Pour cette nouvelle étape de notre série consacrée à l’histoire des chefs-lieux des Outre-mer, direction Nouméa. Capitale de la Nouvelle-Calédonie et principale ville du territoire, elle s’est construite en moins de deux siècles sur une presqu’île du sud-ouest de la Grande Terre. De la présence kanak à l’installation française, du bagne à l’exploitation du nickel, en passant par l’arrivée massive des soldats américains durant la Seconde Guerre mondiale, l’histoire de Nouméa est intimement liée aux grandes transformations qu’a connues la Nouvelle-Calédonie.
Aujourd’hui cœur politique, administratif et économique de la Nouvelle-Calédonie, Nouméa concentre sur un territoire relativement restreint les traces de plusieurs époques de l’histoire calédonienne. La place des Cocotiers et les anciens bâtiments coloniaux racontent la naissance de la ville européenne. Nouville conserve la mémoire du bagne. L’imposante usine de Doniambo rappelle le rôle joué par le nickel dans son développement. À Tina, le Centre culturel Tjibaou témoigne, lui, de la place de la culture kanak dans la Nouvelle-Calédonie contemporaine.
Mais l’histoire du territoire sur lequel s’étend aujourd’hui Nouméa est bien antérieure à la création de la ville.
Avant Nouméa, une terre kanak
Lorsque les Français décident d’y établir leur chef-lieu au XIXe siècle, ils ne s’installent pas sur un territoire sans histoire. Des populations kanak occupent depuis longtemps cette partie du sud de la Grande Terre, aujourd’hui rattachée à l’aire coutumière Djubéa-Kaponé.
La situation change après la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France, en septembre 1853. Pour la nouvelle colonie, il faut rapidement trouver un emplacement capable d’accueillir un centre militaire et administratif.

Le capitaine de vaisseau Louis-Marie-François Tardy de Montravel porte son choix sur une rade profonde et protégée de la côte sud-ouest de la Grande Terre. Le 25 juin 1854, Port-de-France est fondée. À cette époque, difficile d’imaginer la ville actuelle. Le site est accidenté, parsemé de collines et de zones marécageuses. Pour construire la ville, il faudra pendant des décennies creuser, araser, remblayer et gagner des terrains sur la mer.
Un fort est édifié, des voies apparaissent et une petite implantation coloniale se forme progressivement. En 1859, Port-de-France devient une commune. Sept ans plus tard, elle change de nom. Pour éviter notamment la confusion avec Fort-de-France, en Martinique, Port-de-France devient officiellement Nouméa le 2 juin 1866.
Le bagne transforme la nouvelle ville
Le 9 mai 1864, un navire, L’Iphigénie, arrive en rade de Port-de-France. À son bord se trouve le premier convoi de condamnés envoyé dans la nouvelle colonie pénitentiaire de Nouvelle-Calédonie. Pendant plusieurs décennies, le bagne va peser considérablement sur l’histoire de l’archipel, mais également sur celle de sa capitale.
Face à Nouméa, l’île Nou devient l’un des principaux centres de l’administration pénitentiaire. Le lieu, aujourd’hui connu sous le nom de Nouville et relié à la ville, accueille progressivement dortoirs, cellules, ateliers, bâtiments administratifs ou encore un hôpital. La présence des condamnés ne se limite cependant pas aux murs du pénitencier. Leur travail participe directement à la transformation de Nouméa.

