Installée en Nouvelle-Calédonie après un passage par le Cambodge, la mathématicienne Léa Douchet mène des travaux de recherche qui pourraient révolutionner la prise en charge des épidémies dans les Outre-mer. Cette spécialiste des maladies dites « climatosensibles » (dont la dynamique dépend du climat) a développé un outil à destination des gestionnaires de santé néo-calédoniens pour prédire, trois mois avant, les risques épidémiques de la Leptospirose, maladie transmise par les rats et très présente dans les territoires du Pacifique.
Analyser le climat pour prédire les épidémies à venir. C’est tout le travail de la mathématicienne Léa Douchet, post-doctorante à l’université de Nouvelle-Calédonie et à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), au sein des unités Entropie et Espace-Dev. Cette Bretonne d’origine a été distinguée, le 8 octobre dernier, par le prix des jeunes talents l’Oréal-Unesco. Pour Outremers360, la chercheuse nous parle de son travail et revient sur l’importance d’étudier les liens entre climat et santé.
Marion Durand : Vous êtes spécialiste des maladies dites « climatosensibles ». Quel est le lien entre maladie et climat ?
Léa Douchet : Une maladie climatosensible est une maladie dont la dynamique est impactée par le climat c’est-à-dire que l’environnement est déterminant dans sa présence ou sa diffusion. Certaines maladies ont un lien très fort avec le climat soit parce qu’elles font intervenir un animal soit parce qu’elles sont présentes dans l’environnement.
Quelles sont ces maladies « climatosensibles » ?
Les maladies vectorielles comme les arboviroses liées aux moustiques et aux tiques (paludisme, dengue, zika, etc…) sont des maladies climatosensibles car les insectes vecteurs sont sensibles aux conditions environnementales. Les moustiques, par exemple, sont plus nombreux lorsqu’il pleut ou lorsqu’il fait chaud. La leptospirose est aussi une maladie climatosensible, elle est présente dans les sols et se répand dans l’eau via l’urine des rats. Moi je travaille spécifiquement sur ces deux maladies : la dengue au Cambodge et la leptospirose à l’échelle des îles du Pacifique : les Fidji, la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna et la Polynésie française.
Comment le climat joue-t-il un rôle dans la transmission de la dengue ?
La dengue est une maladie transmise par les moustiques, pour se reproduire ces insectes ont besoin de déposer des œufs dans des gîtes larvaires qui se situent généralement dans des retenues d’eau. Quand le temps est très sec, ces points d’eau sont peu nombreux voire inexistants dans certains endroits, les moustiques ne peuvent pas pondre ce qui entraîne une diminution des populations. Lorsqu’il y a des épisodes de fortes pluies, les gîtes larvaires peuvent déborder et faire tomber les œufs. Ainsi, le climat impacte la transmission de la maladie. On peut aussi parler de la température : elle joue un rôle sur la croissance des moustiques et des températures élevées peuvent causer une surmortalité.
Le climat peut-il aussi influencer l’immunité des personnes ?
Le climat a aussi un effet sur la population humaine car il impacte l’immunité des hommes et des femmes. Par exemple, notre immunité est différente lorsqu’il fait froid, on est plus fragile, souvent malade. Quand on est plus faible, on tombe plus facilement malade. Aussi, quand il fait froid, les personnes sont plus souvent rassemblées dans des zones fermées favorisant la proximité et donc la transmission des maladies. Mais le froid peut aussi être bénéfique, on se couvre généralement davantage, ce qui laisse moins d’espace disponible à piquer sur le corps.
Ainsi, plusieurs facteurs entrent en compte quand on analyse les liens entre climat et maladies, ils sont souvent imbriqués et cela peut amener à l’apparition d’épidémies. Le climat peut donc impacter l’environnement, les habitats, les animaux, les pathogènes, les humains…
La recherche s’intéresse-t-elle beaucoup à ces maladies climatosensibles ?
Certaines maladies sont plus connues que d’autres. Mais on peut dire que les maladies climatosensibles touchent souvent des pays émergents ou situés dans les zones intertropicales donc elles sont peu étudiées par les grands centres de recherche. Malheureusement c’est vers ces centres que sont dirigés la plupart des financements. La leptospirose est par exemple mal connue, difficile à diagnostiquer et peu présente en Europe. Elle est au contraire très présente dans les Outre-mer et en Asie du Sud est c’est pourquoi on s’y intéresse.
Comment le climat joue-t-il un rôle sur les épidémies de leptospirose ?
La leptospirose provient d’une bactérie qui se multiplie dans les reins des rats ou dans ceux de mammifères présents dans l’environnement. En urinant, ces animaux répandent la maladie dans les sols. Si on parle des animaux sauvages, leur population est souvent régulée par le climat car ce dernier a un impact sur la disponibilité de la nourriture. Par exemple, sur des terrains très secs où tout est desséché il n’y a pas de nourriture donc il n’y a pas de rats. Lorsqu’il y a des inondations, les fortes pluies peuvent aussi inonder les terriers, faire bouger les populations ou même les réduire. Ainsi, si les pluies participent à réduire les populations, la leptospirose se diffuse moins.
Comme je le disais précédemment, le climat modifie aussi les comportements. Lorsqu’il fait chaud, on va plus souvent se baigner, faire des randonnées, marcher… Ce sont autant de possibilités pour se contaminer. Alors qu’en période plus fraîche, on reste davantage chez soi.
