Dans notre série consacrée à l'histoire des chefs-lieux d'Outre-mer, cap sur Saint-Barthélemy et sa capitale, Gustavia. Unique chef-lieu ultramarin à avoir porté le nom d'un roi étranger, cette ville construite autour d'une anse naturelle de la côte ouest de l'île incarne à elle seule le destin singulier de Saint-Barth : île amérindienne, colonie française, possession suédoise pendant près d'un siècle, puis collectivité d'outre-mer autonome affichant aujourd'hui le PIB par habitant le plus élevé de tous les territoires ultramarins français. Retour sur quatre siècles d'une histoire étonnante, entre traités de cession, port franc et tourisme de luxe.
Avant Saint-Barthélemy : Ouanalao, île des Caraïbes
Longtemps avant l'arrivée des Européens, l'île que les Arawaks appellent Ouanalao est peuplée de communautés amérindiennes. Les Kalinagos (Caraïbes) en prennent le contrôle avant le XVe siècle. En novembre 1493, lors de son deuxième voyage, Christophe Colomb aperçoit l'île et la rebaptise San Bartolomeo, en hommage à son frère Bartolomeo. La topographie de l'île ( petite, montagneuse, au sol pauvre, sans cours d'eau permanent) n'est guère propice aux grandes cultures de plantation. Cette caractéristique géographique forgera durablement le destin économique de Saint-Barthélemy, qui ne connaîtra jamais l'économie sucrière des grandes îles voisines.
1648-1674 : la première colonisation française, une île de survivance
La première occupation française date de 1648, sous l'impulsion de Longvilliers de Poincy, gouverneur général des îles françaises d'Amérique. Des colons normands et bretons s'y installent, tentant d'y vivre de la pêche, du sel et d'un maigre élevage. Trois ans plus tard, en 1651, l'île est cédée à l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem (les Hospitaliers de Malte), qui la vend à son tour en 1656 à la Compagnie des îles d'Amérique. L'île est abandonnée entre 1656 et 1659, puis repeuplée par des colons français, principalement normands.
En 1674, Louis XIV rachète Saint-Barthélemy et l'intègre au domaine royal. C'est à cette époque que le site de la future Gustavia, une anse naturelle sur la côte occidentale protégée des vents dominants, prend le nom de « Le Carénage » du fait de l'abri qu'elle procure pour caréner les bateaux. Ce mouillage, point de refuge pour les navigateurs, est la première raison d'être du bourg qui se développera là. Pendant un siècle, Le Carénage reste un modeste établissement, sans grande ambition : Saint-Barthélemy n'est pas une île de richesse coloniale. Elle est peuplée de Blancs pauvres, les Blancs Matignon ou Blancs de Terre, descendants des premiers colons normands, qui vivent en autarcie et font de la pêche leur principale activité.
1784-1878 : l'ère suédoise et la naissance de Gustavia
La page la plus singulière de l'histoire de l'île s'ouvre le 1er juin 1784. Par un traité signé à Versailles, la France cède Saint-Barthélemy au royaume de Suède, en échange d'un droit d'entrepôt dans le port de Göteborg. Pour Stockholm, l'enjeu est commercial et colonial : disposer d'un comptoir dans les Caraïbes pour participer au commerce atlantique et, plus sombrement, à la traite négrière transatlantique, depuis laquelle la Suède se lancera via ce port nouvellement acquis.
En 1785, Saint-Barthélemy est officiellement proclamée port franc suédois, exempte de droits de douane. Ce statut attire immédiatement des marchands de toutes nationalités : Anglais, Américains, Danois, Hollandais. Le bourg du Carénage connaît un essor commercial sans précédent. En 1787, le roi de Suède Gustave III donne son nom à la ville : Le Carénage devient Gustavia. Des entrepôts, des maisons de commerce, des fortifications s'élèvent rapidement. Pour protéger le port, les Suédois construisent plusieurs ouvrages militaires : le fort Gustav III sur les hauteurs, le fort Karl au sud, le fort Oscar à l'entrée de la rade.

