Cette semaine, la Commission européenne a validé l'ouverture des aides à la modernisation pour 16 catégories de navires de pêche ultramarins, clôturant un dossier datant d’une dizaine d'années. « C'est une victoire concrète pour des femmes et des hommes qui attendaient depuis trop longtemps les moyens de renouveler leurs outils de travail » estime la ministre qui aborde, dans cet entretien, la souveraineté alimentaire grâce à la filière pêche et à la transformation, la pêche illégale en Guyane et l’aide aux pêcheurs face à la hausse du carburant.
La Commission européenne vient de valider les aides à la modernisation pour 16 catégories de navires de pêche ultramarins. Concrètement, qu'est-ce que cela change pour les pêcheurs dès aujourd'hui ?
C'est une victoire concrète pour des femmes et des hommes qui attendaient depuis trop longtemps les moyens de renouveler leurs outils de travail. Cette décision est un élargissement net et concret pour la mise en place d’aides au renouvellement de la flotte dans les territoires. Dès l'ouverture des guichets régionaux, les pêcheurs concernés pourront déposer leurs dossiers pour bénéficier des régimes d'aides.
Concrètement, cela veut dire que des navires vieillissants, parfois dangereux, pourront être remplacés ou profondément modernisés. Les pêcheurs pourront bénéficier d'investissements, pour améliorer leurs équipements de sécurité, réduire leur consommation énergétique et travailler dans de meilleures conditions.
Les professionnels du secteur attendaient ce soutien depuis près de dix ans. Comment expliquez-vous ce délai, et qu'est-ce qui a finalement permis de débloquer la situation ?
Le cadre réglementaire européen n’était initialement pas adapté aux réalités de la pêche ultramarine. Le cadre juridique européen conditionne l'octroi d'aides pour remplacer les bateaux de pêche au maintien d’un équilibre entre les capacités de pêche et les ressources halieutiques, ce qui est légitime sur le fond, mais les méthodes d'évaluation ne prenaient pas suffisamment en compte les spécificités des Outre-mer, notamment pour les navires de moins de 12 mètres, qui constituent le cœur de ces flottes.
Le Président de la République s’est beaucoup investi sur le dossier, dès 2017. L’Etat français a travaillé pendant plusieurs années avec la Commission européenne pour faire évoluer ce cadre. En décembre 2025, la France a obtenu la révision de ce cadre réglementaire avec l'appui du Commissaire Kadis. C'est cette révision qui a permis d'aboutir à la validation des 16 catégories que nous annonçons aujourd'hui. Ce résultat a été obtenu de haute lutte, il mérite d'être pleinement mesuré.
Vous parlez de "victoire". Mais la réponse reste insatisfaisante pour certains territoires car ne répondant pas forcément aux besoins. Que répondez-vous à ces pêcheurs ?
Nous avions en effet demandé l’ouverture d’un plus grand nombre de catégories qui selon nous pouvaient être considérés comme étant à l’équilibre. Par exemple, nous avions porté l’ouverture d’un plus grand nombre de segments en Martinique. 4 catégories, dont 3 de moins de 12 mètres sont concernées en Martinique cette année. Il y a donc une avancée, même si nous avons conscience que les besoins restent bien plus large. Des catégories structurantes, notamment parmi les navires de moins de 10 mètres, restent bloquées alors même que nous avons obtenu une modification du cadre règlementaire qui, selon nous, aurait dû permettre d’avoir une validation pour ces catégories. Les experts scientifiques rappellent d’ailleurs les limites de l’interprétation réelle de certains indicateurs pour les flottilles de moins de 12 mètres, qui ont par nature des activités très hétérogènes.
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Nous continuerons donc de pousser pour la prise en compte de l’ensemble des marges de manœuvre permises selon nous par le nouveau cadre juridique européen. Nous ne lâchons pas.
L'État financera 50 % du dispositif, à parité avec les régions. Comment s'assurer que les régions ultramarines auront les moyens de tenir cet engagement, et dans quels délais les guichets seront-ils ouverts ?
Le financement à parité entre l'État et les régions est un engagement fort. Nous travaillons avec les conseils régionaux pour que les guichets ouvrent dans les meilleurs délais possibles. L'objectif est que les dossiers puissent être déposés rapidement après la validation formelle de la Commission.
Quels types d'investissements seront concrètement éligibles ? Où seront les priorités ?
