Nommé préfet de La Réunion en novembre 2024, Patrice Latron a été immédiatement confronté à toute l’intensité de l’île qui porte si bien son nom. Cyclones Chido et Garance, mobilisation exceptionnelle de l’État en soutien à Mayotte, lutte contre l’épidémie de chikungunya, montée des violences et du narcotrafic. En un peu plus d’un an, les crises se sont succédé. Face à ces défis, le préfet n’a pas seulement dû y faire face, il a aussi pris des mesures fortes, structurantes, qui commencent à porter leurs fruits. Plan anti-bandes, renforcement de la prévention des risques naturels, coopération régionale accrue : dans cet entretien, il dresse un bilan de cette première année sous haute tension et expose les priorités de l’État pour 2026, entre sécurité, résilience et cohésion sociale.
L’année 2025 a été marquée par les cyclones Chido et Garance, qui ont fortement mobilisé les services de l’État. Avec le recul, quel bilan global tirez-vous de la gestion de ces crises, et quels enseignements majeurs en retenez-vous pour l’avenir ?
Il y a eu deux types de crises. D’abord, il y a eu Chido, que j’ai géré, depuis La Réunion, en tant que préfet de la zone de défense en soutien à l’action menée par le préfet de Mayotte. J’en retire une solidarité nationale exceptionnelle. Je pèse mes mots. Nous avons vu déferler sur La Réunion des centaines, voire des milliers de tonnes de matériel, de renforts en sapeurs-pompiers, gendarmes, fonctionnaires, volontaires, à plusieurs niveaux ainsi que des moyens financiers que je n’avais jamais eu l’occasion de mettre en œuvre dans ma carrière préfectorale. J’en ai retiré une grande fierté quant à l’action que la France a menée en soutien de Mayotte, via La Réunion. La solidarité nationale a été exemplaire, la solidarité régionale également.
Nous avons mis en place par anticipation des renforts sur Mayotte, partis la veille du passage du cyclone. Nous avons joué un rôle central de hub logistique aérien et maritime. Le directeur général de la sécurité civile a d’ailleurs indiqué que La Réunion et l’Hexagone avaient mis en œuvre, à cette occasion, le plus grand pont aérien que la France ait connu depuis la Seconde Guerre mondiale.
C’est un motif de fierté que la quasi-totalité des services de l’État à La Réunion ait été mobilisée en soutien de cette crise majeure, catastrophique pour Mayotte, mais qui a aussi constitué une gestion de crise zonale. Cela a duré plusieurs semaines, avec une mobilisation sans précédent.

Deux mois plus tard, il y a eu Garance, une crise de niveau départemental. La gestion fut éprouvante, comme toute gestion cyclonique, mais maîtrisée. Nous avons passé près de 39 heures confinés en alerte rouge puis violette.
Ce que je retiens de ces deux crises, c’est d’abord l’efficacité de la planification que mon état-major zonal met en œuvre depuis des années à La Réunion. Cette efficacité tient aussi au fait que La Réunion avait connu, un an auparavant (en 2024), le cyclone Belal. Il y avait de la mémoire collective et une bonne préparation. Je retiens aussi un engagement total des services de l’État, l’efficacité des maires, des collectivités, des services publics, je pense notamment à EDF, qui se sont très vite engagés pour rétablir une vie à peu près normale.

Au-delà de l’urgence, ces épisodes ont remis en lumière la vulnérabilité de certains territoires et populations. Comment l’État entend-il renforcer durablement la prévention et la résilience de La Réunion face aux risques climatiques ?
Nous avons une originalité à La Réunion. Depuis quatre ans, un séminaire intitulé « Cyclonex » réunit tous les acteurs concernés par la gestion des cyclones. Il est préparé par l’état-major zonal, se déroule à l’université et associe les chercheurs. C’est un gros succès, l’affluence ne cesse de croître. Cette année, nous étions 400 participants. C’est à la fois un retour d’expérience, une préparation à la saison cyclonique et une sensibilisation auprès de la population.
Cette année, nous avons lancé une application grand public, Vigirisques 974. Elle est issue d’un hackathon organisé par la préfecture en 2024. Elle permet à l’État de diffuser des informations avant, pendant et après un cyclone, et aux habitants de créer des communautés de quartier, d’échanger, de signaler des besoins ou des axes coupés. C’est une application d’entraide communautaire. En cas de détresse vitale, elle permet d’être mis en relation avec les services d’urgence via un questionnaire et un bouton d’appel.
Enfin, l’État renforce durablement la prévention et la résilience sur le sujet des ravines, ces vallées étroites et profondes qui, lors d’épisodes pluvieux intenses, peuvent mettre en péril des vies humaines. C’est une priorité prise en compte avec l’aide du gouvernement, via des crédits d’urgence, et avec les collectivités, dans une responsabilité partagée pour la mise en sécurité des populations.

