En Polynésie, alors que le Pays prévoyait d’atteindre 25% de production bio en 2030, les chiffres sont encore bien en dessous de l’objectif annoncé, avec seulement 7 et 9 % des surfaces en agriculture biologique. Si les chiffres s’améliorent, les freins à cette transition sont encore nombreux. L’exploitant et chercheur polynésien, Thierry Lison de Loma, à la tête de la Pacific Organic and Ethical Trade Community (POETCom), revient sur les difficultés rencontrées par les producteurs : accès au marché, prix plus élevés des matériaux, importation des semences, sensibilisation de la population…
Interview de l'agriculteur et chercheur polynésien Thierry Lison de Loma. Ce scientifique de formation agronome, dirige deux fermes à Raiatea, où il réside depuis 2001. Il s'est d'abord intéressé aux récifs coralliens sur lesquels il a travaillé pendant plus de 18 ans. Il a été directeur adjoint de l’Institut des récifs coralliens du Pacifique (Criobe, à Moorea) avant de s’intéresser à la terre et de se lancer dans la production bio.
En février 2026, Thierry Lison de Loma a été nommé à la tête de la Pacific Organic and Ethical Trade Community (POETCom). L’organisation a pour mission de piloter le réseau régional dédié à la promotion de l'agriculture durable dans le Pacifique.
Vous dirigez la Pacific Organic and Ethical Trade Community depuis le début de l’année. Pouvez-vous nous rappeler le rôle de cette organisation ?
La Pacific Organic and Ethical Trade Community, basée à Fidji, rassemble une trentaine d’organisations de producteurs mais également des transformateurs, des certificateurs en bio, etc. Au total, la PoetCom représente 2 000 producteurs, elle gère et délivre la norme océanienne en agriculture biologique, le Pacific organic standard, qui est reconnue en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie par les lois du pays. Notre label est reconnu par la Fédération Internationale des Mouvements d'Agriculture Biologique (IFOAM) qui est l’organisation mondiale qui reconnaît les normes.
Pourquoi les labels ne sont-ils pas les mêmes partout ?
Ils sont différents car il y a des spécificités bien distinctes dans le Pacifique. Pour obtenir une certification, il y a deux manières de faire : à travers les Systèmes participatifs de garantie (SPG), qui rassemblent des producteurs et des consommateurs, Bio Fetia en Polynésie et Bio Calédonia en Nouvelle-Calédonie, ils délivrent le label Bio Pasifika. Ou alors les producteurs peuvent faire appel à l’organisme certificateur Bioagricert.
Les SPG sont adaptés à nos particularités car ici, la plupart des producteurs en bio sont sur des petites surfaces, c’est souvent de l’agriculture familiale. Les moyens financiers disponibles pour la certification sont peu élevés et le fait de passer par une association permet d’avoir seulement le coût de l’adhésion.
Quelle est la part du bio en Polynésie ?
En Polynésie on est partis de très bas. Il y a dix ans, moins de 1 % de l’agriculture locale était en bio, il y a cinq ans on est passés à 3 %. À l’heure actuelle, on est entre 7 et 9 % des surfaces. Ces chiffres montrent une nette progression ces dernières années mais on reste assez loin du but fixé par le gouvernement et par le schéma directeur de l’agriculture voté il y a plusieurs années par l’Assemblée de Polynésie qui fixait 25 % de production bio d’ici 2030. Nous sommes en 2026, 2030 c’est demain, il y a de vrais challenges à relever pour y arriver mais on a déjà identifié les freins.
2030 est-il un horizon possible ?
Pour cela, il faudrait vraiment s’attaquer aux freins. Je le vois de plusieurs manières : d’abord il y a un contexte international qui a plutôt tendance à favoriser l’émergence du bio. Avec le blocage du détroit d’Ormuz, les prix des intrants chimiques ont pris 20 à 30 %. Pour passer en bio, c’est souvent la partie économique qui freine le producteur mais avec ces prix qui augmentent, certains intrants bios deviennent concurrentiels et s’alignent sur les prix des intrants chimiques. Il y a aussi un point important lié à l’autonomie alimentaire : le jour où il sera plus cher d’importer plutôt que de produire sur place, ce sera un coup d’accélérateur pour le bio.
