Motion de rejet, milliers d’amendements déposés, probable vote contre du groupe socialiste : l’Assemblée nationale va examiner, à partir de mercredi, la réforme constitutionnelle bien mal embarquée sur la Nouvelle-Calédonie. Dans une tribune adressée à Outremers360, l’ancien journaliste et écrivain Patrick Roger dénonce la position de la gauche socialiste qui « par ses atermoiements, ses tergiversations, ses changements de pied, ses demandes de report, (…) n’a eu de cesse d’affaiblir ses partenaires historiques du Palika, aujourd’hui regroupés dans l’UNI, et de leur planter, en quelque sorte, un couteau dans le dos ».
L’Assemblée nationale devrait examiner en séance à partir du mercredi 1er avril le projet de loi constitutionnelle (PJLC) relatif à la Nouvelle-Calédonie visant à transcrire dans la Constitution l’accord de Bougival du 12 juillet 2025 complété par l’accord dit « Elysée-Oudinot » du 19 janvier 2026. Adopté par le Sénat le 24 février, celui-ci a été rejeté en commission des lois et son adoption par les députés s’annonce pour le moins périlleuse compte tenu des positions affichées par les différents groupes du Palais-Bourbon.
Pourtant, dans un premier temps, lorsqu’est rendu public le projet d’accord signé par l’ensemble des six délégations membres du Congrès de la Nouvelle-Calédonie présentes à Bougival (Yvelines), il est très largement salué, à gauche comme à droite, comme permettant d’avancer vers un chemin de paix et de réconciliation après les violentes émeutes de Mai-2024 qui ont dévasté le territoire, plongeant la Nouvelle-Calédonie dans le chaos économique et la détresse sociale. Dans la continuité des accords de Matignon, en 1988, et de Nouméa, en 1998, et aussi imparfait soit-il, il ouvre une perspective innovante qui doit permettre à l’archipel non seulement d’évoluer vers un nouveau statut sui generis – un Etat de la Nouvelle-Calédonie au sein de la République, doté d’attributs de souveraineté – mais aussi de réformer en profondeur son modèle économique et social.
Il fallait voir la fierté de l’ensemble des acteurs lorsque, au matin du 12 juillet 2025, ils apposaient leurs signatures au bas du protocole d’accord, fruit de plusieurs mois de discussions, de rencontres en métropole ou en Nouvelle-Calédonie, et parfois de tensions. L’on se souvient des mots d’Emmanuel Tjibaou, le président de l’Union calédonienne (UC), qui conduisait la délégation du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), lorsque les délégations furent reçues à l’Elysée par le président de la République, Emmanuel Macron, ce samedi après-midi. « Ce rendez-vous, aujourd’hui, est historique parce que, pour nous, peuple kanak, il nous permet d’envisager des perspectives dans lesquelles on chemine vers une trajectoire que l’on choisira ensemble. (…) Quand on va passer la porte, on va se faire insulter et menacer parce que nous avons choisi un chemin différent qui n’était pas nécessairement le maintien indéterminé dans la République et qui n’était pas l’indépendance immédiate mais qui était la nécessaire convergence d’intérêts pour dire combien, les uns et les autres, on est attaché à ce territoire. » Le même Emmanuel Tjibaou qui défendra à la tribune de l’Assemblée nationale la motion de rejet du PJLC.
Car, entretemps, sous l’influence des groupes nationalistes radicaux qui ont investi le FLNKS après les émeutes de Mai-2024 et de quelques penseurs attitrés exégètes de la pureté doctrinale indépendantiste, le FLNKS a désavoué sa propre délégation et rejeté « en bloc » l’accord de Bougival. Dès lors, le FLNKS recomposé -depuis les émeutes de Mai-2024, deux de ses composantes historiques, le Parti de libération kanak (Palika) et l’Union progressiste en Mélanésie (UPM) l’ont quitté, constituant l’Union nationale pour l’indépendance (UNI)- s’est muré dans une posture dogmatique et ultimatiste, fermant la porte à toute discussion en dehors de l’accès à la pleine souveraineté sans délai et à ses conditions. Alors qu’un nouveau cycle de discussion s’était engagé en janvier 2026 à l’initiative d’Emmanuel Macron, et à la demande, notamment, des indépendantistes de l’UNI, il a refusé d’y participer et rejette tout autant l’accord complémentaire et son volet économique qui en sont issus, signés par les cinq délégations présentes.