La lutte contre les violences et les bandes a été une priorité affichée dès votre prise de fonction. Quel regard portez-vous sur l’évolution de la situation sécuritaire et sur l’efficacité des actions menées ?
À mon arrivée, le 18 novembre 2024, la quasi-totalité des élus m’a fait part de sa grande préoccupation face à un phénomène nouveau à La Réunion, celui des affrontements entre bandes de mineurs, souvent livrés à eux-mêmes et générant un fort sentiment d’insécurité. J’ai estimé qu’il était de ma responsabilité de combattre cette problématique.
Nous avons conçu un plan anti-bandes lancé en février 2025, fondé sur deux principes. Le premier est la concentration des efforts. Six communes sur vingt-quatre ont été identifiées, trois en zone gendarmerie, trois en zone police. J’ai obtenu un escadron de gendarmes mobiles, dédié en priorité à la lutte anti-bandes, avec des opérations en zone police comme en zone gendarmerie.
Le second principe est l’individualisation du suivi et des sanctions. Une cellule anti-bandes se réunit tous les quinze jours en préfecture avec les parquets, les forces de l’ordre et la CAF. Elle permet un traitement individuel des auteurs et la mise en œuvre de sanctions administratives. La première étape consiste à écrire aux parents des mineurs concernés pour dénoncer les manquements à leurs obligations. Je signe personnellement ces lettres. Elles déclenchent automatiquement des contrôles renforcés de la CAF, pouvant conduire à la modification ou à la suppression des allocations.
J’ai également engagé des procédures d’expulsion locative pour troubles à l’ordre public. À ce jour, 28 procédures sont en cours.
En 2025, environ 900 opérations ont été menées dans les six communes concernées. Aujourd’hui, plus aucun élu ne me parle des affrontements entre bandes comme d’un problème majeur. Il y en a eu moins d’une demi-douzaine depuis février 2025. Je considère donc que ce plan est une réussite, même si la situation reste fragile et nécessite une mobilisation constante.
La lutte contre le narcotrafic est un enjeu croissant, notamment par voie maritime. Comment analysez-vous l’évolution de cette menace à La Réunion et le rôle stratégique de la sécurité maritime dans la réponse de l’État ?
C’est un phénomène récent à La Réunion, qui touche toute la zone de l’océan Indien. Nous avons une coopération régionale, notamment avec les Seychelles et l’île Maurice, à travers les missions des forces armées dans la zone sud de l'océan Indien (FAZSOI) qui qui disposent de moyens aériens de surveillance et permettent des saisies régulières.
Les stupéfiants arrivent par trois voies : le port, l’aéroport et les colis postaux. Une cellule permanente de contrôle des colis existe à la douane. Un scanner mobile est en cours de déploiement sur le port. Des opérations de contrôle renforcées sont menées à l’aéroport. Nous avons ainsi réalisé des contrôles intégraux d’avions et de passagers en provenance de l’Hexagone. Sur deux opérations, l’une a permis la saisie de 20 kilos de stupéfiants. Cela démontre qu’il n’y a pas de raz-de-marée, mais une augmentation significative des trafics.
Aujourd’hui, la lutte contre l’offre ne suffit pas, il faut aussi agir sur la demande. Dans ce domaine, l’aspect répressif fonctionne très bien. A ce jour, 2 521 amendes forfaitaires délictuelles (AFD) de 200 euros ont été infligés aux consommateurs de stupéfiants.
J’accueille d’ailleurs favorablement l’annonce du Président de la République visant à porter cette amende à 500 euros. Je pense que c’est une très bonne mesure, mais qu’elle doit aussi s’accompagner d’une démarche de sensibilisation de la population.
Je crois beaucoup à l'éducation, à l'information. Ce phénomène est en train de détruire nos sociétés occidentales. Il est en train de déstabiliser La Réunion qui est une société pacifique et accueillante. Nous restons en deçà du niveau de délinquance de l’Hexagone mais il faut s'en occuper sérieusement parce que nous sommes en train de rattraper ce retard.
En 2026, je souhaite aller plus loin en mobilisant l’ensemble de la société réunionnaise. A l'issue des élections municipales de mars 2026, je proposerai une mobilisation des communes, des collectivités, des associations, de l’Éducation nationale et des acteurs de santé publique comme l’Agence régionale de santé pour lutter durablement contre ce phénomène en y incluant un volet sensibilisation dans les écoles dès le primaire et au collège.
En 2026, la France prendra la présidence de la Commission de l’océan Indien, un contexte récemment rappelé par le Président de la République lors de son déplacement à Maurice. Quelle place La Réunion peut-elle et doit-elle occuper dans cette dynamique régionale ?
La Réunion est un petit bout de France, une réplique exacte de l’organisation administrative, éducative et sanitaire française, au cœur de l’océan Indien. C’est un acteur fiable, solide, dynamique et moderne avec un atout majeur : la communauté de langue avec Madagascar, les Seychelles, les Comores et Maurice.
Il y a une forte demande de coopération régionale, tant du côté des États partenaires que des collectivités réunionnaises. Cette coopération concerne la sécurité, mais aussi l’eau, les déchets ou la gestion des crises.
Le Président de la République m’a confié la mission de développer une Académie de l’océan Indien basée à La Réunion qui repose sur quatre piliers : sécurité intérieure et lutte contre les trafics, sécurité maritime, gestion des catastrophes naturelles et souveraineté avec les forces armées. Cette académie a été officialisée le 24 avril 2025 par le Président de la République à Tananarive. il y avait déjà des actions de formation existantes, coordonnées à mon niveau, en l'aide de la cellule diplomatique.