La jeune ville doit alors presque entièrement être aménagée. Les transportés constituent une main-d’œuvre utilisée pour construire des routes, des ponts et des bâtiments, mais aussi pour réaliser d’importants travaux de terrassement. Certaines collines sont arasées tandis que des zones littorales sont remblayées afin d’agrandir un centre-ville encore contraint par sa géographie.
À partir de 1869, des transportés participent notamment à l’arasement de la butte Conneau. Peu à peu, le relief de Nouméa lui-même est remodelé. Le bagne calédonien recouvre par ailleurs plusieurs réalités. Aux condamnés de droit commun, dits « transportés », viennent notamment s’ajouter des prisonniers politiques.
Après la Commune de Paris de 1871, des milliers de communards sont ainsi déportés en Nouvelle-Calédonie. Certains sont envoyés à l’île des Pins, tandis que la presqu’île Ducos, à Nouméa, accueille des condamnés à la déportation en enceinte fortifiée.
Parmi les figures les plus célèbres de cette période se trouve Louise Michel. Déportée en Nouvelle-Calédonie en 1873, la militante révolutionnaire y demeure jusqu’à l’amnistie des communards en 1880. Son séjour dans l’archipel, et notamment les liens qu’elle noue avec des Kanak, deviendra l’un des épisodes les plus connus de l’histoire du bagne calédonien. Cette période pénitentiaire a laissé une marque durable. Plus d’un siècle après sa disparition, plusieurs vestiges subsistent encore à Nouville. Ils rappellent qu’une partie de la ville moderne s’est construite parallèlement au développement de l’une des principales colonies pénitentiaires françaises du XIXe siècle.
Le « Nickel » change le visage de Nouméa
Alors que le bagne marque les premières décennies de la ville, une autre histoire commence à bouleverser la Nouvelle-Calédonie : celle du nickel.
À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, l’exploitation des importantes ressources minières de l’archipel prend une place croissante dans l’économie. Nouméa bénéficie directement de cette activité en raison de son port et de son rôle de centre administratif et commercial. Au début du XXe siècle, l’installation de l’usine métallurgique de Doniambo aux portes de la ville inscrit physiquement l’industrie dans le paysage nouméen.
Les besoins en main-d’œuvre contribuent également à diversifier la population. Des travailleurs sont recrutés dans différentes régions du monde, notamment en Asie. Javanais, Vietnamiens ou Japonais participent, à différentes périodes, à l’économie minière et coloniale de la Nouvelle-Calédonie. Nouméa devient ainsi progressivement une ville de migrations et de rencontres, dont la population reflète de plus en plus la position particulière de l’archipel entre monde océanien, influence européenne et migrations asiatiques. Mais une nouvelle rupture intervient au milieu du XXe siècle.

1942 : les Américains débarquent à Nouméa
La Seconde Guerre mondiale va faire changer d’échelle une ville qui demeure encore relativement modeste.
Après l’attaque japonaise contre Pearl Harbor en décembre 1941 et l’entrée des États-Unis dans la guerre, la position de la Nouvelle-Calédonie devient stratégique. Situé entre l’Australie et les zones de combat du Pacifique, l’archipel constitue une base arrière idéale pour les Alliés. Le 12 mars 1942, environ 18 000 soldats américains arrivent en Nouvelle-Calédonie. Nouméa devient rapidement un centre majeur du dispositif allié dans le Pacifique Sud.
Pour les habitants, le changement est considérable. En quelques mois, militaires, véhicules, navires et équipements envahissent le paysage. Des infrastructures sont construites ou modernisées, des routes aménagées et des aérodromes développés. Entre 1942 et 1946, plus d’un million de militaires américains passent par la Nouvelle-Calédonie.