Dans la gauche hexagonale, les détracteurs de Bougival et d’Elysée-Oudinot qui s’apprêtent à voter contre le PJLC arguent qu’aucun accord ne peut être validé sans « consensus » incluant le FLNKS, que La France insoumise (LFI), le Parti communiste français (PCF) et Les Ecologistes considèrent comme « le seul représentant légitime du peuple kanak ».
Une position qui appelle quelques remarques. En 1988 comme en 1998, les accords ont été conclus entre trois parties : l’Etat, le Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) pour les non-indépendantistes et le FLNKS pour les indépendantistes. Depuis, la représentation politique au Congrès de la Nouvelle-Calédonie s’est fragmentée, tant chez les non-indépendantistes que chez les indépendantistes. Si l’UC-FLNKS constitue bien la principale force au sein du mouvement indépendantiste, elle n’en a pas le monopole, comme le montrent les résultats des dernières élections municipales. Enfin, quand bien même les accords de Matignon et de Nouméa ont été validés par les trois parties prenantes, ce n’est pas pour autant qu’ils n’ont pas rencontré de fortes oppositions. En témoignent les résultats des référendums qui ont suivi Matignon en 1988 (43% de « non » en Nouvelle-Calédonie) et Nouméa en 1998 (28% de « non »).
A gauche toujours, plus ambiguë est la position du Parti socialiste (PS), qui s’est abstenu au Sénat sur le PJLC et s’apprête à voter contre à l’Assemblée nationale tout en prétendant vouloir « sauver les innovations consensuelles de l’accord de Bougival », comme ses responsables l’ont écrit dans un courrier adressé à la délégation de l’UNI. En résumé, pour le PS, c’est : « Nous sommes pour Bougival, c’est pour ça que nous voterons contre. » Une position qui est loin de faire consensus en son sein. Par ses atermoiements, ses tergiversations, ses changements de pied, ses demandes de report, le PS n’a eu de cesse d’affaiblir ses partenaires historiques du Palika, aujourd’hui regroupés dans l’UNI, et de leur planter, en quelque sorte, un couteau dans le dos. Une attitude très malvenue quand on sait le courage dont font preuve les dirigeants de l’UNI en défendant opiniâtrement la signature de l’accord de Bougival et de son complément Elysée-Oudinot, confrontés à l’agressivité de l’UC-FLNKS, à la vindicte des réseaux sociaux et, même, à des menaces de mort.
Les justifications de ce lâchage en bonne et due forme de la part du PS, quoi qu’il s’en défende, peinent à convaincre. A force de vouloir se donner le beau rôle dans la procédure parlementaire et de multiplier les manœuvres dilatoires, il n’aboutit qu’à fragiliser les chances d’une solution durable et, in fine, à emboîter le pas aux opposants les plus résolus à l’accord de Bougival. La vérité oblige à dire que, si la révision constitutionnelle n’aboutit pas et si, dans ces conditions, les élections provinciales en Nouvelle-Calédonie doivent se tenir avant la fin du mois de juin, prétendre pouvoir « sans attendre reprendre les discussions » avec le Congrès de Nouvelle-Calédonie nouvellement élu pour « faire aboutir avant l’automne une réforme constitutionnelle emportant une plus large adhésion », comme le défendent les dirigeants socialistes, relève de la pure illusion.
La réalité est que, en cas d’échec, la vie politique sera suspendue à la prochaine élection présidentielle et que la Nouvelle-Calédonie, faute de visibilité et de prévisibilité institutionnelle, continuera à s’enfoncer dans le gouffre économique et social dans lequel l’ont précipitée les émeutes de Mai-2024. La pusillanimité dont font preuve les dirigeants du PS, associée au choix délibéré de LFI, du PCF et des Ecologistes de paralyser le débat parlementaire – plus de trois mille amendements ont été déposés sur ce texte de quatre articles –, aura fini d’achever toute chance de retrouver le chemin de la reconstruction et d’un avenir partagé. Et c’est la population calédonienne qui en fera les frais.
Journaliste, auteur de Nouvelle-Calédonie la tragédie (Le Cerf 2024) et de L’Archipel de la discorde (Le Cerf 2025)





















