Face à une progression rapide et préoccupante du narcotrafic, le préfet Patrice Latron affiche sa ligne : « j’avance avec modestie et détermination ». Détermination « parce que l’un des rôles principaux de l’État, c’est de protéger nos concitoyens », mais aussi modestie « parce que ça ne dépend pas d’un seul », et repose sur « la volonté de tous les acteurs ». Au-delà de la réponse répressive, il appelle à une mobilisation collective inédite à l’échelle du territoire, impliquant institutions, services de santé, entreprises et population. Cette démarche doit se concrétiser par la signature d’une charte, par l’ensemble des acteurs engagés sur le territoire, le 26 juin prochain, à l’occasion de la Journée internationale contre l’abus et le trafic illicite de drogues. Pour Outremers360, le préfet détaille une stratégie structurée autour de trois piliers : prévention, communication et soins.
La Réunion rattrapée par les trafics
Longtemps préservée, La Réunion voit aujourd'hui le narcotrafic s'implanter durablement. « La France hexagonale connaît ces phénomènes depuis des années. La Réunion ne les connaissait pas », rappelle le préfet Patrice Latron. L'île vivait jusqu'ici sur une consommation essentiellement locale de cannabis artisanal, le zamal, à l'écart des grandes routes internationales de stupéfiants.
Cette période semble révolue. « Nous constatons depuis plusieurs années une augmentation très impressionnante des livraisons, des saisies de stupéfiants à La Réunion », souligne le préfet. Les chiffres traduisent une accélération brutale : +130 % d'infractions à la législation sur les stupéfiants entre 1980 et 2025, dont +72 % sur la seule période 2024-2025. Par ailleurs, le nombre de mules interpellées à l'aéroport a plus que doublé en un an, passant de 23 en 2024 à 58 en 2025. « Nous avons un excellent dispositif de contrôle du fret postal qui nous a permis d'intercepter plus de 1000 colis, en 2025. »
À ces volumes s'ajoute un changement qualitatif. « On a une irruption de nouvelles drogues, en particulier la cocaïne et les drogues de synthèse », souvent consommées en association avec l'alcool et le cannabis, une poly-consommation qui aggrave les risques sanitaires et sociaux.
Mules : des profils vulnérables
Le phénomène ne se limite plus à des trafics isolés. « On a également des organisations qui se structurent », observe le préfet, évoquant l’interpellation en 2025 d’une vingtaine de « mules » qui dissimulaient les stupéfiants directement « scotchés » sur le corps.
Derrière ces trafics, les profils restent particulièrement fragiles. « Ce sont souvent des femmes en difficulté financière, parfois avec enfants, à qui on fait miroiter quelques milliers d'euros », déplore le préfet. Les conséquences sont dramatiques : condamnations à plusieurs années de prison, enfants placés, familles brisées.
« Fais pas ta tête de mule »
Afin de dissuader ces candidats au trafic, la préfecture de La Réunion a lancé une campagne de communication sur le territoire, entièrement réalisée en interne, avec un slogan direct : « Fais pas ta tête de mule ». Déjà déployées à l'aéroport Roland-Garros, ces affiches présentent quatre personnages créés par intelligence artificielle et rappellent les lourdes peines encourues. La préfecture mise aussi sur des témoignages de femmes incarcérées au Centre pénitentiaire de Domenjod, bientôt diffusés sur les réseaux sociaux.
Un territoire encore préservé… mais à un point de bascule
Si La Réunion, longtemps perçue comme « une île du bien vivre, du vivre ensemble », demeure moins exposée que l’Hexagone, le préfet Patrice Latron alerte sur une évolution préoccupante : « On est encore loin des règlements de comptes, des guerres de territoire et des drames que connaît l’Hexagone ». Avant de prévenir : « on est en train de rattraper ce retard, parce qu’évidemment les trafiquants considèrent que La Réunion est un marché ».
Les impacts sociaux sont déjà mesurables : « La Réunion est le deuxième département le plus touché par les violences faites aux femmes rapportées à la population, juste derrière le Pas-de-Calais. C’est un phénomène catastrophique et, quasiment systématiquement, ces violences sont commises sous l’action de l’alcool et de stupéfiants. » précise le préfet.
