Dans les Outre-mer, où la consommation de poisson est régulière et parfois abondante, les populations doivent rester vigilantes aux espèces consommées. Très prisés des Ultramarins, les grands prédateurs comme le thon, l’espadon ou le marlin contiennent des teneurs en mercure importantes. Outremers360 fait le point avec le Docteur néo-calédonien Claude Maillaud sur les recommandations en termes de consommation de poissons.
Dans les territoires ultramarins, le poisson fait partie des aliments les plus consommés. Sur les marchés, les espèces multicolores remplissent les étals. Mais dans les Outre-mer comme ailleurs autour du globe, les poissons peuvent contenir des métaux lourds. Le mercure, le cadmium, l’arsenic ou encore le plomb présent dans l’environnement sont ingérés par les poissons et se retrouvent ensuite dans nos assiettes et dans nos organismes.
Si le problème existe dans toutes les mers et océans du globe, les populations ayant un régime alimentaire à base de poisson sont davantage exposées. Qu’en est-il des populations ultramarines ? Sont-elles plus exposées à une contamination au mercure ?
Avant de s’intéresser à la question de la contamination, il convient de rappeler ce qu’est le mercure et de savoir où il se cache. L’Organisation mondiale de la santé considère le mercure comme l’une des dix substances chimiques gravement préoccupante pour la santé publique. Il fait partie des métaux lourds présents naturellement dans l’environnement. « Les principales sources naturelles d’émission sont les volcans, le dégazage progressif de la croûte terrestre, et certains geysers », rappelle l’Association santé environnement France.
À ces concentrations, s’ajoutent celles provenant des activités humaines, « la cause principale des rejets de mercure » selon l’OMS. Ces rejets proviennent notamment « des centrales électriques au charbon, de l’utilisation domestique de charbon pour le chauffage et la cuisine, des processus industriels, des incinérateurs de déchets et de l’extraction minière du mercure, de l’or et d’autres métaux », poursuit l’organisation.
Les poissons de large
Une fois dans l’environnement, le mercure se retrouve dans les cours d’eau et rejoint les mers et les océans. Les êtres humains sont principalement exposés au méthylmercure lorsqu’ils consomment du poisson ou des crustacés. Comment ?
Dans l’océan, le mercure est ingéré par le plancton, premier maillon de la chaîne alimentaire. La diffusion est ainsi enclenchée : les petits poissons mangent le plancton et ingèrent le métal toxique. Ils sont ensuite mangés par d’autres poissons, qui eux-mêmes sont dévorés par plus gros qu’eux. On parle alors de « bio-amplification ». L’Agence nationale de sécurité sanitaire rappelle qu’« à haute dose, le méthylmercure est toxique pour le système nerveux central de l’être humain, en particulier durant son développement in utero et au cours de la petite enfance ».
La réglementation européenne fixe la dose hebdomadaire tolérable et donne donc des teneurs maximales en mercure autorisé. Elle diffère selon les produits : 0,5 milligramme de mercure par kilo pour les crustacés et mollusques frais, 1 mg/kg pour certaines espèces de poissons comme le thon ou l'espadon, 0,3 mg/kg pour les autres poissons frais, et 2,7 mg/kg pour le thon en conserve. Dans une récente étude, l’Anses considère qu'il faut abaisser de plus de moitié la dose hebdomadaire tolérable du méthylmercure. Et ce, alors que le thon est le poisson le plus consommé en France.
Thon, marlin et espadon : les poissons les plus contaminés
Dans les Outre-mer, le poisson est souvent la base de l’alimentation. Le ma’a Tahiti, qui rassemble les familles polynésiennes, ne se fait pas sans poisson. En Nouvelle-Calédonie, le bougna (plat traditionnel kanak) en est habituellement composé. Les produits de la mer et des rivières sont aussi très appréciés aux Antilles. Dans les Outre-mer plus qu’ailleurs, où les habitants sont des gros consommateurs de poissons, le sujet de la contamination au mercure doit être pris au sérieux du fait d’une consommation régulière, voire abondante.
Plus l’espèce est haut placé dans la chaîne alimentaire, plus il concentre des quantités importantes de mercure. Ainsi, les grands prédateurs, comme le marlin, l’espadon, le siki (une variété de requin), le requin ou la lamproie sont très chargés en mercure. L’Anses recommande aux femmes enceintes ou allaitantes ainsi qu’aux enfants de moins de trois ans d’éviter d’en consommer. D’autres espèces doivent être consommées de façon limitée, ce sont les poissons prédateurs sauvages : la lotte, le loup (bar), la bonite, l’anguille, l’empereur, le grenadier, le flétan, le brochet, la dorade, la raie, le sabre et le thon.
En 2019, le gouvernement de Nouvelle-Calédonie a saisi l’Anses pour une demande d’avis relatif aux risques et bénéfices associés à la consommation de poissons pélagiques contaminés par le mercure. Suite aux analyses, les experts ont émis des recommandations spécifiques pour l’île car certains poissons de haute mer pêchés au large présentent des concentrations élevées en méthylmercure.
