DOSSIER 3/5. Se loger dans les Outre-mer : « L'innovation est une condition à l'efficacité » pour Ibrahima Dia, directeur Outre-mer d’Action Logement

À gauche : Clos Belle Humeur, à Macouria en Guyane (crédit SIFAG)

DOSSIER 3/5. Se loger dans les Outre-mer : « L'innovation est une condition à l'efficacité » pour Ibrahima Dia, directeur Outre-mer d’Action Logement

Si les territoires d’Outre-mer sont confrontés à de très nombreuses contraintes en matière de logement, ces mêmes aléas poussent les collectivités, bailleurs, aménageurs et professionnels de l’immobilier à innover. Pour le directeur Outre-mer du groupe Action logement, « l’innovation est une condition à l’efficacité » : constructions bioclimatiques, intégration du confort thermique passif, résistance aux cyclones et aux séismes, utilisation accrue de matériaux locaux, etc. Pour ce troisième volet de notre dossier consacré au logement dans les Outre-mer, Outremers360 donne la parole à Ibrahima Dia.

Le changement climatique, les contraintes liées au foncier disponible, le coût élevé des matériaux ou leur disponibilité, le manque de main-d’œuvre qualifié, les délais allongés du fait de l’éloignement ou la nécessité d’aller vers une transition énergétique sont autant de critères à prendre en compte pour construire autrement dans les territoires ultramarins. Alors pour faire face à ces contraintes et utiliser ces spécificités territoriales comme des leviers plutôt que des freins, le secteur de l’immobilier innove dans les Outre-mer. 

Ces territoires peuvent bénéficier d’un appui de différents centres de recherche sur les techniques constructives. Parmi eux, on peut citer par exemple le Centre d'innovation et de recherche sur le bâti tropical à La Réunion ou les différentes universités. Aussi, ces territoires jouissent d’un potentiel solaire et hydraulique important et l’utilisation de matériaux naturels et locaux est de plus en plus plébiscitée.

En 2021, un rapport d’information consacré à « La politique du logement dans les outre-mer » mettait en évidence le potentiel ultramarin, vu comme un « terrain d’expérimentation pour l’adaptation de dispositifs et de procédures innovants ». Interrogé sur le sujet, l’architecte des conseils régionaux de l'Ordre des architectes de Guadeloupe, de Guyane et de Martinique, Michel Corbin disait ceci : « Étant inscrit à l'Ordre des architectes depuis quarante ans, j'ai assisté au développement de nombreuses initiatives ainsi qu'à de nombreux colloques ou débats mais j'ai observé peu de progrès. Les architectes ont déjà beaucoup innové dans les départements d’outre-mer ».

Pour évoquer le potentiel des territoires ultramarins en matière de logement, Outremers360 donne la parole à Ibrahima Dia, le directeur Outre-mer du groupe Action logement. Il pilote la stratégie du groupe dans les départements et territoires d’Outre-mer en lien avec les comités territoriaux d’Action Logement (CTAL) et les cinq filiales immobilières.

Quand on parle d’immobilier et de logement dans les Outre-mer, certains pensent à la précarité et à la difficulté de se loger. Que pensez-vous de cette vision ?

Cette vision reflète une réalité objective. Dans les départements et régions d’Outre-mer, plus de 75 % des habitants estiment qu’il est difficile de se loger, dans un contexte de déficit structurel de l’offre et de persistance de l’habitat indigne. Les besoins sont estimés à près de 90 000 logements supplémentaires, alors même que la production est insuffisante pour répondre à la demande sociale croissante.

Martinique Les berges de Maniba - crédit OZANAM

Mais réduire le logement dans les territoires ultramarins à la seule précarité serait une erreur. Le logement est aussi un levier stratégique de cohésion sociale, de pouvoir d’achat et de développement économique. Plus encore qu’en Hexagone, il soutient l’emploi local, notamment dans le BTP, pilier des économies ultramarines.

Comment ?

Depuis 2020, les partenaires sociaux d’Action Logement ont engagé une réponse volontariste sans précédent avec un programme d’investissement volontaire d’1,5 milliard destiné à améliorer les conditions de logement des salariés ultramarins ; à accompagner le développement économique et la relance en étant un partenaire aux côtés de l’État et des collectivités et à promouvoir l’innovation en soutenant les expérimentations locales et le développement de nouvelles filières économiques.

L’Outre-mer présente des défis spécifiques en matière de logement, lesquels ?

Les défis sont à la fois structurels, sociaux, économiques et climatiques. D’abord, des contraintes foncières majeures : la rareté du foncier constructible, liée à la topographie, aux zones littorales et aux risques naturels, renchérit fortement le coût du logement. À cela s’ajoutent des surcoûts de construction de +20 à +30 %, dus à l’insularité, à l’importation des matériaux et aux normes parasismiques et paracycloniques.

Ensuite, des besoins sociaux plus intenses : Plus de 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, 80 % des ménages sont éligibles au logement social, mais seul un quart accède effectivement au parc social. Les situations de surpeuplement et d’habitat indigne restent très présentes, notamment en Guyane et à Mayotte.

