DOSSIER 2/5. Se loger dans les Outre-mer : des terrains inexploitables et des maisons invendables, le littoral ultramarin sous pression du changement climatique

Fort-de-France, Martinique ©Audrey Pastel

DOSSIER 2/5. Se loger dans les Outre-mer : des terrains inexploitables et des maisons invendables, le littoral ultramarin sous pression du changement climatique

Montée du niveau de la mer, érosion côtière, événements climatiques extrêmes… les territoires ultramarins sont en première ligne face au changement climatique. Les conséquences du dérèglement du climat sont déjà visibles dans les Outre-mer et le secteur de l’immobilier doit d’ores et déjà s’y adapter. Certains habitants voient leurs logements adaptés quand d’autres sont contraints de quitter leur quartier. Les constructions actuelles et à venir doivent, elles, intégrer cette nouvelle dimension. Deuxième épisode de notre dossier consacré à l’immobilier dans les Outre-mer.

Dans les Outre-mer, le changement climatique à déjà des conséquences irréversibles et pousse des habitants à quitter leur maison et leur village. Saint-Pierre-et-Miquelon en est l’exemple le plus emblématique. Les Miquelonais vivront dans les prochaines années la première relocalisation d’un village entier en France. Située au bord de mer, la commune de Miquelon subit de plein fouet des tempêtes de plus en plus nombreuses et violentes, la montée des eaux et le recul du trait de côte. 300 logements sont menacés ce qui a poussé, dès 2022, les élus locaux à réfléchir à une relocalisation du village et de ses 600 habitants. Ce grand projet est en cours et prévoit le déplacement progressif des habitants vers une zone sécurisée à un kilomètre à vol d’oiseau.

La montée des eaux dans les Antilles

Mais si l’exemple de Miquelon est symbolique par le nombre de personnes touchées, ce n’est pas le seul cas dans les territoires d’Outre-mer. D’autres communes ultramarines vivent la même situation et d’autres la vivront sans doute dans les prochaines années. C’est le cas dans les Antilles. Dans un des quartiers de Petit Bourg, en Guadeloupe, une quarantaine de ménages ont été déplacés à cause d’une falaise qui s’érodait. Ce projet s’est déroulé sur plusieurs années et les familles ont été relocalisées petit à petit. 

En Martinique, c’est dans la commune du Prêcheur qu’une opération similaire va permettre de mettre à l’abri une centaine de personnes. La réflexion sur ce projet a démarré il y a plus de 10 ans car plusieurs quartiers se situent en zone vulnérable. Aujourd’hui, la construction des premières maisons est en cours dans les hauteurs de l’île. Audrey Pastel, géographe et urbaniste, a participé à cette expérimentation : « Ce sont des grosses opérations pour des petits quartiers mais c’est le début, ils nous permettent de réfléchir pour des projets de relocalisation plus grands dans les années à venir ». La spécialiste des questions foncières rappelle que l’objectif n’est pas de déplacer des individus dans des zones dortoirs mais de créer des petits bourgs avec une école, des commerces et des activités culturelles et économiques. 

Projet de relogement au Prêcheur, en Martinique ©Banque des Territoires

Outre la relocalisation, les communes littorales réfléchissent à diverses solutions pour faire face au changement climatique. « Dans nos territoires, la grande majorité des activités et des logements se situent sur le littoral, décrit-elle. En Martinique, Guadeloupe et Saint-Martin, quand on parle d’élévation du niveau de la mer, cela concerne la quasi-totalité de la population. Tous les habitants sont d’une façon ou d’une autre impacté car ils peuvent avoir leur logement, leur lieu de travail ou leurs loisirs sur le littoral. » Elle a créé un centre de recherche pour réfléchir à des actions visant à éclairer la recomposition spatiale.

Des maisons inhabitables et invendables

Dans les territoires ultramarins, tous insulaires à l’exception de la Guyane, les littoraux sont les lieux de vie, de loisir et de travail. Ils concentrent les activités et les Hommes. Si la montée du niveau de la mer, causée par le changement climatique, grignote les littoraux, la concentration des hommes et des activités participent aussi à dégrader les côtes par la pollution qu’elle induit. 

