En cette rentrée scolaire 2026, Outremers360 donne la parole aux recteurs d’académies dans les territoires ultramarins. En Polynésie, où environ 31 000 écoliers ont fait leur rentrée dans le premier degré, la déprise démographique est au cœur des interrogations, d’autant qu’elle est plus marquée dans les îles isolées du territoire. Pour le vice-recteur André Canvel, cette baisse du nombre d’élèves est un enjeu majeur à « prendre en considération pour conserver à la fois une offre scolaire de qualité tout en gérant au mieux les coûts que cela induit ».
En cette rentrée scolaire 2026, comment se porte le système éducatif polynésien ?
André Canvel : La rentrée s’est effectuée dans de bonnes conditions dans l’ensemble, même si l’on regrette quelques retards d’affectation de personnel, ces derniers devraient être rapidement comblés. Cette année est placée sous le signe de la déprise démographique continue qui va demander des ajustements structurels de l’offre de formation sur un territoire archipélagique qui reste unique et qu’il convient de traiter avec beaucoup de tact et de précision.
Combien d’écoliers, de collégiens et de lycéens ont fait leur rentrée le 11 août ?
À la rentrée 2026, 31 206 élèves sont scolarisés dans le premier degré au sein de 222 écoles. Le secteur public accueille 25 543 élèves et le secteur privé 5 663 élèves. Dans le second degré et les formations post-bac (hors université), 29 186 élèves sont accueillis. Les collèges représentent 15 696 élèves, les lycées généraux et technologiques 6 064 élèves et les lycées professionnels 5 164 élèves.
Quelles sont les nouveautés et spécificités pour cette rentrée 2026 ?
Le Pays et l’État sont en cours de négociation pour renouveler la convention décennale qui arrive à échéance en décembre 2026. Par ailleurs la ministre de l’Education, de l’enseignement supérieur et de la culture de Polynésie française met la touche finale à un travail très conséquent de réécriture de la Charte de l’éducation qui présente les grandes priorités que se fixe le Pays en matière de politique éducative. Ces deux documents devraient être présentés concomitamment aux instances consultatives et délibérantes du Pays avant la fin de l’année civile pour une mise en œuvre au 1er janvier 2027.
Rencontrez-vous des problèmes liés aux effectifs enseignants ?
Non, pas particulièrement, même s’il reste toujours plus délicat de trouver des personnels pour occuper des postes dans les archipels éloignés soit de façon pérenne soit pour y assurer des remplacements de courte ou de moyenne durée.
La dispersion géographique des archipels rend-elle l’organisation de l’enseignement plus complexe ?
Oui indubitablement, mais ce n’est pas une nouveauté que nous découvrons et le Pays comme l’État ont construit des procédures pour mieux prendre en compte cette spécificité dans leurs politiques RH respectives. La conjugaison de l’archipélisation et de la déprise démographique beaucoup plus effective dans les îles isolées est une nouveauté qu’il va nous falloir mieux prendre en considération pour conserver à la fois une offre scolaire de qualité tout en gérant au mieux les coûts que cela induit mais aussi l’acceptabilité des conditions de travail pour les personnels affectés.
Du fait de cette dispersion, de nombreux élèves originaires des îles suivent une scolarité à Tahiti, et vivent dans des internats. Combien d’élèves sont-ils concernés ?
En 2024-2025, 20 établissements du second degré disposent d’un internat, accueillant environ 2 500 élèves. Le taux d’élèves internes s’élève à 11,3 %, contre 3,7 % en métropole (2024). Ce chiffre est relativement stable dans le temps, mais le nombre de places d’internat à Tahiti est insuffisant pour répondre à la fois au besoin d’accueillir les élèves venus des archipels pour une scolarité au lycée et les étudiants sous statut scolaire : BTS, classe préparatoire aux grandes écoles.
Le numérique prend de plus en plus de place dans l’enseignement. Est-ce le cas aussi en Polynésie ? Comment ?
Le développement du numérique éducatif en Polynésie française répond à un contexte singulier marqué par l’insularité, l’éclatement géographique des archipels, le coût élevé des déplacements, les contraintes matérielles et les inégalités de connectivité. Garantir aux élèves une formation solide aux compétences numériques de demain exige des moyens conséquents et une politique ambitieuse.
C’est dans cette perspective que la Polynésie s’est dotée en 2017 d’un schéma directeur de l’aménagement numérique puis d’une feuille de route issue des assises du numérique éducatif de 2021, enrichie et consolidée par la stratégie numérique pour l’éducation 2023-2027. L’alignement de ces orientations a permis de structurer six axes stratégiques qui constituent le cadre d’une action cohérente et durable, à la fois adaptée aux réalités locales et en phase avec les priorités nationales. C’est une compétence pleinement partagée entre le Pays et l’État qui s’inscrit pleinement dans la convention décennale.
L’académie de Polynésie française est-elle bien équipée sur cette question du numérique ?
La Polynésie française investit durablement dans l’équipement des écoles pour réduire les inégalités territoriales. La Direction de l’éducation et des enseignements apporte des financements complémentaires aux communes afin d’accélérer la transformation numérique du premier degré. L’objectif est d’équiper progressivement toutes les classes, dans chaque archipel, en atteignant les seuils des référentiels nationaux. Ces dotations visent à renforcer les apprentissages, développer les compétences numériques et soutenir le déploiement de l’espace numérique de travail.