La répression ne suffit pas : trois piliers pour une stratégie globale
Face à cette évolution, l'État maintient une pression forte sur l'offre. « On attaque l'offre commerciale avec détermination, avec efficacité », souligne le préfet, saluant l'action conjuguée des forces de l'ordre, des douanes et de la Justice. Mais il reconnaît les limites de cette approche : « le sujet sur lequel je pense que nous sommes perfectibles, c'est la prévention, l'éducation, la communication ».
C'est pourquoi la préfecture a lancé, il y a quelques jours, une démarche de coordination inédite, réunissant collectivités, associations, monde économique, le Rectorat et l’Agence régionale de santé (ARS).
Cette stratégie repose sur trois piliers :
Prévention. Le Conseil départemental mobilisera ses ambassadeurs présents dans toutes les écoles primaires et collèges du territoire, formés pour sensibiliser les élèves aux dangers de la drogue. Les appels à subventions de la politique de la ville,intégreront désormais un volet prévention obligatoire. Les centaines d'adultes-relais financés par l'État seront également formés pour intervenir dans les quartiers.
Communication. Un axe inédit pour le territoire. Le préfet regrette les « grandes campagnes de communication sur le fléau que représente la drogue », comme celle de 1986 « La drogue c’est de la merde ». Des entreprises privées ont d'ores et déjà offert leur expertise en mécénat pour financer des campagnes de communication locale. Le réseau des entreprises, mobilisé par la présidente des Entreprises de La Réunion et le président de l'Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH), diffusera des messages dans le milieu professionnel. Des influenceurs réunionnais pourraient relayer les campagnes bénévolement. Des panneaux publicitaires, peut-être en créole, sont également envisagés.
Soins. Sous l'impulsion du directeur général de l'ARS, associé à la démarche dès le départ, l'objectif est de renforcer la prise en charge des addictions, notamment au sein du service d'addictologie du CHU, et de travailler sur les interactions entre drogue, alcool et autres substances.
Ces actions viennent compléter sans se substituer à une intensification de l’action répressive par les forces de l’ordre.
Le 26 juin : signature d’une charte pour formaliser l'engagement collectif
Tous ces acteurs sont invités à se retrouver le 26 juin prochain pour signer une charte d'engagement collectif sous la forme d’un plan de lutte contre les drogues et le narcotrafic, date choisie parce qu'elle correspond à la Journée internationale de lutte contre la drogue et le trafic illicite. « La charte permettra à chaque signataire de préciser ce qu'il apporte. Non pas à l'État, mais aux Réunionnais », précise le préfet.
L'objectif affiché est de « mobiliser toutes les bonnes volontés dans une logique de concentration des efforts », sans nécessairement disposer de moyens supplémentaires, mais en les priorisant mieux : « attribuer les moyens prioritairement à ce qui permet de concourir à éduquer, prévenir, communiquer ».
Une dimension régionale : l'océan Indien dans la ligne de mire
Le narcotrafic à La Réunion s’inscrit dans une dynamique régionale de plus en plus marquée. « Les trafiquants viennent du Baloutchistan. Les navires descendent du nord vers le sud pour desservir les îles de l’océan Indien et la côte ouest africaine », explique le préfet Patrice Latron.
Face à cette réalité, la coopération régionale s’intensifie. « Je suis en contact avec les ministres de l’Intérieur ou les chefs de police de Madagascar, des Seychelles, des Comores et de Maurice », précise-t-il. La situation est particulièrement préoccupante dans certains territoires. Aux Seychelles, « un chiffre circule de 10 % de la population qui serait héroïnomane », relève-t-il.
Cette coordination s’appuie notamment sur les moyens des Forces armées de la zone sud de l'océan Indien pour la surveillance maritime et aérienne, mais aussi sur des initiatives structurantes comme l’Académie de l’océan Indien, officialisée le 24 avril 2025 par le Président de la République Emmanuel Macron à Tananarive.
Un appel explicite est lancé aux élus : « On a besoin des acteurs politiques, les maires notamment, qui s’engagent dans cette démarche » précise le préfet. En creux, le message est limpide : La Réunion se situe à un moment charnière. Encore préservée des dérives les plus graves observées dans l’Hexagone, l’île peut éviter l’ancrage durable du narcotrafic, à condition d’une mobilisation collective rapide et coordonnée.





















