Abstention de la France sur l’esclavage à l’ONU : Paris veut « éviter toute hiérarchisation entre crimes contre l’humanité »

©Manuel Elias (ONU) / F. de la Mure (MEAE)

Abstention de la France sur l’esclavage à l’ONU : Paris veut « éviter toute hiérarchisation entre crimes contre l’humanité »

Alors que les élus ultramarins ont été indignés par l’abstention de la France sur la résolution qualifiant les esclavages africains de « pire crime contre l’humanité », des sources diplomatiques contactées par Outremers360 assurent que cette abstention « traduit avant tout la volonté d’éviter toute hiérarchisation entre crimes contre l’humanité » et rappelle que la France est bien le « premier pays au monde » à le reconnaître avec la loi Taubira.

Mercredi, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution, portée par l’Union africaine, qui qualifie « la traite des Africains réduits en esclavage et l'esclavage racialisé des Africains » comme « les plus graves crimes contre l'humanité »

Le texte condamne également cette « injustice, la plus inhumaine et la plus persistante commise contre l'humanité ». Le vote a rassemblé 123 voix pour, contre 3 oppositions, les États-Unis, Israël et l’Argentine et 52 abstentions, dont celles du Royaume-Uni et de la France. 

Une position qui, dans les Outre-mer, a pu susciter l’indignation des élus. « L’abstention de la France ne doit pas être interprétée comme une prise de distance à l’égard de la mémoire de l’esclavage ou du devoir de vérité et particulièrement à destination des nouvelles générations » assurent les sources diplomatiques contactées par la rédaction.

Pour la diplomatie française, cette « abstention traduit avant tout la volonté d’éviter toute hiérarchisation entre crimes contre l’humanité, qui impliquerait une reconnaissance différenciée des victimes et de leurs souffrances », rappelant que « pour la France, la traite et l’esclavage constituent un crime contre l’humanité ». 

« Elle a été le premier pays dans le monde à les qualifier ainsi avec la loi Taubira de 2001 dont nous célébrerons les 25 ans en mai prochain », et dont l’anniversaire fait l’objet de plusieurs commémorations officielles. « La France partage donc pleinement l’objectif de reconnaissance, de mémoire et de transmission de l’Histoire porté par cette résolution ».

« Par ailleurs, la France est attentive aux enjeux liés au legs de l’esclavage, particulièrement dans ses collectivités ultramarines, dans son dialogue avec les diasporas africaines et ses partenaires africains. Elle a fondé en ce sens la Fondation pour la mémoire de l’esclavage en 2019 et soutient l’instauration de commissions d’historiens pour avancer sur des enjeux mémoriels » conclut-on du côté du Quai d’Orsay.

Un Mémorial national de l’esclavage doit notamment être érigé dans les Jardins du Trocadéro, avec les noms de plus de 300 000 esclaves connus et affranchis en 1848, en France.

La Fondation pour la Mémoire de l'Esclavage appelle à « l’ouverture d’un débat sur les réparations »

« Chaque crime contre l’humanité est singulier et tous portent la même atteinte à ce qui nous réunit en tant que membres de l’espèce humaine » avait réagi de son côté la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage (FME) et avait salué la résolution qui « souligne les injustices majeures (ruptures culturelles, exploitation économique, racisme et discriminations…) que continuent de provoquer les torts causés par la traite et l’esclavage, et invite les États Membres, individuellement et collectivement, à engager un dialogue inclusif et de bonne foi sur la justice réparatrice ». 

Pour la FME, présidée par l’ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault, le texte voté à l’ONU « pointe quatre réalités qui ne peuvent être ignorées » : « L’importance historique de la traite et de l'esclavage colonial ; l’importance des héritages de cette histoire, toujours actifs aujourd'hui dans le monde ; le fait que ces éléments ont été jusqu'à présent insuffisamment reconnus à l’échelle mondiale et dans de nombreux pays ; et le fait que cette reconnaissance doit conduire à des actes concrets de réparation des conséquences présentes de cette histoire, qui concernent de fait des problèmes actuels tels que le racisme anti-noir, les inégalités dans les territoires ayant connu l’esclavage ou les relations injustes entre le Nord et le Sud ». 

« La France se grandirait en prenant l’initiative d’organiser une réponse aux attentes de justice, de dialogue et de vérité qui se sont exprimées à New York le 25 mars » poursuit la FME qui appelle à « l’ouverture d’un débat sur les réparations ». « Les 25 ans de la loi Taubira, le 21 mai prochain, offrent au Président de la République une occasion idéale pour initier ce mouvement ».