Auditionné, mardi 12 mai, par la commission d’enquête sénatoriale sur les inégalités systémiques dans les outre-mer, le général Pascal Facon, chef de la mission interministérielle pour la refondation et la reconstruction de Mayotte, a détaillé l’état d’avancement des grands chantiers engagés après le cyclone Chido. Entre urgence quotidienne et planification à long terme, l’État assume une reconstruction progressive, encore loin de répondre à toutes les attentes de la population. Détails avec notre partenaire Mayotte Hebdo.
Devant les sénateurs, le général Pascal Facon a d’abord voulu clarifier le rôle singulier de la mission qu’il dirige. Nommé après le passage du cyclone Chido pour préfigurer l’établissement public chargé de la reconstruction de Mayotte, l’ancien officier général a décrit une structure volontairement placée « hors hiérarchie administrative classique», chargée non pas de se substituer aux services de l’État ou aux élus locaux, mais de coordonner, planifier et suivre la mise en œuvre des politiques publiques. La commission d’enquête du Sénat souhaitait notamment évaluer l’efficacité de l’action publique dans un territoire confronté à une succession de crises, qu’elles soient migratoire, sécuritaire, sanitaire, scolaire, climatique ou liée à l’accès à l’eau.
Le général a défendu une approche « globale». À Mayotte, a-t-il insisté, « tout est lié» . Le foncier renvoie à l’identité et à la propriété, la sécurité conditionne l’attractivité du territoire, l’eau pèse sur la santé et l’école, le logement détermine la capacité à faire venir durablement des agents publics et des professionnels. Cette méthode, selon lui, doit permettre de transformer la reconstruction post-cyclone en stratégie de rattrapage. Mais elle se heurte à une difficulté majeure : rendre lisible une planification à cinq ans pour une population encore soumise aux restrictions, notamment aux tours d’eau.
L’eau, priorité absolue
Le dossier le plus sensible reste celui de l’eau. Le général Facon a rappelé que Mayotte produit environ 37 000 m³ d’eau par jour, pour un besoin estimé entre 43 000 et 44 000 m³. La deuxième usine de dessalement prévue sur Grande-Terre doit permettre de gagner 10 000 m³ par jour dans un premier temps, puis jusqu’à 16 000 m³ à terme. Sa mise en service est annoncée pour fin 2027, avec l’objectif affiché de mettre fin aux tours d’eau à cet horizon. À plus long terme, l’État mise aussi sur une troisième retenue collinaire à Oureveni, destinée à stocker 3 millions de m³ d’eau. La déclaration d’utilité publique a été signée avant le cyclone, les terrains seraient désormais maîtrisés, et les crédits s’inscrivent dans les 730 millions d’euros du plan eau.
L’échéance évoquée est plus lointaine : 2031-2032. D’autres pistes, comme des solutions flottantes de dessalement ou des procédés expérimentaux liés à la force motrice marine, ont été étudiées, sans être considérées à ce stade comme matures, viables ou économiquement réalistes. « Ce sont des projets pas mûrs technologiquement, qui n’existent pas à proprement parler, qui coûtent très cher et qui ne peuvent pas constituer à ce stade de solutions viables. Pour autant, on les explore.» a ainsi résumé le général Facon.
École : 1200 salles d'école à contruire
Sur l’éducation, le général Facon a reconnu l’ampleur du retard. Mayotte doit construire environ 1 200 salles de classe, alors que les rotations scolaires et les demi-journées d’enseignement restent une réalité pour de nombreux élèves. La question n’est pas seulement quantitative : il faut aussi définir un modèle de salle de classe reproductible rapidement, avec une maîtrise d’ouvrage adaptée. Le chantier est présenté comme « en élaboration», notamment avec l’établissement public de reconstruction. Interrogé sur la fin des rotations scolaires et sur l’enseignement bilingue, le général a indiqué que la fin des rotations demeure un objectif, sans donner de calendrier ferme dans l’extrait disponible. Sur le bilinguisme, il a reconnu ne pas pouvoir répondre immédiatement, précisant que la question devait être explorée avec la rectrice dans le cadre de la révision de la stratégie.