Y a-t-il des saisons plus propices pour les maladies climatosensibles ?
On a découvert que la saisonnalité a un fort impact sur la présence de la leptospirose dans les îles du Pacifique. C’est pendant la saison des pluies que la maladie est la plus présente et c’est la même chose pour Fidji, la Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna et la Polynésie française.
Comment vos découvertes aident-elles les pouvoirs publics ?
Le problème de la science en général est de transférer les résultats vers les gestionnaires qui sont en dehors du monde de la recherche. Je pense que notre travail est précurseur dans le domaine car on a voulu depuis le départ que nos travaux puissent être mis en pratique sur le terrain. On a développé un outil de suivi des épidémies qui intègre des prédictions plusieurs mois à l’avance. En analysant le climat via notre outil, on peut donc prédire le risque épidémique trois mois auparavant. Le modèle que j’ai développé est opérationnel pour la leptospirose, nous travaillons actuellement à l’élaboration du modèle pour la dengue, c’est la suite de mon travail.
A qui servira concrètement cet outil ?
Aux gestionnaires de santé des différents territoires. Par exemple, en Nouvelle-Calédonie, il pourra être utilisé par la Direction des affaires sanitaires et sociales. En Polynésie, ce sera l’Agence de régulation de l’action sanitaire et sociale. Notre objectif est de leur fournir un outil qui va leur apporter de l’information sur les possibles épidémies à venir afin de les aider à les anticiper pour mieux les gérer.
Quelles sont les conditions climatiques qui favorisent des flambées épidémiques ?
Ce point est encore en étude, on ne sait pas exactement quelles sont les conditions climatiques qui favorisent des flambées épidémiques car il est très difficile de caractériser l’événement qui déclenche les épidémies. Dans nos modèles, il y a de nombreuses interactions entre les paramètres, c’est un ensemble qui peut mener à une épidémie.
Le changement climatique a-t-il un impact sur l’émergence des maladies ?
C’est ce qu’on estime. On peut dire que le changement climatique aura des effets sur l’émergence de certaines maladies mais ça reste difficile à caractériser car il est déjà très dur de prédire les événements climatiques. Tous les signes montrent néanmoins qu’il y aura des modifications à l’avenir. On observe déjà une modification de la distribution spatiale des maladies.
Par exemple, la dengue a fait son apparition en France hexagonale, ce n’était pas le cas il y a quelques années, ça pourrait être lié au changement climatique.
Comment ?
En permettant aux moustiques vecteurs de s’installer dans une région par la conjonction de conditions environnementales favorables : des températures élevées, une disponibilité en nourriture, des facilités à trouver un habitat ou des retenues d’eau pour se reproduire. Je rappelle que pour les moustiques, la température est un critère essentiel car en hiver, les œufs entrent dans un état d’hibernation. Si les températures augmentent, il n’y aura plus ces moments d’hibernation et les maladies qu’ils transportent pourraient se propager toute l’année.
L'Organisation météorologique mondiale annonce l'arrivée du phénomène El Niño, un phénomène de variation de température dans l'océan Pacifique qui entraîne des événements extrêmes dans de nombreuses régions du monde. Cela-vous inquiète-t-il ?
Dans le Pacifique, on parle beaucoup d’El niño. En Nouvelle-Calédonie, le phénomène implique surtout des sécheresses. Dans ce sens, on s’attend à moins de cas de leptospirose. Mais dans les régions où El niño induit des fortes pluies, comme dans l’Est du Pacifique, il pourrait y avoir plus d’épidémies.
En tant que chercheuse, pourquoi avoir choisi de travailler en Nouvelle-Calédonie ?
Je me suis retrouvée en Nouvelle-Calédonie un peu par hasard. J’ai choisi de travailler sur les maladies climatosensibles car j’aime comprendre les liens entre la santé humaine et l’environnement. Ces maladies sont particulièrement présentes dans la zone tropicale donc j’ai d’abord travaillé à distance avec des chercheurs calédoniens mais j’ai fini par les rejoindre pour être directement sur le terrain. J’ai aussi travaillé durant six mois à La Réunion, pour mon stage de fin d’études. C’est au Cirad (le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) que j’ai découvert les maladies climatosensibles, je travaillais sur le cycle de vie du moustique-tigre, vecteur de la dengue et du chikungunya.
Pourquoi les Outre-mer sont-ils des terrains de recherche intéressants ?
Ils sont intéressants sur plein d’aspects. D’abord, le mode de vie ultramarin est particulier quand on s’intéresse aux maladies climatosensibles : on vit beaucoup à l’extérieur, en contact constant avec la nature. C’est important de comprendre ces habitudes des populations pour analyser la transmission via les comportements humains.
Il y a aussi une vraie proximité avec les gestionnaires, c’est plus facile ici de trouver la bonne personne avec qui partager les données et les résultats de nos recherches. Je dirais qu’il y a, notamment en Nouvelle-Calédonie, moins de grades hiérarchiques à monter pour s’adresser aux bonnes personnes. Le contact est plus facile, le territoire est plus petit donc c’est moins difficile d’identifier les gens. Pour les chercheurs, c’est très important d’avoir des retours pour développer des outils utiles et fonctionnels.