La ville est dotée de toutes les infrastructures d'une place commerciale active : hôtel du gouverneur, église luthérienne dont le clocher en pierre et bois, abritant une cloche fondue en 1799 à Stockholm, est toujours debout aujourd'hui, église catholique pour la population francophone restée majoritaire, entrepôts, une prison, une bibliothèque. Gustavia devient, pour quelques décennies, l'une des places marchandes les plus animées de la Caraïbe. À son apogée, vers 1800, la ville compte plusieurs milliers d'habitants et son port est une plaque tournante du commerce régional.
Mais la prospérité suédoise est de courte durée. Les guerres napoléoniennes perturbent les échanges atlantiques. Les abolitions successives de la traite négrière réduisent l'activité commerciale. Un incendie ravage une grande partie de la ville en 1852. Saint-Barthélemy, privée de son moteur économique, se vide progressivement. À la fin du XIXe siècle, la population de l'île est tombée à quelques centaines d'habitants, dont une partie a émigré à Saint-Thomas (Îles Vierges danoises, aujourd'hui américaines) ou vers les États-Unis.
1877-1878 : le retour à la France, un port franc préservé
En 1877, la Suède décide de se séparer de Saint-Barthélemy. Un référendum est organisé parmi la population insulaire : sur 351 votants, 350 se prononcent pour le rattachement à la France. La population, restée francophone et catholique malgré un siècle de présence scandinave, n'hésite pas. Moyennant le versement de 320 000 francs par la France à la Suède, Saint-Barthélemy est rétrocédée et rattachée à la Guadeloupe le 16 mars 1878.

La condition sine qua non du retour : le maintien du statut de port franc. Par un arrêté du 21 novembre 1878, le gouverneur de la Guadeloupe accorde à l'île un régime de large franchise commerciale, douanière et fiscale, dans la continuité des dispositions suédoises. Ce régime, unique dans les Antilles françaises, sera le socle sur lequel se construira, un siècle plus tard, le modèle économique contemporain de Saint-Barthélemy.
De la période suédoise, Gustavia garde peu de vestiges architecturaux : les incendies successifs, notamment celui de 1852, ont largement détruit le bâti en bois. Mais le nom de la ville, le clocher luthérien, la batterie suédoise du fort Gustav III aujourd'hui reconvertie en station météorologique et la Maison des Gouverneurs témoignent encore de cette présence nordique dans les Caraïbes, unique en son genre.

XXe siècle : de l'oubli à la renaissance touristique
Tout au long de la première moitié du XXe siècle, Saint-Barthélemy reste une île pauvre et isolée, peu connectée au reste de l'archipel guadeloupéen dont elle dépend administrativement. La pêche, le maigre commerce et l'émigration structurelle caractérisent la vie insulaire. La départementalisation de 1946 intègre l'île dans le département de la Guadeloupe sans modifier fondamentalement sa situation.
Le tournant vient dans les années 1950-1960, lorsque Rémy de Haenen, aventurier franco-néerlandais devenu maire de l'île, fait construire le terrain d'aviation qui porte aujourd'hui son nom dont la piste courte, spectaculaire, enserrée entre deux collines, réservée aux petits avions et restée célèbre pour l'approche vertigineuse qu'elle impose aux pilotes. L'île commence à attirer des visiteurs fortunés, séduits par ses plages de sable blanc et la discrétion qu'offre son isolement géographique.
Dans les années 1970, Saint-Barthélemy devient une destination confidentielle pour une clientèle internationale haut de gamme, artistes, milliardaires et personnalités politiques en quête d'une île préservée du tourisme de masse. David Rockefeller, puis une pléiade de célébrités américaines et européennes, contribuent à forger la réputation de Saint-Barth comme destination d'exception. Les hôtels de luxe, les restaurants gastronomiques et les boutiques de grandes maisons s'installent à Gustavia, dont le port de plaisance accueille des yachts parmi les plus impressionnants de la Caraïbe.
Le 6 septembre 2017, l'ouragan Irma, de catégorie 5, frappe l'île de plein fouet avec des vents atteignant 300 km/h. Gustavia est sévèrement touchée : le port de plaisance dévasté, de nombreuses maisons détruites ou endommagées, les infrastructures mises à rude épreuve. La reconstruction, menée rapidement grâce aux ressources propres de la collectivité et à l'aide de l'État, permet à l'île de retrouver son niveau d'activité touristique en l'espace de deux saisons. Irma a cependant mis en lumière la vulnérabilité d'un modèle économique concentré sur un secteur unique et sur une infrastructure portuaire exposée.