Pour le second degré, la mise aux normes des infrastructures réseaux est une étape essentielle à l’implémentation du haut débit et des projets comme le Wi-Fi dans les établissements scolaires. L’objectif est d’amener ce haut débit à l’intérieur des salles de classe, d’améliorer le « câblage intérieur » et donc la connectivité interne des établissements. En effet, l’arrivée de la fibre sur une île ne garantit pas une connexion de qualité dans chaque salle de classe. Le système éducatif polynésien est également attentif aux questions de la sécurité informatique et de l’intelligence artificielle. Des formations pour sensibiliser les personnels sont mises en place progressivement.
Quels sont les principaux enjeux à venir pour votre académie ?
L’identification des enjeux de l’école Polynésienne relève tout entier de la responsabilité de la Ministre. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle édicte une Charte de l’éducation. Toutefois sans trahir la réflexion en cours pour finaliser la Charte, on peut s’accorder sur quatre enjeux.
Le premier est de construire et de rénover les établissements scolaires et les internats : un programme de rénovation des internats, de construction et de maintenance d’établissements scolaires est lancé afin d’offrir aux élèves un meilleur cadre de vie, en particulier aux élèves éloignés de leur famille. Le deuxième enjeu est de développer l’école numérique avec notamment la création de cinq campus connectés (un par archipel). Le troisième enjeu est de lutter contre le décrochage scolaire : une plateforme d’accueil des décrocheurs est mise en place depuis 2015 sur la zone urbaine et la presqu’île. Enfin, il faut aussi renforcer les fondamentaux afin de ne pas limiter l’action de l’école polynésienne à la seule lutte contre l’illettrisme. Il s’agit aujourd’hui d’opter pour une feuille de route ambitieuse autour des fondamentaux.
Les territoires d’Outre-mer sont confrontés aux effets du changement climatique. En Polynésie, les écoles sont-elles bien équipées pour y faire face ?
Oui, c’est une préoccupation constante à la fois du gouvernement polynésien mais aussi du Haut-commissariat de la République en Polynésie française qui travaille en lien étroit avec les maires pour aménager les territoires et installer des abris anticycloniques. D’ailleurs il arrive que les lieux de regroupement et de mise à l’abri des populations soient les établissements scolaires eux-mêmes, les élèves internes ne pouvant rejoindre leurs familles sur des îles éloignées. Le volet éducatif et pédagogique avec notamment l’éducation au développement durable fait aussi partie des stratégies d’adaptation de l’école aux effets du changement climatique. Intégré dans les programmes disciplinaires et les parcours éducatifs, cet enseignement transversal vise le développement des compétences des élèves pour comprendre et mettre en œuvre la transition écologique.
L’enseignement des langues régionales est un enjeu important dans les territoires ultramarins. Qu’en est-il pour la Polynésie et l’enseignement du Reo tahiti ?
Dans ce contexte, l’école joue un rôle majeur. En effet, elle contribue à la maîtrise et l’enrichissement réciproque du français et des langues locales et concourt à la valorisation et à la transmission du patrimoine linguistique et culturel. Les programmes expérimentaux et de recherche réalisée entre 2005 et 2014 s’accordent sur les différents apports positifs de l’apprentissage des langues et culture polynésiennes à l’école.
À l’école primaire, trois heures hebdomadaires sont désormais dévolues à l’enseignement des langues et culture polynésiennes dans les programmes scolaires polynésiens. Certaines écoles continuent d’aller au-delà en renforçant cet enseignement à cinq heures par semaine en fonction du projet pédagogique de l’enseignant ou du projet d’école. Au collège, deux heures d’enseignement en langue polynésienne (essentiellement le tahitien) sont obligatoirement inscrites dans l’emploi du temps des élèves de 6e. À partir de la classe de 5e, le tahitien devient possible en LV2 ou LVB au lycée. L’enseignement plurilingue visé par la Polynésie française pour la scolarité primaire s’étend également à l’apprentissage de l’anglais.
Vous êtes en poste depuis février 2026, quel regard portez-vous sur le système éducatif polynésien ? Y a-t-il des différences majeures avec l’enseignement dans l’Hexagone ?
Mon regard n’est pas totalement installé, dans la mesure où la répartition des compétences État-Pays en matière d’éducation, soumet mes déplacements en écoles et établissements à un accord préalable de la Ministre, ce qui restreint mon champ d’action et ne me permet pas vraiment d’éprouver mes ressentis avec les réalités du terrain. Cependant, je constate que l’école en Polynésie diffère par trois aspects de l’Hexagone. D’abord, son éclatement géographique est un défi pour les corps d’inspection du second degré qui doivent se rendre dans les archipels afin de contrôler la qualité et la conformité des enseignements au regard des exigences fixées par les programmes nationaux et les épreuves des examens nationaux.
Il existe en Polynésie un pilotage distinct entre le premier et le second degré. Si le premier degré est géré en totalité par la Direction de l’éducation et des enseignements, celui du second degré est en gestion partagée avec le Vice rectorat. Je remarque aussi en Polynésie une capacité d’innovation plus dynamique face à la nécessité d’adapter sans cesse le système aux évolutions d’une société polynésienne en évolution rapide et confrontée à des défis importants (climatique, géostratégique, démographique, économique).

