et s'installent sur les mornes environnants, où se développe un habitat populaire organisé en « lakous », cours communes autour desquelles gravitent les familles. Ce tissu urbain informel reste aujourd'hui encore une caractéristique des quartiers de hauteur de Basse-Terre.

XIXe siècle : Basse-Terre supplantée par Pointe-à-Pitre

Tout au long du XIXe siècle, Basse-Terre demeure le siège politique et administratif de la colonie, mais elle perd irrémédiablement du terrain face à Pointe-à-Pitre sur le plan économique. L'essor de l'industrie sucrière dans la Grande-Terre, puis l'implantation de l'usine Darboussier à Pointe-à-Pitre (1867-1869), consolident la suprématie commerciale de sa rivale, dotée d'un port bien mieux protégé.

Basse-Terre subit de surcroît les affres des catastrophes naturelles. Le cyclone de 1825 frappe durement la ville ; l'épidémie de choléra de 1865-1866 freine son accroissement. En 1830, certains bâtiments dont la prison et les magasins du roi sont rebâtis. En 1837, la cathédrale se dote d'un clocher séparé, comme le veut la pratique locale face aux risques sismiques. En 1889, la ville se dote d'un hôtel de ville de style néo-classique. L'année 1820 voit la création du Jardin botanique de Basse-Terre, le plus ancien de l'île, fondé sur les bases de la propriété du Trianon. En 1850, l'église paroissiale est élevée au rang de cathédrale lors de la création du diocèse de Guadeloupe, et prend le nom de cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul.

Hôtel de Ville © DR

XXe siècle : les cataclysmes et Ali Tur

Le XXe siècle s'ouvre par une double épreuve : un incendie en 1905 détruit une partie du bâti, puis le cyclone du 12 septembre 1928 - le plus violent de l'histoire récente de la Guadeloupe, avec près de 2 000 morts - dévaste les deux principales villes de l'archipel.

C'est cette catastrophe qui ouvre la voie à une refonte architecturale sans précédent. L'architecte des colonies Ali Tur (1889-1977) est nommé en Guadeloupe en 1929. En huit ans, il érige 107 bâtiments publics en béton armé, mariant style Art déco et contraintes climatiques. À Basse-Terre, ses œuvres majeures, les palais de Justice, du Conseil général et d'Orléans témoignent encore aujourd'hui d'une esthétique singulière, conçue pour célébrer la puissance coloniale lors du Tricentenaire de la présence française en Guadeloupe en 1935. Le béton armé d'Ali Tur est ainsi entré dans le patrimoine architectural de l'île comme une empreinte indissociable de l'histoire de Basse-Terre.

La relance économique liée à l'industrie de la banane, concurrent du sucre, permet dans l'entre-deux-guerres la construction du port de Basse-Terre et un regain d'activité. Mais le coup de grâce vient de la Soufrière.

Le 8 juillet 1976, le volcan entre en phase d'activité intense. Le préfet de Guadeloupe ordonne l'évacuation de plus de 70 000 habitants du sud de l'île de Basse-Terre,  soit la quasi-totalité de la population de la zone. Pendant cinq mois, Basse-Terre se vide. La crainte d'une éruption magmatique majeure, finalement non survenue, entraîne des conséquences démographiques et économiques durables : de nombreux habitants, d'administrations et d'entreprises ne reviennent pas, ou s'installent définitivement à Pointe-à-Pitre. La ville ne se remettra jamais totalement de ce traumatisme.

Basse-Terre aujourd'hui : capitale administrative, recherche d'un second souffle

Basse-Terre concentre aujourd'hui l'essentiel des institutions politiques et judiciaires de la Guadeloupe : préfecture de région et de département, conseil régional, conseil départemental, cour d'appel, tribunal judiciaire, palais de justice, siège du diocèse. Le conseil régional, bâtiment signé de l'architecte guadeloupéen Jean-Michel Corbin (1991-1993), est l'une des réalisations architecturales contemporaines marquantes de la ville, tout comme la scène nationale conçue par Alain Nicolas.

Préfecture de Basse-Terre © DR

La commune compte aujourd'hui un peu moins de 10 000 habitants, mais elle est le cœur d'une agglomération de plus de 51 000 personnes avec les communes environnantes. Ce décrochage démographique par rapport à Pointe-à-Pitre et ses communes de l'agglomération pointoise (plus de 200 000 habitants dans l'aire urbaine) illustre la dualité persistante de la Guadeloupe.

 

© DR

Sur le plan économique, Basse-Terre reste marquée par la prédominance du secteur tertiaire public. La distillerie Bologne, sur le territoire communal, demeure l'un des fleurons de la production de rhum agricole guadeloupéen. La Chambre de commerce et d'industrie de Basse-Terre anime la vie économique locale. Des programmes de rénovation urbaine conduits dans le cadre de l'ANRU ont permis de réhabiliter une partie du bâti dégradé, de requalifier les zones d'habitat et d'activités économiques. Le marché central, inauguré en 2001, conçu par les architectes Pascal Berthelot et Mocka-Célestine, s'est imposé comme un repère du front de mer rénové.

Le marché central © DR

Labellisée Ville d'Art et d'Histoire, Basse-Terre porte un patrimoine exceptionnel : un fort classé monument historique depuis 1977, une cathédrale du XVIIIe siècle, un jardin botanique bicentenaire, et des œuvres d'Ali Tur qui font aujourd'hui l'objet d'une attention croissante des historiens de l'architecture. La question de la valorisation de ce patrimoine et du rôle que Basse-Terre peut jouer comme destination culturelle et touristique est au cœur des réflexions actuelles sur l'avenir du chef-lieu.

 

À voir à Basse-Terre

Le fort Louis Delgrès : construit vers 1650 par Charles Houël, classé monument historique en 1977, il abrite aujourd'hui le Musée de l'Histoire de la Guadeloupe. Deux événements majeurs y sont retracés : la résistance de Louis Delgrès contre le rétablissement de l'esclavage en 1802 et l'éruption de la Soufrière en 1976.

La Cathédrale Notre-dame de Guadeloupe : édifiée en 1736, élevée au rang de cathédrale en 1850. Sa façade classique, ses pilastres et ses statues des saints Pierre et Paul, et son clocher séparé, construction typique de la Guadeloupe pour résister aux séismes, en font un témoignage architectural majeur.

Les bâtiments d'Ali Tur : les palais de Justice, du Conseil général et d'Orléans, construits dans les années 1930 en béton armé Art déco, constituent un ensemble architectural unique dans les Outre-mer français.

Palais de Justice © DR

Le Jardin botanique de Basse-Terre : fondé en 1820 sur les bases de la propriété du Trianon, c'est le plus ancien jardin botanique de l'île. Il abrite des espèces de la Caraïbe, d'Amérique du Sud, d'Afrique et d'Asie.

Le quartier du Carmel : berceau historique de la ville, il concentre les traces les plus anciennes de l'urbanisme colonial, autour de l'église Notre-Dame du Mont-Carmel et de la place d'armes.

Le front de mer et le marché central : réaménagé dans les années 2000, le front de mer offre une promenade qui relie le port de plaisance au marché central, emblème de la rénovation urbaine contemporaine.

Le Front de mer © DR