Les aides visent avant tout la modernisation des navires existants : nouveaux équipements de sécurité, moteurs plus performants et moins polluants, systèmes de navigation, amélioration des conditions de travail à bord. Le prix des nouveaux navires est possiblement important notamment pour des petites entreprises. C'est précisément pour cela que les aides au renouvellement sont essentielles : elles permettent de cofinancer des investissements que le secteur ne pourrait pas assumer seul.
Pour les segments clés, je pense notamment aux métiers de l'hameçon à La Réunion, qui regroupent à eux seuls 144 navires dans la catégorie des navires de moins de 10 mètres, l'enjeu est aussi de permettre un renouvellement complet de la coque quand c'est nécessaire. Naviguer sur un navire de 30 ou 40 ans, dont les équipements de sécurité sont obsolètes, les moteurs défaillants et les structures fragilisées, c'est s'exposer à des accidents graves en mer. Les pêcheurs ultramarins opèrent souvent dans des zones exposées aux aléas climatiques, parfois loin des côtes. Une avarie mécanique, c'est potentiellement une vie en danger.
Le renforcement de la souveraineté alimentaire est au cœur de ce dispositif. Ces territoires restent largement dépendants des importations. Quelle est votre ambition ?
Les territoires ultramarins importent aujourd'hui une part significative des produits de la mer qu'ils consomment, alors même qu'ils sont entourés d'océan et disposent de ressources halieutiques importantes. C'est une anomalie que nous devons corriger. Une flotte modernisée, c'est des poissons pêchés localement, transformés localement, commercialisés localement et les données prises en compte pour ouvrir les segments montrent bien que cette exploitation se fait de manière durable.
Je refuse de donner un chiffre arbitraire : l'objectif n'est pas comptable, il est structurel. Ce que nous voulons, c'est construire des filières locales robustes, qui réduisent durablement la dépendance aux importations et créent de la valeur dans les territoires en exploitant de manière durable et raisonné la ressource. Cela passe par la pêche, bien sûr, mais aussi par la transformation, la distribution et la restauration. Le renouvellement de la flotte est la première brique d'un édifice bien plus large.
La Guyane bénéficie d'un dispositif dédié depuis 2024, en raison de la pêche illégale. Quelle est votre position sur ce sujet ?
La situation guyanaise est effectivement singulière. La pêche illégale de pays tiers dans les eaux guyanaises est un problème de souveraineté et de durabilité. Nous avons obtenu un régime d'aide dédié pour la Guyane en 2024 précisément parce que ces circonstances justifiaient une réponse spécifique.
La lutte contre la pêche illégale est un combat que nous menons sur plusieurs fronts : le premier est le déploiement, dans nos eaux, d’une pêche légale robuste et structurée et c’est pour cela que nous avons obtenu l’ouverture de la part de la Commission. Le deuxième c’est le renforcement des moyens de surveillance, coopération régionale, et action diplomatique. Je travaille étroitement avec le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères sur ce dossier. Par ailleurs, nous avons plaidé auprès de la Commission pour une action énergique vis-à-vis des pays limitrophes pour renforcer le contrôle des navires. La souveraineté sur nos zones économiques exclusives n'est pas négociable.
A plus court terme, les pêcheurs sont très inquiets des hausses des prix du carburant, quelle réponse pouvez-vous leur apporter ?
Nous mettons en place, sur le budget de mon ministère, un remboursement sur factures à hauteur de 20 centimes par litre de carburant pour le mois d’avril. Concrètement, les pêcheurs doivent conserver leurs factures de carburant et les envoyer au début du mois de mai. Les modalités précises sont en cours de discussion avec la Commission européenne, qui doit les valider, et les professionnels. Le gouvernement et les services de l'Etat sont ainsi mobilisés pour mettre en œuvre un dispositif d'aide simple et efficace qui sera pleinement opérationnel d'ici la fin du mois d'avril, et permettre des paiements au fil de l'eau dans les semaines qui suivront. Cette aide est bien évidement ouverte aussi pour les pêcheurs des régions ultramarines.
J’ai bien conscience de la difficulté pour tous ces professionnels, et en tant que marin, je sais qu’on préfère toujours être en mer plutôt que de rester à terre. Ces aides ont pour objectif de leur permettre de repartir en mer.





















