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Interview croisée.Des Assises économiques des Outre-mer, l'engagement de CCI France et de l'ACCIOM pour replacer les Outre-mer au coeur du débat présidentiel
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En lançant les premières Assises économiques des Outre-mer, CCI France et l'ACCIOM veulent sortir les territoires ultramarins de leur angle mort dans le débat économique national. Alain Di Crescenzo, président de CCI France, et Patrick Vial-Collet, président de l’Association des Chambres de Commerce et d’Industrie d’Outre-Mer (ACCIOM), en amont de ces Assises économiques qui se tiendront le 15 juillet à Saint-Martin, ont accordé une interview croisée à Outremers 360. Ils détaillent leur méthode, partir des entreprises et travailler à moyens constants, mais aussi l'ambition de ce rendez-vous économique, à travers un Livre blanc avec des propositions concrètes et un calendrier de mise en œuvre.

-Pourquoi lancer les Assises économiques des Outre-mer ? À quel besoin répond cette démarche dans le contexte économique actuel ?

Alain Di Crescenzo : Parce qu’il y a un angle mort dans le débat économique français.

Les Outre-mer sont souvent présents dans le débat public, mais rarement dans le débat économique. Or, quand on parle de souveraineté, de compétitivité, d’innovation ou de transitions, ils sont directement concernés.

En tant que président de CCI France, je vois surtout une chose : nous avons des territoires qui peuvent contribuer beaucoup plus fortement à la performance économique du pays, mais qui sont encore trop souvent abordés de manière segmentée.

L’objectif de ces Assises, c’est de sortir de cette logique. De faire émerger une vision économique cohérente, construite avec les acteurs de terrain, et surtout d’aboutir à des propositions opérationnelles que nous pourrons formuler aux pouvoirs publics et à mettre en œuvre en synergie avec ces derniers.

-Pourquoi, vous, président de CCI France, vous intéressez-vous autant aux Outre-mer aujourd’hui ?

Alain Di Crescenzo : Parce que c’est un sujet de compétitivité nationale, pas un sujet périphérique.

Les Outre-mer représentent pour la France une extension économique et stratégique unique. Ils nous donnent accès à trois grands océans, à des zones de croissance mondiale, et à des ressources majeures, notamment maritimes.

Mais surtout, au fil de mes déplacements et de mes rencontres, une question s’est imposée : est-ce qu’on utilise pleinement ce potentiel aujourd’hui ? Ma réponse est non.

En tant que réseau des chambres de commerce, notre rôle est de regarder où se trouvent les gisements de croissance, les freins à la compétitivité, les territoires où l’on peut créer plus de valeur. Et les Outre-mer en font clairement partie. Et c’est tout l’enjeu de ces Assises.

-Quand vous parlez de compétitivité, concrètement, qu’est-ce que les Outre-mer peuvent apporter à la compétitivité française ?

Alain Di Crescenzo : Trois choses très concrètes.

D’abord, de la souveraineté productive. Aujourd’hui, beaucoup de territoires ultramarins importent massivement ce qu’ils consomment. Alors qu’il existe un potentiel de production locale important, notamment dans l’agroalimentaire, l’énergie ou certaines filières industrielles légères.

Ensuite, de l’ouverture internationale. Une entreprise basée en Martinique, à La Réunion ou en Nouvelle-Calédonie n’est pas dans la même logique qu’une entreprise hexagonale : elle est déjà tournée vers son environnement international. C’est un levier d’exportation qu’on sous-utilise.

Enfin, de l’innovation d’adaptation. Les contraintes climatiques, énergétiques ou logistiques obligent à inventer des solutions plus rapides, plus sobres, parfois plus efficaces que dans l’Hexagone, il serait temps de s’en inspirer particulièrement après les fortes canicules que nous avons connu sur l’ensemble de la métropole.

Donc oui, les Outre-mer ne représentent pas seulement un enjeu de rattrapage. Ce sont des territoires qui peuvent tirer la compétitivité française vers le haut.

-Les Outre-mer peuvent-ils vraiment devenir des territoires moteurs des transitions et de l’innovation, ou est-ce encore théorique ?

Alain Di Crescenzo : Ce n’est pas théorique, ça existe déjà. La question, c’est l’échelle.

Aujourd’hui, vous avez des solutions très concrètes qui fonctionnent : en Guyane sur la télémédecine, en Guadeloupe sur l’adaptation du bâti au climat, à La Réunion sur les énergies renouvelables ou encore dans le maritime sur des expérimentations d’économie bleue.

Mais ces initiatives restent trop souvent locales, isolées.

L’enjeu maintenant, c’est de les structurer, de les financer correctement et surtout de les diffuser. C’est là que les CCI ont un rôle à jouer : transformer des réussites locales en modèles reproductibles.

Les réalités du terrain et la méthode

-Patrick Vial-Collet, quels sont aujourd’hui les principaux blocages économiques qui remontent des territoires ?

Patrick Vial-Collet : Ils sont très concrets et reviennent dans tous les territoires. Le premier, c’est la dépendance aux importations, qui limite le développement de la production locale. Le deuxième, ce sont les coûts structurels, transport, logistique, énergie, qui pèsent directement sur la compétitivité des entreprises. Le troisième concerne l’accès aux facteurs de production : le foncier, le financement et les compétences. Enfin, l’intégration régionale reste encore insuffisante, alors que les opportunités économiques sont bien réelles.