Santé : reconstruire, former, aller vers les plus fragiles
Le général Facon était accompagné du docteur Christophe Schmitt, inspecteur général des affaires sociales et médecin hospitalier. Ce dernier a dressé un tableau sanitaire préoccupant. Il a alerté sur la progression du chikungunya depuis le début de l’année, sur les retards de dépistage des cancers féminins, sur l’absence de certaines spécialités à Mayotte, notamment en cardiologie et pour les urgences neurovasculaires, et sur la nécessité de transférer certains patients vers La Réunion ou l’Hexagone.
Le système hospitalier a toutefois retrouvé, selon lui, une activité proche de celle d’avant le cyclone, même si tous les secteurs ne sont pas revenus au même niveau, notamment la psychiatrie. Le projet de deuxième site hospitalier à Combani reste sur les rails, avec des acquisitions foncières annoncées comme devant s’achever à la fin août. Le volet formation est également crucial : l’institut de formation en soins infirmiers a élargi son offre aux infirmiers anesthésistes et de bloc opératoire, et un second établissement de formation est envisagé pour septembre 2027.
Logement, prison, port, aéroport : des chantiers structurants
La mission insiste aussi sur les opérations " d’aller vers " les populations les plus éloignées du soin. Selon le docteur Schmitt, 45 500 personnes ont été vues au cours des douze derniers mois, permettant 26 500 soins. Sur le diabète, il a souligné la double réalité mahoraise : des carences nutritionnelles chez certains enfants, mais aussi une progression du surpoids et des risques de diabète de type 2 dans d’autres catégories de population.
Au-delà de l’eau, de l’école et de la santé, plusieurs grands équipements structurent la feuille
de route. Une deuxième prison de 250 places, de type modulaire, a été annoncée en février par le garde des sceaux Gérald Darmanin. Sur ce dossier, le calendrier dépend d’abord de la disponibilité du terrain. «À partir du moment où le foncier est résolu, une question qui relève du Département-Région, qui doit dégager le foncier, l’Apij, l’Agence publique pour l’immobilier de la justice, est en mesure de réaliser l’ouvrage en 18 mois», a indiqué le général Facon. Le logement est également présenté comme un levier d’attractivité : 871 logements seraient prévus en 2026, avec l’objectif de se rapprocher de 1 500 logements par an en 2027, notamment dans le logement social.
Le général Facon a aussi évoqué l’aéroport et le port, décrits comme les deux " points d’entrée
vitaux " de Mayotte. Sur l’aéroport, le général Facon a voulu répondre aux critiques sur l’état
d’avancement du dossier. «On lit que les choses n’avancent pas. En fait, c’est factuellement pas vrai», a-t-il déclaré. Le 21 avril 2025, le président de la République avait annoncé que le site de Bouyouni, sur Grande-Terre, était retenu pour accueillir le nouvel aéroport, avec un démarrage des travaux avant la fin avril 2027.
L’horizon du nouvel aéroport reste fixé à 2036. Après une concertation post-débat public, une décision ministérielle a été prise en décembre sur les conditions de poursuite du projet de piste longue. Des études sont en cours sur les ouvrages d’art, les accès aux carrières, les travaux préliminaires et la constitution du dossier de déclaration d’utilité publique, attendue pour fin 2026.
Le chantier est qualifié de " titanesque ". 500 hectares seraient nécessaires pour les travaux,
280 hectares pour l’emprise définitive, et 13 à 14 millions de mètres cubes de remblai devront être mobilisés. Ce terrassement représenterait environ 800 millions d’euros sur un coût total estimé à 1,2 milliard d’euros. Pour le général Facon, le projet n’est pas optionnel. L’aéroport de petite-terre a subi les conséquences de l’éruption sous-marine du volcan Fani Maoré et, sans nouvelle infrastructure, Mayotte pourrait se retrouver " réellement très isolée ".
Le port, autre point d’entrée vital de l’île, doit faire l’objet d’une nouvelle délégation de service public en septembre 2026, tandis qu’une évolution vers un grand port maritime est envisagée.
Une reconstruction encore fragile politiquement
L’audition a mis en lumière un paradoxe : l’État veut montrer que la reconstruction avance, mais la vie quotidienne des Mahorais reste marquée par des contraintes très concrètes. Le général Facon l’a lui-même admis : la stratégie quinquennale peut paraître lointaine « pour quelqu’un qui souffre». Il a identifié un point faible : l’information de la population, qui devra être améliorée après la prochaine révision de la stratégie.
Par Mayotte Hebdo





