Un des freins principaux reste l’accès au marché. Si un producteur bio produit en excès ou n’arrive pas à vendre, c’est évident qu’il ne va pas recommencer cette production ou mettre la clé sous la porte. Or, à l’heure actuelle, la production conventionnelle prend toute la place sur le marché. Enfin, il reste un autre problème : celui de la sensibilisation de la population générale aux produits bio. Il y a encore une part assez faible de la population qui y est sensible.
Pourquoi est-il difficile de sensibiliser les populations à une alimentation qui est meilleure pour leur santé ?
En Polynésie et dans le Pacifique en général, il y a encore de gros efforts à faire pour sensibiliser la population et promouvoir le bio. Mais il faut dire que dans un contexte où le pouvoir d’achat se tend et diminue partout, avec une inflation importante, les gens ont moins envie d’acheter bio même s’ils sont sensibilisés à manger mieux. La demande tire la production, et non l’inverse. Ce n’est pas parce qu’on produit qu’il y aura de la demande. Il faut vendre plus pour inciter les agriculteurs à produire ou à passer en bio.
Ici, cinq ou six exploitations produisent une grande majorité du bio qui est vendu dans les moyennes et grandes surfaces par le biais des circuits officiels. Mais le circuit informel est assez important sur notre territoire donc il y a une partie de la production bio qu’on a du mal à connaître.
La Polynésie est-elle en retard sur le sujet ?
Par rapport à ses voisins du Pacifique, la Polynésie est en avance, elle est même souvent citée en exemple, notamment parce que les politiques ont pris en main cette problématique du bio. Au sein du ministère de l’Agriculture du Pays, il y a tout un département consacré au bio. La Polynésie a bénéficié de deux fonds de développement européen pour développer le bio, ces aides ont été bénéfiques.
Dans le programme Tavivat (Transition agroécologique vivrière et d’agrotransformation), il y a une volonté d’opérer une transition dans les cantines scolaires pour remplacer les féculents importés par une production locale. Pour y parvenir, cela suppose qu’une chaîne de transformation se mette en place dans le Pays. Il y a donc un gros travail global qui porte sur l’autonomie alimentaire à mener.
Mais pour répondre à votre question, par rapport au Canada, au Danemark ou à quelques régions de l’Hexagone, la Polynésie est en effet en retard.
Quels sont les autres freins au développement de l’agriculture biologique dans le Pacifique ?
Le fait qu’on doive tout importer en termes de matériel est un réel frein. Que ce soit pour l’irrigation, les structures de production, les serres, le matériel, tout est importé. Cette contrainte a un impact économique important sur le bilan économique de l’exploitation. On doit aussi importer toutes les semences, il n’y a pas de producteur local. En plus d’être un frein, c’est un risque en termes d’autonomie alimentaire. Un producteur n’est pas un semencier, c’est un métier à part qui nécessite des compétences, des techniques et du matériel spécialisé.
Enfin, l’éloignement reste un frein au développement. On est isolé au milieu du Pacifique, lorsque nous passons des commandes les délais peuvent être très longs. Par exemple, si une pièce casse, nos outils peuvent être inutilisables pendant plusieurs semaines, voire des mois, et cela peut mettre en danger toute la chaîne de production.
Ces freins sont-ils difficiles à lever ?
Certains oui, les problématiques liés à l’importation restent difficiles à résoudre. Mais d’autres freins peuvent être levés en faisant des ajustements. Pour les semences, on pourrait avoir un semencier local. On a un porteur de projet qui souhaite se lancer, il y a eu aussi par le passé une volonté de développer un atelier de semences.
Concernant l’accès au marché, les freins peuvent être levés localement, par exemple grâce à des commandes publiques. Les cantines scolaires, les hôpitaux, les cantines secondaires ou la restauration en prison sont autant de leviers pour favoriser la production locale en bio. On y travaille, on a de la chance que les politiques ici soient conscients du problème.
On demande que le bio soit choisi en priorité quand les deux produits existent sur le marché, de la même manière que la loi Egalim a pu le faire en France hexagonale. Cela a permis d’augmenter les productions et ainsi de faire baisser les prix car les deux sont liés. Ainsi, grâce à une décision comme celle-ci, l’impact environnemental a été réduit du fait d’une moindre utilisation des pesticides et on a favorisé la santé des consommateurs. Choisir le bio, c’est positif sur de nombreux aspects.