Gustavia aujourd'hui : chef-lieu d'une collectivité d'exception
Le 15 juillet 2007, Saint-Barthélemy quitte le département de la Guadeloupe pour devenir une collectivité d'outre-mer (COM) au sens de l'article 74 de la Constitution. Cette évolution institutionnelle, souhaitée de longue date par une population soucieuse de gérer elle-même ses affaires, dote l'île d'un conseil territorial disposant de compétences étendues, notamment en matière fiscale. Gustavia, qui n'a pas le statut de commune mais celui de quartier - l'un des 40 quartiers administratifs de la collectivité, concentre l'essentiel des fonctions institutionnelles : hôtel de la collectivité, antenne de la préfecture (dont le siège est à Saint-Martin), port de commerce et de plaisance, services publics.
Sur le plan économique, Saint-Barthélemy affiche des indicateurs sans équivalent dans les Outre-mer français. En 2023, le PIB de l'île atteint 960,5 millions d'euros, soit 90 103 euros par habitant soit plus du double de la moyenne nationale française. Ce résultat exceptionnel est le fruit d'un modèle fondé sur le tourisme de luxe, qui représente près de 20 % du PIB, et sur un secteur privé qui génère les deux tiers de la valeur ajoutée. La construction, portée par la demande en villas et infrastructures hôtelières, pèse à elle seule 14 % de la richesse produite. Le maintien du régime de franchise douanière et fiscale hérité de l'ère suédoise reste le moteur fiscal de ce modèle.

Gustavia compte aujourd'hui environ 2 300 habitants pour une population insulaire totale estimée à 10 660 personnes en 2023, dont une proportion significative de résidents étrangers, notamment anglophones. La ville concentre les boutiques des grandes maisons de luxe internationales, les agences immobilières, les restaurants et les bars qui font de son front de port l'une des adresses les plus fréquentées de la Caraïbe entre décembre et avril, haute saison marquée par l'afflux d'une clientèle fortunée.
Ce modèle a ses fragilités. La dépendance au tourisme haut de gamme expose la collectivité aux retournements conjoncturels. L'insularité prononcée (pas d'hôpital disposant de toutes les spécialités, dépendance aux liaisons aériennes via Saint-Martin) pose des questions de continuité territoriale. Et le coût de la vie, parmi les plus élevés des territoires français, rend difficile l'installation et le maintien sur l'île des travailleurs moins qualifiés qui font pourtant tourner l'économie touristique. Mais Gustavia reste, dans l'archipel des chefs-lieux d'Outre-mer, un cas unique : celui d'un port qui a traversé trois souverainetés différentes, gardé son nom suédois, et transformé sa franchise historique en prospérité contemporaine.
À voir à GustaviaLe fort Oscar : dominant l'entrée du port depuis la pointe nord, il abrite aujourd'hui les Forces armées aux Antilles. Son nom rend hommage au roi Oscar II de Suède. Il offre une vue panoramique sur la rade et les yachts en mouillage. ![]() La batterie suédoise du fort Gustav III : classée monument historique, reconvertie en station météorologique, elle est l'un des rares témoignages architecturaux de la présence militaire suédoise sur l'île. Le clocher suédois de Gustavia : inscrit aux monuments historiques, ce clocher en pierre et bois abrite une cloche fondue en 1799 à Stockholm. Vestige discret mais émouvant de l'administration scandinave, il se dresse à quelques mètres de l'église catholique Notre-Dame-de-l'Assomption. ![]() La Maison des Gouverneurs : ancienne résidence des gouverneurs suédois, puis mairie, aujourd'hui hôtel de ville, elle est classée monument historique et figure parmi les plus belles demeures coloniales de la ville. Wall House (musée-bibliothèque) : installé dans une maison du XIXe siècle, ce musée retrace l'histoire de l'île, de la période amérindienne à nos jours, avec un focus sur l'époque suédoise. ![]() Le port de plaisance : cœur économique et social de la ville, il accueille yachts de toutes tailles et bateaux de commerce. Les restaurants et boutiques qui bordent le quai en font l'épicentre de la vie gustavorienne. Shell Beach : à quelques minutes à pied du centre, cette plage singulière, composée non pas de sable mais de coquillages finement broyés, issus du dragage du port dans les années 1960-1970, mesure environ 1 km de long au pied des ruines du fort Karl. |
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