Dans un rapport publié en 2025, les chercheurs Fabiola Nicolas-Bragance et Pascal Saffache l’expliquent : le littoral « subit de multiples pressions liées aux aménagements urbains, industriels, portuaires et agricoles. Bien que les aménagements touristiques (les hôtels et leurs plages aménagées, les ports de plaisance, etc.) ne soient pas les principaux éléments perturbateurs du littoral, il n’en demeure pas moins que les fortes concentrations supportées par les secteurs littoraux les plus attractifs menacent l’équilibre des écosystèmes côtiers et dégradent, souvent de manière irréversible, des portions entières du littoral. »

Les littoraux seront-ils encore vivables à l’avenir ? « Certains quartiers sont aujourd’hui très proches de l’eau, ils pourraient avoir les pieds dans l’eau dans quelques années. Il y a une réflexion à mener pour sécuriser ces espaces en les protégeant ou en envisageant une relocalisation », répond Audrey Pastel. Où déplacer les milliers d’habitants du littoral ? À l’intérieur des îles, les terrains habitables ne sont pas nombreux, le foncier disponible est rare et l’intérieur des terres de Martinique et de Guadeloupe est souvent escarpé. « Une grande partie des terrains sont en pente avec parfois un pourcentage très fort ce qui induit un coût de construction plus élevé. Aussi, on ne va pas soustraire les gens d’un risque pour les mettre face à un autre risque, celui du glissement de terrain », poursuit la géographe. Il faut donc penser la « recomposition spatiale » selon de nombreux facteurs.

En Martinique, treize communes sont directement menacées par l’érosion du littoral. Selon le CESE, 9 à 13% de la superficie du territoire martiniquais pourraient disparaître d’ici 2100 et la commune du François pourrait être en partie submergée.

Renforcer les constructions

La montée des eaux n’est pas le seul problème qui menace le littoral. Ces zones sont très exposées aux vents et aux tempêtes, plus intenses avec le changement climatique. Les plans de prévention des risques naturels, un document réglementaire, permettent d’identifier les zones dans lesquelles il y a des précautions à prendre pour les constructions. Ces plans sont régulièrement mis à jour selon les données disponibles. Des terrains sont déjà inexplicables ou des maisons invendables dans certains territoires.

« Dans l’ensemble des DROM, le changement climatique a déjà des conséquences majeures sur les logements existants », rappelle Ibrahima Dia, le directeur Outre-mer du groupe Action logement. « La répétition des cyclones, des épisodes de pluies intenses et des vagues de chaleur fragilise un parc parfois ancien, conçu avec des normes devenues inadaptées. Les logements sont plus souvent endommagés, perdent leur habitabilité et exposent les ménages à des ruptures brutales d’accès à l’eau, à l’électricité et à des conditions de vie dignes. »

Dans les Outre-mer, les constructeurs s’adaptent aux différentes spécificités territoriales et certains depuis longtemps. « Sur le plan technique, les différences climatiques font que les modes de constructions sont radicalement différentes », décrit Philippe Pourcel, directeur général adjoint du réseau Outre‑mer de CDC Habitat.

Chaque territoire a ses contraintes et elles sont souvent amplifiées par le changement climatique. « En Guyane, la saison des pluies est très longue ce qui a un impact sur la durée des chantiers, ils peuvent parfois être repoussés de plusieurs mois. On doit aussi protéger davantage les façades en cas de pluie, pour éviter les champignons, les dégradations et protéger des infiltrations », explique Philippe Pourcel. Dans les Antilles, les contraintes se concentrent autour du risque sismique et cyclonique.

Marigot, à Saint-Martin, après le passage du cyclone Irma ©UIISC1

Le directeur général adjoint du réseau Outre‑mer de CDC Habitat estime que les conséquences du changement climatique sont bien connues et pris en compte depuis de nombreuses années dans le domaine de l’immobilier. « Il est fréquent de réintervenir sur les fondations pour rigidifier les bâtiments afin de leur permettre de mieux résister aux secousses ». Les nouveaux bâtiments sont quant à eux construit avec cette logique de renforcement.