Vous êtes vous-même chercheur et exploitant agricole certifié bio à Raiatea. Est-ce compliqué de proposer une agriculture bio en Polynésie ?
Il y a des freins liés aux conditions climatiques locales. Pour certaines productions nous rencontrons des facilités et pour d’autres des difficultés. Quand on produit de la banane ou de la papaye, c’est assez facile car le climat est adapté. On arrive à produire toute l’année car on n’a pas d’hiver et donc pas de saison avec du gel. Mais nous avons aussi beaucoup de pluie et d’humidité, ce qui peut entraîner des pertes importantes ou favoriser l’émergence de maladies, comme des champignons.

La pluie favorise aussi la pousse de mauvaises herbes donc nous devons désherber beaucoup, en bio il n’y a pas d’autres moyens que des solutions mécaniques qui sont coûteuses pour les exploitations. Par exemple sur mon exploitation, 50 % des charges sont liées à la main-d’œuvre et ces coûts ont un impact sur le prix de vente des produits.
Ces contraintes creusent-elles l’écart entre les prix du bio et du conventionnel ?
Évidemment, alors que si les prix étaient identiques, les consommateurs choisiraient le bio. Cet écart de prix pose un vrai souci, tout l’enjeu est de combler la différence. On a fait faire une étude sur les prix moyens du bio, en Polynésie, ils sont 17 % en moyenne plus élevés. Il faut trouver le moyen de rémunérer le producteur pour qu’il puisse le répercuter sur le prix de vente.
La plupart des études montrent que le bio est largement plus nutritif que le conventionnel. Donc je pense qu’il est vraiment important de compenser directement auprès du producteur l’écart de prix : c’est ce qu’on appelle « un paiement pour service écosystémique ». Le bio a un impact favorable sur l’environnement, le corps, la communauté qui vit autour des exploitations. Le producteur mérite donc une rétribution car il nous rend service, son champ capte le CO2, régénère la biodiversité…
Est-ce possible de mettre en place cette compensation à l’avenir ?
Dans le cadre du Tavivat, on discute avec le Pays sur cette question de rétribution pour pratiques environnementales bénéfiques avec des aides aux agriculteurs. On en parle aussi par le biais du PTRA, le plan de transition alimentaire du Fenua. On souhaite aussi discuter avec la caisse de prévoyance sociale polynésienne. On sait que le bio est bénéfique pour la santé, plutôt que de mettre de l’argent pour soigner les maladies liées à l’obésité ou les maladies cardiovasculaires — dont on connaît parfaitement le lien avec la mal bouffe — pourquoi ne pas reverser une partie de cet argent aux producteurs bio car si les gens se nourrissent mieux ils auront moins de problèmes de santé. C’est toute une machine qui doit se mettre en route pour que les choses changent.
En effet, les habitudes modernes ont favorisé les produits ultra-transformés et riches en sucre, entraînant des problèmes de surpoids et de maladies cardiovasculaires… Voyez-vous un changement dans les mentalités ?
C’est très difficile de les contrer et tout le marketing des grosses boîtes et de l’agro-industrie est derrière cela. Donc pour faire face, nous avons besoin d’une volonté politique forte. Ce n’est pas simple mais les Polynésiens réalisent petit à petit l’impact de l’alimentation sur leur santé.
Vous prônez une plus grande coopération entre les territoires du Pacifique, pourquoi ?
Tout à fait, une plus grande coopération entre les territoires permet de faire des échanges au sein du Pacifique et c’est très enrichissant. Ces dix dernières années, des pratiques vertueuses et inspirantes se développent chez nos voisins. Le fait d’échanger et de discuter permet de partager les techniques, de coopérer. Par exemple, un chercheur calédonien travaille sur les mycorhizes, un champignon capable de se lier aux racines des plantes pour l’aider à produire. Le fait d’échanger avec ce chercheur et de pouvoir importer ces champignons permet d’aider certains producteurs ici. Nous, on a pu aider certains agriculteurs du Pacifique en leur apportant notre expertise sur notre dynamique de marché. Ces collaborations permettent d’augmenter la production à l’échelle du Pacifique.
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