Vous êtes préfet de La Réunion depuis un an. Qu’est-ce qui a été, pour vous, le plus marquant ou le plus exigeant dans cette première année de fonctions sur le territoire ?
La Réunion mérite pleinement son surnom d’île intense. Dès mon arrivée, j’ai dû gérer deux crises majeures, Chido et Garance, puis structurer la lutte anti-bandes, contrôler l’épidémie de chikungunya et piloter la visite officielle du Président de la République.
Mais au-delà des aspects professionnels, ce qui m’a marqué, c’est l’accueil chaleureux des Réunionnais, la gentillesse, la beauté des paysages. Je ne compte plus les fois où l’on m’a souhaité la bienvenue. C'est un réel plaisir de travailler sur cette île.
J’ai exercé en Martinique, à Saint-Pierre-et-Miquelon et à Saint-Martin. Il existe des points communs entre les territoires ultramarins, notamment l’insularité. Ce n’est pas uniquement un concept géographique, c’est aussi un état d’esprit, un attachement viscéral à sa terre. Qu’on vive sur une grande ou une petite île, quand on y est né, quand on y vit, et même lorsqu’on s’y installe temporairement, on développe une véritable passion pour ce territoire.
L’autre point commun majeur, c’est l’importance du facteur humain. Être un bon technicien ne suffit pas. Dans les Outre-mer, il faut faire preuve d’empathie, s’intéresser aux spécificités locales, aux acteurs, aux citoyens. Les ultramarins accordent davantage d’importance à la présence d’un représentant de l’État accessible et humain.
On le voit d’ailleurs très bien, le préfet en Outre-mer est connu et reconnu, ce qui n’est pas le cas dans l’Hexagone. Il y a une personnalisation de la fonction qui, ici, est à la fois passionnante, enrichissante et exigeante. Ce sont des postes qui nécessitent un engagement supérieur à celui que l’on attend d’un représentant de l’État dans l’Hexagone, me semble-t-il.


Enfin, à l’aube de 2026, quelle est selon vous la priorité absolue pour La Réunion, et comment l’État peut-il accompagner au mieux les acteurs locaux pour y répondre ?
À l’horizon 2026, deux priorités s’imposent, la sécurité, avec une attention particulière portée à la lutte contre les stupéfiants, et le combat contre la grande pauvreté. Le coût de la vie constitue également un enjeu majeur, tout comme l’accompagnement des femmes victimes de violences, des mineurs et des personnes les plus fragiles. La loi de lutte contre la vie en Outre-mer, dont le vote est prévu en avril, apportera des outils concrets pour répondre à ces défis. Enfin, la pauvreté concerne aussi bien les quartiers relevant de la politique de la ville que les hauts de La Réunion, qui ne bénéficient pas toujours de ces dispositifs et nécessitent pourtant un accompagnement spécifique. Ce sera un axe fort de mon action en 2026.