A Saint-Martin, le passage du cyclone Irma en 2017 a impacté 95% des constructions. « Les  normes de constructions ont été adaptées sous l’égide de la Cellule économique régionale de la construction (Martinique et Guadeloupe) suite à cet ouragan. Les constructeurs doivent prendre en compte les nouvelles normes paracycloniques et intégrer les réalités actuelles liées à l’intensification de la force du vent. Cela représente un surcoût », explique Audrey Pastel.

Des logements moins polluants

Les émissions de gaz à effet de serre, en grande partie lié à l’activité humaine, sont responsables du changement climatique. Pour inverser la tendance et éviter que l’atmosphère se réchauffe encore davantage il est urgent de réduire ces émissions. Certains logements peuvent émettre beaucoup de CO2, c’est le cas des passoires thermiques (logement très mal isolé) ou de la façon dont on utilise les équipements présents dans un logement.

Les constructeurs doivent donc intégrer ces nouvelles données en privilégiant des logements sobres. « On pense décarbonation sur tous nos bâtiments », assure Philippe Pourcel. « Dans les Outre-mer, l’absence de système de chauffage réduit considérablement la consommation d’énergie. On travaille à limiter la consommation par la généralisation de l’eau chaude solaire, nos parcs neufs sont systématiquement équipés de solaire. On développe aussi les centrales électriques photovoltaïques sur nos toitures. »

La gestion de la ressource en eau est aussi un enjeu majeur, d’autant plus dans des territoires où l’eau manque, comme à Mayotte. « Nous expérimentons la gestion des eaux de pluie sous l’angle du ruissellement. L’idée étant d’adapter les aménagements pour permettre à l’eau de s’infiltrer dans le sol pour alimenter les nappes phréatiques. On peut par exemple faire des parkings en gravier. »

Enfin, un des leviers essentiels pour adapter les logements ultramarins aux conséquences du changement climatiques est l’utilisation de matériaux éco-responsables et locaux, ce qui permet de réduire l’empreinte carbone lié à l’importation. Par exemple, le choix de certains matériaux ayant une forte inertie peut maintenir une température stable à l'intérieur des bâtiments et ainsi diminuer les besoins en climatisation. Mais la production locale sur les différents composants du bâti est faible, les schémas d’approvisionnement sont contraints et génèrent des surcoûts.

S’appuyer sur la nature

Pour Audrey Pastel, l’enjeu est de répondre au changement climatique par des mesures globales. « Aujourd’hui, les normes sont pensées par risque. On réfléchit à la montée des eaux d’un côté, aux cyclones et autres événements climatiques de l’autre. Mais le changement climatique est une somme de toutes ces perturbations. Même dans les calculs prévisionnels, on sépare souvent les différents risques alors qu’il faudrait les croiser pour avoir des chiffres prédictifs réels ». Constat partagé par Ibrahima Dia : « Face à ces risques devenus structurels, l’enjeu est de sortir d’une logique de gestion de crise pour entrer dans une logique de résilience organisée ».

Quoi de mieux que s’inspirer du vivant et de la nature ? Les logements doivent favoriser le vent et l’ombre, c’est le principe des constructions bioclimatiques. « Pour favoriser la ventilation naturelle dans une construction, il est indispensable de permettre au vent de traverser les bâtiments, et la première condition à respecter pour cela est d’orienter les façades principales face aux vents dominants, les alizés », décrit un rapport de la Fédération nationale des agences d’urbanisme.

Cette technique est déjà largement utilisée dans les territoires ultramarins. En Guyane, l’association AQUAA promeut un urbanisme et une architecture bioclimatique adaptée aux territoires tropicaux. Ils conseillent d’étudier l’implantation du terrain avant de construire, d’étudier l’orientation des vents dominants ou de planter des d’arbres hauts. La FNAU poursuit : « L’organisation des rues, des places, des parcs, des hauteurs des bâtiments, des distances entre bâtiments, des orientations des espaces extérieurs sont des paramètres qui influent sur la circulation de l’air en ville. »  

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