Depuis 1978, la Route du Rhum s'est construite sur des exploits, des drames et des arrivées au finish. Alors que la 13e édition s'élance de Saint-Malo le 1er novembre, retour sur cinq moments qui ont fait la légende de la transatlantique en solitaire.
Aux origines, la « transat de la liberté »
Tout commence au printemps 1975, autour d'un déjeuner à Paris. Bernard Hass, secrétaire général du Syndicat des producteurs de sucre et de rhum des Antilles, cherche une idée pour relancer la filière du rhum. Florent de Kersauson, frère cadet du navigateur Olivier de Kersauson, lui suggère une course à la voile vers les Antilles, à l'automne. Le projet prend un tour décisif en décembre 1976, quand les Britanniques limitent la taille des bateaux admis sur leur transatlantique. En réponse, le publicitaire Michel Etevenon annonce dans L'Équipe, le 14 décembre 1976, une grande course française sans limitation de taille. La société Promovoile est créée le 14 mars 1978 avec six associés issus des sucreries et des distilleries, pour organiser une transatlantique en solitaire tous les quatre ans. Les producteurs guadeloupéens offrent 500 000 francs de l'époque pour récompenser les six premiers. Saint-Malo l'emporte sur Bordeaux comme port de départ. Ouverte à tous les bateaux, sans catégorie ni restriction de taille, la première Route du Rhum s'élance en novembre 1978.
1. 1978 : 98 secondes et un drame fondateur
Pour sa première édition, la Route du Rhum offre un scénario que personne n'aurait osé écrire. Au total, ce sont 38 marins, professionnels comme amateurs, qui seront inscrits sur cette première édition. Parmi eux, on retrouve des grands noms de la course au large et des jeunes prometteurs : Mike Birch, Alain Colas, Florence Arthaud, Michel Malinovsky, Olivier de Kersauson, Philippe Poupon, Marc Pajot, Bruno Peyron. Le célèbre navigateur Éric Tabarly sera le grand absent cette année-là, faute d’avoir trouvé à temps les financements nécessaires à sa participation.
Après plus de 23 jours de mer, le petit trimaran jaune du Canadien Mike Birch, Olympus Photo, à peine 11,50 mètres, dépasse sur le fil le grand monocoque Kriter V de Michel Malinovsky, long de 21 mètres. L'écart à l'arrivée en Guadeloupe : 98 secondes. Le duel est retransmis en direct au journal télévisé, et la course entre d'un coup dans la légende. Mike Birch, lui, participera aux sept premières éditions.

Cette première est aussi endeuillée. À la mi-novembre, Alain Colas, l'un des grands favoris, disparaît avec son trimaran Manureva au large des Açores. Ni le marin ni le bateau ne seront jamais retrouvés.
2. 1982 : la balise Argos, la course suivie par satellite
Quatre ans après la disparition d'Alain Colas, dont personne n'avait pu retracer la route, la deuxième édition marque un tournant technologique. Pour la première fois en course au large, chaque bateau est équipé d'une balise Argos, qui permet de positionner les marins par satellite. Ce système, créé en 1978 et développé notamment par le Centre national d'études spatiales (CNES), permet pour la première fois de suivre la flotte jour après jour, au service de la sécurité comme du récit de la course. C'est l'ancêtre des cartographies en direct d'aujourd'hui.
La course elle-même change d'échelle : 52 bateaux au départ, dont les premiers grands multicoques comme William Saurin, le trimaran de 27 mètres d'Eugène Riguidel. Seuls 31 rallient l'arrivée. Marc Pajot s'impose sur Elf Aquitaine, un catamaran de 20 mètres, en 18 jours, 1 heure et 38 minutes, malgré une poutre fissurée. Il devance Bruno Peyron de dix heures et Mike Birch de quatorze. C'est à ce jour la seule victoire d'un catamaran dans l'histoire de la Route du Rhum, et la seule édition où les concurrents ont dû contourner une marque en Martinique.
3. 1990 : Florence Arthaud, « la petite fiancée de l'Atlantique », première femme à remporter la Route du Rhum
Plus jeune concurrente de la première édition, à 21 ans, Florence Arthaud revient en 1990 à la barre de Pierre 1er, un trimaran doré de 60 pieds. Pilote automatique défaillant, radio en panne, une hernie discale qui l'oblige à porter une minerve : rien ne l'arrête. Le 18 novembre 1990, elle arrive en vainqueur à Pointe-à-Pitre, en 14 jours, 10 heures et 8 minutes, un nouveau record de l'épreuve.

À 33 ans, elle devient la première, et à ce jour la seule, femme à avoir remporté la Route du Rhum au classement général. Son arrivée, debout sur le flotteur de son trimaran au coucher du soleil, reste l'une des images les plus célèbres de la voile française. Florence Arthaud est morte le 9 mars 2015 dans un accident d'hélicoptère en Argentine, lors du tournage d'une émission de télévision.
4. 1994 et 1998 : le doublé unique de Laurent Bourgnon
Troisième en 1990, le Suisse Laurent Bourgnon s'impose en 1994 à bord de Primagaz, un trimaran Orma de 60 pieds, en 14 jours, 6 heures et 28 minutes. Quatre ans plus tard, sur le même bateau, il récidive en 12 jours, 8 heures et 41 minutes.
Il reste à ce jour le seul marin à avoir remporté deux fois la Route du Rhum au classement général. Ses arrivées, bras levés en V, ont marqué toute une génération de skippers : Erwan Le Roux ou Sébastien Josse citent ce doublé parmi leurs souvenirs fondateurs. Laurent Bourgnon a disparu en 2015 lors d'une plongée en Polynésie.
Pour cette édition 2026, son fils Basile Bourgnon tentera aussi d'écrire son nom sur cette course mythique. Âgé de 24 ans, il participe pour la première fois à la Route du Rhum dans la catégorie Océan Fifty avec l'EdenRed. Il figure parmi les favoris dans cette catégorie.

5. 2010, 2014, 2018 : Groupama 3, un bateau, trois victoires
C'est un cas unique dans l'histoire de la course : un même trimaran, lancé en 2006, a remporté trois éditions consécutives, sous trois noms et avec trois skippers différents.
En 2010 : Franck Cammas s'impose sur Groupama 3 en 9 jours, 3 heures et 14 minutes.

Quatre ans plus tard en 2014 : rebaptisé Banque Populaire VII, le bateau est confié à Loïck Peyron, qui remplace au pied levé Armel Le Cléac'h, blessé à la main. Il bat le record de l'épreuve en 7 jours, 15 heures et 8 minutes.
Et puis en 2018 : devenu IDEC Sport, il permet à Francis Joyon, 62 ans, de s'imposer au terme d'un duel haletant avec François Gabart (Macif). L'écart à l'arrivée : 7 minutes et 8 secondes, le plus serré depuis 1978. Francis Joyon bat au passage le record, en 7 jours, 14 heures et 21 minutes.

Ce record sera à son tour pulvérisé en 2022 par Charles Caudrelier, en 6 jours, 19 heures et 47 minutes.