-Vous parlez de blocages économiques, mais il y a aussi une question de compétitivité réglementaire. Est-ce un sujet qui remonte du terrain ?

Patrick Vial-Collet : Oui, c’est un sujet majeur. Les entreprises ultramarines cumulent des contraintes liées à l’éloignement et à l’insularité, tout en étant soumises aux mêmes normes, aux mêmes règles fiscales et au même coût du travail que dans l’Hexagone.

Dans le même temps, elles sont en concurrence avec des entreprises de leur bassin régional, dans la Caraïbe, l’océan Indien ou le Pacifique, qui bénéficient souvent de cadres réglementaires et fiscaux plus favorables. Cela crée un désavantage compétitif évident.

On le constate particulièrement dans le tourisme, mais aussi dans d’autres secteurs. À cela s’ajoutent des enjeux d’infrastructures – l’eau, l’assainissement, les sargasses ou encore la sécurité – qui influencent directement l’attractivité économique des territoires.

Notre message est donc simple : il faut adapter davantage les règles aux réalités des Outre-mer, afin de permettre une concurrence plus équitable dans leur environnement régional.

-Pourquoi avoir choisi Saint-Martin pour lancer cette démarche nationale ?

Patrick Vial-Collet : Parce que Saint-Martin concentre beaucoup des réalités des Outre-mer, qu’il s’agisse des DOM ou des COM.

C’est un territoire binational, où deux systèmes juridiques et économiques coexistent au quotidien. Il illustre aussi les défis que connaissent de nombreuses collectivités ultramarines : la dépendance aux importations, les coûts logistiques élevés ou encore la vulnérabilité face aux crises.

Mais c’est aussi un territoire résilient, capable d’innover et d’expérimenter rapidement. En lançant les Assises ici, nous voulons montrer que les solutions peuvent émerger des territoires eux-mêmes et qu’ils ont toute leur place dans la réflexion économique nationale.

-En quoi la méthode de ces Assises est différente ?

Patrick Vial-Collet : Elle est différente parce qu’elle part des entreprises. Ce sont les chefs d’entreprise, les chambres consulaires et les organisations professionnelles qui identifient les blocages et les leviers d’action. Ensuite seulement, nous construisons des propositions.

Deuxième différence : nous voulons des résultats concrets, avec des mesures qui puissent être mises en œuvre rapidement.

Enfin, nous travaillons à moyens constants. L’objectif n’est pas de demander davantage de ressources, mais d’utiliser plus efficacement les dispositifs existants.

-Donc on part bien du terrain pour aller vers le national ?

Patrick Vial-Collet : Exactement. Nous partons du réel économique des territoires pour construire des propositions qui pourront ensuite être portées au niveau national. L’ambition est que les solutions ne soient pas pensées pour les territoires, mais avec eux.

Passer du constat aux solutions 

-Qu’est-ce qui différencie ces Assises des démarches précédentes ?

Patrick Vial-Collet : La première différence, c’est que nous assumons une obligation de résultat. Il ne s’agit pas de produire un rapport supplémentaire, mais un véritable plan d’action.

Nous avons retenu quatre axes de travail : la compétitivité, l’innovation et les compétences, l’économie bleue et les transitions, ainsi que l’intégration régionale.

Enfin, nous voulons mesurer l’efficacité des dispositifs existants : s’ils ne permettent pas de créer davantage de valeur et d’emplois, il faudra les faire évoluer.

-Comment éviter que ces Assises ne restent qu’un diagnostic ?

Alain Di Crescenzo : Très simplement : en s’engageant sur des livrables.

Il y aura un Livre blanc, avec des propositions concrètes, hiérarchisées, et surtout accompagnées d’un calendrier de mise en œuvre.

Et ensuite, il y aura un suivi. Parce qu’un bon diagnostic ne vaut rien s’il n’est pas transformé en décisions.

Notre responsabilité, en tant que réseau consulaire, c’est précisément ça : faire le lien entre le terrain économique et la décision publique.

-Si ces Assises réussissent, qu’est-ce qui changera concrètement pour les entreprises ?

Patrick Vial-Collet : Nous devons voir des résultats très concrets : davantage d’entreprises capables d’exporter dans leur environnement régional, plus de valeur ajoutée produite localement, davantage de compétences formées sur place et une meilleure intégration dans les chaînes de valeur.

L’objectif est clair : faire évoluer les économies ultramarines d’un modèle encore trop dépendant vers un modèle plus productif, plus compétitif et plus autonome.

-Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs nationaux ?

Alain Di Crescenzo : Un message simple : les Outre-mer ne sont pas un sujet à part.

Ce sont des territoires qui comptent pour la compétitivité, la souveraineté et le rayonnement économique de la France.

Les propositions qui sortiront de ces Assises ne seront pas des revendications sectorielles. Elles seront des leviers pour améliorer la performance économique globale du pays.

Et à l’approche des grandes échéances politiques et économiques à venir, il est essentiel que la voix des acteurs économiques ultramarins soit pleinement intégrée aux réflexions et débats qui façonneront notre avenir.