Des publics plus sensibles
La Direction des affaires sanitaires et sociales de Nouvelle-Calédonie (DASS) a donc ajusté ces recommandations et conseille aux femmes enceintes et aux enfants d’éviter de consommer du marlin, espadon ou thon bachi, a forte teneur en mercure (approche ou dépasse 1 mg/kg). Pour les espèces dites « modérément contaminées » comme le tazar du large, le vivaneau, ou le saumon des dieux, les femmes enceintes doivent se limiter à une portion de 150 g par semaine (deux fois par semaine pour la population générale). Il est conseillé de se limiter à une portion équivalente à 75 g pour les enfants (de 10 à 40 kg).
Le thon blanc et jaune peut être consommé une fois par semaine pour les femmes enceintes et les enfants, trois fois par semaine pour les adultes de 50 à 90 kg. Les poissons de lagon peuvent quant à eux être consommés sans restriction selon la DASS.
« En pratique, ce n’est pas un problème de santé publique sur le Caillou, la DASS alerte pour que ça ne le devienne pas et incite les populations plus sensibles à réduire ou bannir la consommation de certains poissons pendant la grossesse », réagit le Dr Claude Maillaud, titulaire d’un doctorat en chimie des substances naturelles.
Car les conséquences sur la santé peuvent être irréversibles. Selon l’Anses la substance peut provoquer « des troubles comportementaux légers ou des retards de développement chez les enfants exposés in utero ou après la naissance, même en l'absence de signes de toxicité chez la mère. C’est la raison pour laquelle des recommandations spécifiques destinées aux femmes enceintes ou allaitantes, ainsi qu'aux enfants de moins de 3 ans ont été définies ».
Pour le médecin généraliste Claude Maillaud, « on ne peut pas affirmer que les populations ultramarines sont plus contaminées. Dans l’Hexagone, la consommation de thon en boîte, qui affiche des concentrations fortes, est très importante. En Nouvelle-Calédonie, on consomme effectivement beaucoup de poisson frais de large mais aussi du lagon, qui a des teneurs plus faibles ».
Installé à Nouméa depuis plusieurs années, le médecin généraliste observe toutefois que le sujet n’est pas « une problématique qui préoccupe la population ». Il l’explique : « L’intoxication au mercure arrive loin derrière d’autres grosses problématiques de santé auxquelles nous faisons face sur le territoire comme les violences intra-familiales, les accidents de la route, la consommation de tabac ou d’alcool et les pathologies induites. »
La DASS rappelle toutefois que « les intérêts nutritionnels de la consommation de poissons restent très supérieurs aux risques sanitaires encourus par le consommateur ». Source de protéines, vitamines, oligoéléments et oméga 2, la consommation de poisson est bonne pour l’organisme. Pour l’ensemble des Français, Santé Publique France conseille avant tout de varier les espèces et les lieux de pêche mais aussi de se limiter à deux prises par semaine (dont un poisson gras).
La Guyane et la contamination liée à l’orpaillage
En Guyane, l’orpaillage illégal est une source importante de pollution des cours d’eau au mercure. Des chercheurs de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) qui se sont intéressés à cette problématique rappellent que : « les activités d'orpaillage en Guyane française sont à l'origine d'une double pollution mercurielle, liée aux rejets de la forme élémentaire du métal utilisée en tant qu'agent d'amalgamation et à l'érosion des sols très anciens du Bassin amazonien, naturellement riches en mercure inorganique. »
En 2019, les chercheurs de l’Institut de recherche pour le développement ont mené une vaste étude dans le bassin guyanais où sont installées des mines d’or artisanales afin de déterminer la présence de mercure. « Les mines artisanales et à petite échelle sont celles qui contribuent le plus aux rejets de mercure : 775 tonnes ont été relâchées dans l’atmosphère en 2015 et 800 tonnes aboutissent dans des réserves d’eau douce chaque année », peut-on lire dans le document.
Les auteurs ont mis en évidence une imprégnation importante des poissons piscivores et des communautés natives qui s’en nourrissent. Selon l’Agence régionale de santé de Guyane, « l’aïmara, la torche tigre et le jamais goûté présentent régulièrement des concentrations dépassant les valeurs de commercialisation ». Elle précise que « les populations les plus touchées sont celles consommant de façon très régulière les poissons des fleuves, généralement les personnes vivant sur les berges et en amont de l’Oyapock et du Maroni. »
L’ARS recommande au Guyanais de varier leur alimentation, de consommer au moins un fruit par jour (ce qui protège contre une forte bioaccumulation en méthylmercure) et de privilégier des espèces moins contaminées, notamment pour les femmes enceintes et les enfants de moins de sept ans.





