Cette présence laisse une empreinte bien au-delà des infrastructures. Les Calédoniens découvrent de nouveaux produits, de nouvelles musiques, de nouvelles habitudes de consommation et un mode de vie américain qui tranche avec celui de la colonie française d’avant-guerre. Les jeeps et les bulldozers côtoient le jazz et le Coca-Cola. Nouméa découvre brutalement une autre modernité.
Le départ des Américains ne fait pas disparaître cette influence. Plusieurs traces de cette époque demeurent dans la ville et dans la mémoire collective calédonienne.
Le boom du nickel et l’explosion urbaine
Quelques décennies plus tard, le nickel provoque une nouvelle transformation. Entre la fin des années 1960 et le début des années 1970, l’envolée de la demande mondiale entraîne une période de prospérité exceptionnelle. C’est le « boom du nickel ».
L’activité économique attire de nouveaux habitants et accélère considérablement l’urbanisation de Nouméa et de ses alentours. Des Métropolitains arrivent en Nouvelle-Calédonie, mais également des populations originaires d’autres territoires du Pacifique, notamment de Wallis-et-Futuna et de Polynésie française. Ces migrations s’ajoutent aux communautés déjà présentes et contribuent à façonner le visage multiculturel de l’agglomération.
La ville s’étend. De nouveaux quartiers apparaissent, les constructions se multiplient et l’agglomération déborde progressivement des limites de Nouméa vers Dumbéa, Mont-Dore puis Païta. Ce développement est spectaculaire : alors qu’il y a un demi-siècle seulement un Calédonien sur deux vivait dans l’actuel Grand Nouméa, plus de deux habitants du territoire sur trois vivent désormais dans l’une des quatre communes de l’agglomération.
Nouméa est devenue une véritable capitale océanienne.
Une ville au cœur de l’histoire politique calédonienne
Cette croissance économique et démographique ne gomme cependant pas les profondes inégalités qui traversent la société calédonienne.
À partir des années 1970, la revendication indépendantiste kanak prend une importance croissante. Les tensions politiques culminent pendant la période dite des « Événements », entre 1984 et 1988. La signature des accords de Matignon-Oudinot en 1988 ouvre une nouvelle période. Dix ans plus tard, c’est au tour de la capitale de donner son nom à un texte majeur de l’histoire contemporaine du territoire.

Le 5 mai 1998, l’accord de Nouméa est signé.
Il reconnaît notamment les ombres de la colonisation, la place du peuple kanak dans l’histoire du territoire et organise un transfert progressif de compétences de l’État vers la Nouvelle-Calédonie. La veille de sa signature, le 4 mai 1998, un autre lieu emblématique est inauguré à Nouméa : le Centre culturel Tjibaou.
Imaginé par l’architecte italien Renzo Piano et créé dans le prolongement des accords de Matignon, l’édifice est consacré à la culture kanak et porte le nom de Jean-Marie Tjibaou, figure majeure du mouvement indépendantiste assassiné en 1989. Avec ses grandes structures inspirées des cases traditionnelles kanak, le bâtiment est devenu l’un des symboles architecturaux de la Nouvelle-Calédonie contemporaine.

Une capitale aux multiples identités
De toutes ces périodes est née la Nouméa d’aujourd’hui. La diversité de sa population constitue l’une de ses caractéristiques les plus visibles. Kanak, Européens, Wallisiens et Futuniens, Tahitiens, descendants de populations asiatiques ou familles issues de plusieurs communautés se côtoient dans la capitale.
Cette diversité se retrouve dans les quartiers, les langues, les cuisines, les fêtes et les habitudes quotidiennes. Elle rappelle surtout que Nouméa ne peut être réduite à une simple ville française transplantée dans le Pacifique. Son identité s’est construite au croisement d’histoires kanak, européennes, océaniennes et asiatiques.
Et malgré son urbanisation, la mer demeure omniprésente. De la baie de l’Orphelinat à l’Anse Vata, de la baie des Citrons à Sainte-Marie, le littoral dessine la ville autant que ses rues. À quelques minutes des quartiers urbains, les îlots et le lagon replacent immédiatement Nouméa dans son environnement océanien.
Au cœur de la capitale, la place des Cocotiers demeure un point de rencontre et l’un des témoins du Nouméa historique. À l’ouest, Nouville conserve les traces du bagne. Plus au nord, Doniambo et son usine rappellent le poids du nickel. À l’est, le Centre culturel Tjibaou porte une autre mémoire, celle du peuple kanak et de sa place dans la construction du pays. En parcourant Nouméa, c’est ainsi une grande partie de l’histoire de la Nouvelle-Calédonie qui se dévoile.
Née officiellement sous le nom de Port-de-France en 1854, façonnée par le bagne, transformée par le nickel et la présence américaine, agrandie par les migrations successives puis placée au cœur des bouleversements politiques du territoire, Nouméa est devenue en moins de deux siècles une capitale aux identités multiples.

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