Dans notre série hebdomadaire sur les personnalités emblématiques qui ont marqué l’histoire des Outre-mer, nous évoquons aujourd’hui le parcours singulier du Guadeloupéen Louisy Mathieu. Né esclave, ouvrier tonnelier puis typographe, autodidacte, son engagement antiesclavagiste et son éloquence vont l’amener à devenir brièvement suppléant de Victor Schœlcher, puis député à l'Assemblée constituante issue de la révolution de février 1848. Portrait.
Le 12 mai, dans la Cour d'honneur de l'Assemblée nationale, sa présidente Yaël Braun-Pivet dévoilait des plaques commémoratives en hommage à Victor Hugo, Alphonse de Lamartine, Louisy Mathieu, Victor Schoelcher et Alexis de Tocqueville, cinq députés qui luttèrent avec détermination pour l’abolition de l’esclavage. Cette cérémonie s’inscrivait dans le prolongement de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, instituée par la loi Taubira du 10 mai 2001 « tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crimes contre l'humanité ».
Parmi ces députés, un seul, Louisy Mathieu, était originaire d’Outre-mer, et le deuxième député noir, après Jean-Baptiste Belley, élu représentant de Saint-Domingue en 1792, à siéger dans une assemblée parlementaire de France.
Député en 1848
La date varie selon les historiens, mais Louisy Mathieu naît en février ou en juin 1817 à Basse-Terre en Guadeloupe. Esclave à l’époque, il devient ouvrier tonnelier. Cependant le jeune Louisy apprend à lire dans la clandestinité, malgré l’interdiction d’accéder à l’éducation pour les Noirs, condamnés au travail servile. C’est ainsi qu’il va occuper un poste de typographe dans une imprimerie de Pointe-à-Pitre. Nous sommes dans les années 1840, où le courant anti-esclavagiste et abolitionniste gagne du terrain, sans compter les révoltes sporadiques des esclaves.
En février 1848, une révolution éclate dans l’Hexagone, qui débouche sur un gouvernement provisoire qui vote l’abolition de l’esclavage le 27 avril. Connu pour ses engagements anti-esclavagistes et ses talents d’orateur, Louisy Mathieu est élu le 22 août représentant suppléant de Victor Schœlcher pour la Guadeloupe à l'Assemblée nationale constituante. Mais Schœlcher, qui s’était présenté et avait été élu à la fois en Guadeloupe et en Martinique, opte pour cette dernière, laissant la voie libre à son suppléant.

C’est ainsi que Louisy Mathieu devient le premier esclave libéré à entrer officiellement à l’Assemblée le 23 octobre 1848, à Paris, où il siège jusqu’au 26 mai 1849. Dans sa seule intervention à la tribune, le 1er décembre 1848, il déclare : « Je viens remercier la France de la liberté qu’elle a donnée à mes frères, car c’était le seul poids qui restait à la nation française. Citoyens représentants, oui, je remercie tous les abolitionnistes, car vos noms sont vénérés dans les cœurs de ma race ; la signature que vous avez apposée sur l’acte sacré de l’émancipation vous servira de certificat de conscience là-haut. Devant le tribunal céleste, il n’y a plus de couleurs ».
Selon sa courte biographie publiée sur le site de l’Assemblée nationale, Louisy Mathieu est placé à l’extrême gauche de l’hémicycle, participe au comité de l’Algérie et des colonies, se prononce en faveur du droit au travail, ainsi que pour l’ensemble de la Constitution. Il vote entre autres contre l’interdiction des clubs, contre l’expédition de Rome, et choisit de s’abstenir lors du vote visant à mettre en accusation le président et les ministres, « par reconnaissance pour les membres du cabinet qui avaient lutté vingt ans en faveur de l'abolition de l'esclavage ».
« Je suis la sentinelle qui veille »
Au printemps 1849, il était prévu que l’Assemblée constituante soit remplacée par une Assemblée législative, et Louisy Mathieu souhaite alors se porter candidat. Cependant, le nombre de sièges attribués à la Guadeloupe ayant été réduit à deux, Schœlcher lui demande de se retirer au profit des candidats les mieux placés. À partir de là, Mathieu n’occupe plus aucune fonction politique et retourne à la Guadeloupe après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851. Il tente sans succès d’obtenir un poste de commissaire de police et ne parvint, en 1863, qu’à intégrer l’administration du port de Pointe-à-Pitre.
Il meurt le 4 novembre 1874, à l’âge de 57 ans, dans l’anonymat. Depuis son élection en 1848, il a donc fallu 178 ans à la République pour reconnaître officiellement ce parlementaire né esclave qui a porté, comme certains de ses illustres contemporains honorés le même jour, l’idéal de l’abolition définitive de l’esclavage.
Pour conclure, citons sa profession de foi électorale de 1849 : « L’aspect de mon visage à l’Assemblée législative sera, je puis le dire, la représentation vivante des colonies ; et je croirais que ce serait déserter notre sainte cause que de reculer devant ma nomination. […] Je suis la sentinelle qui veille, toujours fidèle à son poste, prête à défendre tous les intérêts justes et légitimes, en voulant fermement le bonheur de tous indistinctement ».
PM
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