Enfin, les territoires d’Outre-mer sont les premiers impactés par le changement climatique : cyclones, séismes, humidité, fortes chaleurs, érosion côtière. Le logement doit donc être conçu non seulement comme un abri, mais comme un outil de résilience territoriale.

Face à cette combinaison de contraintes, nous avons fait un choix clair : éviter les solutions standardisées et construire des réponses adaptées aux réalités territoriales des DROM.

Pour répondre à ces défis, les territoires ultramarins doivent innover. Comment ?

Pour Action Logement, l’innovation est une condition à l’efficacité. L’innovation est d’abord constructive et climatique : développement de la construction bioclimatique, intégration du confort thermique passif, résistance aux cyclones et aux séismes, utilisation accrue de matériaux locaux comme la terre, le bois ou les fibres végétales. Elle est aussi sociale et financière : dispositifs différenciés, prêts à taux très préférentiels, accompagnement de la régularisation foncière, soutien aux jeunes actifs et aux ménages modestes, logique de parcours résidentiels sécurisés. Enfin, elle est territoriale : ingénierie locale renforcée, adaptation du cadre réglementaire, expérimentation via des fonds dédiés comme AL’INOV, afin de sécuriser et diffuser les solutions innovantes.

Guadeloupe :  Lakou Rézilyans, Morne à l'eau - crédit SIKOA

Peut-on dire que le secteur du logement en Outre-mer connaît une révolution grâce à l’innovation ?

Entre 2020 et 2025, nous avons accompagné plus de 109 projets innovants dans les Outre-mer, couvrant la construction, la réhabilitation, l’énergie, l’eau, la formation et la résilience climatique.

Ces projets traduisent une transformation profonde. Action Logement ne se contente plus de financer des logements. Nous avons soutenu la création de nouveaux standards adaptés aux réalités ultramarines. Le logement social devient un laboratoire d’innovation, capable d’inspirer l’ensemble de la filière du bâtiment.

C’est une révolution discrète, mais structurante, qui engage l’avenir. Cette dynamique transforme la filière : on ne cherche plus seulement à produire du logement, mais à mieux construire, en conciliant résilience, soutenabilité financière et qualité de vie.

Vous avez mis en place des Trophées de l’Innovation Outre-mer. Qu’est-ce que c’est et pourquoi ce projet ?

Les Trophées de l’Innovation Outre-mer visent à identifier, valoriser et amplifier des projets innovants à fort impact social, économique ou environnemental, déjà à l’œuvre dans les territoires. L’idée fondatrice est simple : les solutions existent localement. Les Trophées permettent de faire émerger ces initiatives, de les sécuriser financièrement et de leur donner une visibilité nationale, afin qu’elles puissent être répliquées ou changées d’échelle.

De quoi bénéficient les dix projets lauréats ?

Les projets lauréats bénéficient d’un soutien financier dédié, d’un accompagnement personnalisé pour sécuriser leur déploiement et d’une visibilité renforcée, essentielle pour diffuser ces solutions à l’échelle ultramarine et nationale. L’objectif est clairement de dérisquer l’innovation, dans des territoires déjà exposés à de multiples fragilités.

Pouvez-vous me citer quelques projets ?

Parmi les projets soutenus figure notamment le projet LAB IMAC à La Réunion. C’est un premier laboratoire d’analyse multicritère permettant de développer et qualifier des matériaux de construction issus de ressources locales afin de réduire la dépendance au béton et renforcer la résilience tropicale. Je peux aussi citer le projet SOLAM MAMAS à Mayotte, qui forme des femmes à devenir techniciennes solaires et utilise le logement comme levier de lutte contre la précarité énergétique et d’insertion professionnelle. En Guyane, nous soutenons le centre de formation CFAI BTP hors les murs, un centre itinérant aux métiers du BTP, indispensable pour sécuriser la production de logements et offrir des perspectives d’emploi aux jeunes.

Exemple végétalisation ruisselement eau - Résidence La Volière à St Pierre - crédit photo SEMAC

Et dans les Antilles ?

En Guadeloupe, Action Logement soutient un projet d’ossature métallique à vocation sociale (MBS / SIKOA). C’est un modèle constructif plus rapide, plus économique et recyclable, qui permet à la fois de produire des logements sociaux et de former des publics éloignés de l’emploi aux métiers du BTP. En Martinique, Action Logement finance l’intégration d’isolants biosourcés EMERFLEX dans des projets de logements et de bureaux afin de réduire l’empreinte carbone des bâtiments et les charges d’exploitation.

Dans quels domaines faudrait-il encore innover davantage ?

Par son engagement, Action Logement a joué en Outre-mer un rôle contracyclique, en maintenant l’investissement, en soutenant la production et en amortissant les chocs successifs qui ont fragilisé les territoires et la filière du BTP. Cette mobilisation sans précédent produit déjà des effets tangibles, mais elle ne peut, à elle seule, suffire face à l’ampleur des défis. Il faut poursuivre nos actions et sécuriser durablement les Ultramarins face aux risques climatiques, consolider et soutenir le BTP local comme pilier économique et social, et engager une transformation profonde et durable du parc de logements existant, afin de garantir à la fois la résilience, la qualité de vie et la soutenabilité à long terme de l’habitat ultramarin.