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Grandes figures des Outre-mer : Jane et Paulette Nardal, les sœurs martiniquaises au cœur du mouvement de la négritude
Jane (à gauche) et Paulette Nardal dans les années 1930 ©DR

Dans notre série hebdomadaire sur les personnalités emblématiques qui ont marqué l’histoire des Outre-mer, nous nous intéressons aujourd’hui à la contribution essentielle des sœurs Nardal au courant de la négritude. Par leurs écrits et leur célèbre salon littéraire, elles ont joué un rôle prépondérant dans l’affirmation d’une intelligentsia noire dans l’Hexagone au début du XXe siècle, rassemblant Antillais, Afro-Américains et Africains dans un élan créatif partagé et transculturel. Après être injustement tombées dans l’oubli, leurs initiatives avant-gardistes sont aujourd’hui internationalement reconnues.    

Jane (1902-1993) et Paulette (1896-1985), font partie d’une fratrie de sept filles nées dans la bourgeoisie antillaise émergente de l’époque. Elles sont respectivement la quatrième et première enfant d’un couple martiniquais. Les deux parents, Paul, ingénieur, et Louise, professeur de piano, sont des personnes très cultivées qui veillent à offrir à leurs enfants une éducation de la plus haute qualité. Ils les encouragent également à développer des compétences artistiques, notamment en musique et en peinture. La plupart des sœurs effectuent des séjours linguistiques dans les îles anglophones voisines ; c’est d’ailleurs de ces voyages que provient le diminutif « Jane », qui s’est imposé pour Jeanne, son prénom de naissance à l’état civil.

Après avoir suivi un cursus classique à Fort-de‑France, Paulette et Jane rejoignent Paris en 1920 et 1923 afin d’obtenir un diplôme d’études supérieures à la Sorbonne, la première en anglais, la deuxième en littérature classique et française. Ce sont les premières étudiantes noires admises dans cette institution. Paulette y soutient notamment une thèse consacrée à l’Américaine Harriet Beecher Stowe, l’auteure de La Case de l’Oncle Tom. Dans la capitale, les deux sœurs vont découvrir ensemble les expositions et les théâtres, le célèbre Bal Nègre de la rue Blomet, le jazz, des écrivains et artistes africains, antillais et afro-américains, mais aussi, inévitablement, le racisme.

À Clamart, aux portes de Paris, Paulette et Jane fondent au début des années trente un club littéraire consacré au monde noir. Ce lieu devient rapidement un espace de rencontres intellectuelles où se côtoient des figures afro‑américaines telles que Alan Locke, l’écrivain de la Harlem Renaissance, le Guyanais René Maran, prix Goncourt 1921, le gouverneur Félix Éboué, également originaire de Guyane, ainsi que deux futurs fondateurs du mouvement de la négritude : le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Martiniquais Aimé Césaire, parmi de nombreux autres participants.

Paulette (debout), Lucie (à gauche), et Jane Nardal dans leur appartement de Clamart, en octobre 1935 ©Collection Nardal, Archives de la Martinique

Dans sa préface au premier numéro de La Revue du monde noir (voir plus bas) le professeur martiniquais Louis Achille (1909-1994) raconte : « Les sœurs Nardal rassemblèrent à Clamart, près de Paris, des descendants d’Africains déportés au Nouveau monde et dispersés sous une demi-douzaine de bannières européennes ; elles les présentaient à de vrais Africains, plus récemment colonisés. Au cours de réunions récréatives ou laborieuses, ces Noirs se sentaient habités par un formidable et pacifique défi aux caprices de la géographie et de l’histoire, de la politique et de l’économie. Ils se découvraient une commune manière d’être, de sentir, d’espérer, et bientôt, d’agir ! Incapables pour la plupart de retrouver de communes racines africaines, ils se dirent tout simplement ‘Noirs’ ».

Parallèlement, Jane collabore à la revue La Dépêche africaine, qui défend notamment la nécessité d’une réforme de la politique coloniale et la reconnaissance des droits des populations autochtones. Paulette y publie également quelques articles, ce qui conduit les autorités policières à les surveiller et à les inscrire dans leurs fichiers. En 1931, Paulette participe à la création de La Revue du monde noir aux côtés de René Maran et de l’écrivain haïtien Léo Sajous. Ses sœurs Jane et Andrée y contribuent avec quelques articles. Principal objectif : « Donner à l’élite intellectuelle de la race noire et aux amis des Noirs un organe où publier leurs œuvres artistiques, littéraires et scientifiques ». Ce bimestriel bilingue cessera toutefois après six numéros, faute de moyens financiers. 

Paulette Nardal devient alors la secrétaire du parlementaire socialiste martiniquais Joseph Lagrosillière, puis, en 1934, celle de Galandou Diouf, député du Sénégal. En 1937, elle séjourne dans ce pays à l’invitation de Léopold Sédar Senghor, dorénavant figure majeure des élites intellectuelles et politiques ouest‑africaines de l’époque. À la suite de l’ordonnance du 21 avril 1944, qui institue le droit de vote des femmes, Paulette Nardal fonde en 1945 le « Rassemblement féminin », organisation destinée à promouvoir l’exercice de ce nouveau droit parmi les femmes martiniquaises. Elle crée parallèlement la revue La Femme dans la cité, dont l’objectif est de favoriser l’accès des femmes, en particulier Antillaises, aux responsabilités politiques et civiques.

La promenade Jane et Paulette Nardal à Paris, et sa plaque commémorative ©Wikimedia Commons

Paulette Nardal, qui est bilingue, s’installe ensuite aux États‑Unis, où elle devient la secrétaire particulière de Ralph Bunche, premier Afro‑Américain à recevoir le prix Nobel de la paix (1950), acteur central du mouvement des droits civiques et proche de Martin Luther King. Grâce à son appui, elle intègre l’Organisation des Nations unies, au sein de laquelle elle occupe, durant un an et demi, la fonction de déléguée à la section des territoires autonomes. Paulette Nardal rédige entre autres un rapport sur les conditions de vie des femmes à la Martinique. De retour dans son pays natal au début des années 50, elle poursuit ses activités culturelles et militantes jusqu’à son décès le 16 février 1985 à l’âge de 88 ans.

Quant à Jane Nardal, rentrée en Martinique beaucoup plus tôt, en 1929, elle enseigne au Pensionnat colonial. Elle organise également des conférences sur les musiques afro-américaine et caribéenne. Quelques années plus tard, on la retrouve professeur en Afrique équatoriale française, dans l’actuel Tchad, où elle passe deux ans. Au début des années cinquante, elle tente avec difficulté une carrière politique. Mais en 1956, un incendie criminel ravage la maison familiale des Nardal, brûlant un grand nombre de ses écrits et de ses correspondances avec Paulette. À partir de ce moment, Jane se retire de la vie publique. Elle s’éteint en novembre 1993 à l’âge de 91 ans. 

PM 

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