Chikungunya en Guyane : « La vaccination reste la seule solution pour contenir l’épidémie et ne pas faire exploser notre système de soin » alerte le Pr Loïc Epelboin de l’hôpital de Cayenne

© Pr Loïc Epelboin/ Centre hospitalier de Cayenne

Chikungunya en Guyane : « La vaccination reste la seule solution pour contenir l’épidémie et ne pas faire exploser notre système de soin » alerte le Pr Loïc Epelboin de l’hôpital de Cayenne

En Guyane, 143 cas de chikungunya ont été recensés depuis le début de l’année. Dix ans après la dernière grande épidémie, cette maladie transmise par les moustiques, est de retour sur le territoire. L'Ouest de l'île entre en phase épidémique. Les professionnels de santé appellent les populations à se faire vacciner. En prévision de la semaine de la vaccination, le Professeur Loïc Epelboin, de l’Unité des maladies infectieuses et tropicales au Centre d’investigation clinique du CH de Cayenne alerte sur le risque de propagation de l’épidémie qui pourrait entraîner une paralysie du système de santé guyanais mais aussi s’étendre dans les Antilles.


Dix ans après la dernière épidémie majeure, le virus du chikungunya circule à nouveau en Guyane depuis janvier 2026. Santé publique France indique que 143 cas ont été recensés entre début janvier et le 19 avril,  "dont 115 dans le secteur du Littoral ouest (80 %)". Cette hausse a conduit Santé publique France a passer la zone en "épidémie" selon un communiqué transmis le jeudi 23 avril. "Les secteurs Ile de Cayenne, Maroni et Savanes sont en phase de transmission sporadique tandis que Intérieur, Intérieur Est et Oyapock restent en phase de veille épidémiologique."

Dans ce contexte, la Haute autorité de santé (HAS) recommande la vaccination, avec l’utilisation du vaccin Vimkunya chez les personnes les plus vulnérables, les personnes âgées de 65 ans et plus, ainsi que celles de 12 à 64 ans avec comorbidités. L’HAS recommande l’utilisation du vaccin Ixchiq pour les « personnes de 18 à 64 ans et après un examen approfondi des bénéfices et des risques individuels ».

Le Professeur Loïc Epelboin, chercheur et praticien à l’Unité des maladies infectieuses et tropicales au sein du Centre d’investigation clinique (INSERM) du Centre Hospitalier de Guyane site Cayenne répond aux questions de Outremers360 sur la stratégie vaccinale et sur le risque épidémique actuel.

Plus de 140 cas de chikungunya ont été recensés en Guyane, craignez-vous l’apparition d’une épidémie majeure ?

Loïc Epelboin : Le risque que l’épidémie arrive en Guyane est inéluctable et il est très probable qu’elle se propage aussi dans les Antilles. En quelques semaines ou mois, des dizaines de cas peuvent se transformer en une épidémie brutale, c’est ce qui se passe fréquemment pour les épidémies d’arbovirose. Le virus de chikungunya n’était pas revenu dans nos régions depuis 10 ans mais des premiers cas autochtones ont été recensés sur notre territoire en janvier. Au Suriname, pays voisin, il y aurait probablement plus de 2500 cas fin mars.

Quelles seraient les conséquences d’une épidémie majeure ?

Ce serait des centaines de personnes contractant la maladie, avec des symptômes tels que de la fièvre, des douleurs articulaires, une incapacité d’aller au travail et un système sanitaire mis en difficulté. Dans un second temps, une épidémie majeure peut mettre en difficulté tout un système économique car le problème de cette maladie est que les douleurs articulaires chez les malades peuvent persister durant de longs mois. Ce qui empêche les patients de reprendre le travail, surtout ceux qui ont une activité manuelle.

Santé publique France indique, ce jeudi 23 avril, que 143 cas ont été recensés depuis le 19 avril. Les chiffres augmentent-ils rapidement ?

Des nouveaux chiffres sur le nombre de cas sont transmis tous les vendredi par Santé Publique France. L'Ouest guyanais est entré en phase épidémique car le nombre de cas augmente rapidement dans cette zone.

Quelles sont les solutions pour contenir l’épidémie à ce stade ?

La lutte anti-vectorielle est la première des solutions (éliminer les gîtes larvaires, se protéger des moustiques, utiliser des insecticides, NDLR) . L’information et la sensibilisation de la population sur la conduite à avoir en cas de suspicion de maladie sont aussi importantes. Et la vaccination reste la seule solution pour contenir l’épidémie et pour ne pas faire exploser notre système de soin. Il faut donc informer les médecins, les pharmaciens et tous les professionnels de santé sur les recommandations vaccinales et faire en sorte qu’une demande importante émane de la population.

Quelles sont les recommandations vaccinales ?

Pour l’heure, il n’y a pas de campagne de vaccination qui est lancée mais la Haute autorité de santé recommande aux plus fragiles de se faire vacciner. Nous avons eu une réunion avec l’Agence régionale de santé en début de semaine, on a bien senti que des choses se mettaient en place et nous espérons vraiment qu’une campagne de vaccination sera mise en place très prochainement. Cela nous paraît essentiel, les professionnels de santé militent en ce sens. Les vaccins devraient être disponibles rapidement et gratuitement avec une prescription médicale.
Une étude, portée par le CHU de Guyane et le CHU de La Réunion, se met en place sur la sécurité et l’efficacité de ces deux vaccins.

Lire aussi : Résurgence du chikungunya en Guyane : la HAS recommande le vaccin Vimkunya pour les plus vulnérables

Savez-vous combien de personnes ont déjà bénéficié d’un vaccin ?

Très très peu de personnes. Pour le moment, le circuit n’est pas encore correctement mis en place. On nous informe que les vaccins sont disponibles dans les pharmacies des hôpitaux et de la Croix rouge mais ce ne sont pas ceux qui reçoivent vraiment du public. Nous insistons pour que les vaccins soient disponibles dans les officines de ville.

Professeur, pouvez-vous nous rappeler l’intérêt de se faire vacciner ?

Le vaccin offre une protection à l’échelle individuelle car elle permet d’éviter d’attraper la maladie ou de faire des formes graves, comme des complications neurologiques ou des formes qui pourraient décompenser les comorbidités déjà présentes chez les patients. C’est pour cette raison qu’il faut vacciner les plus fragiles, les personnes de plus de 65 ans mais aussi tous ceux qui sont volontaires. L’intérêt est aussi collectif, si un maximum de personnes est immunisé, cela diminue le nombre de personnes contagieuses et permet ainsi d’aplanir la courbe épidémique.

Y a-t-il des réticences de la part des populations guyanaises à se faire vacciner ?

Pour ce vaccin contre le virus chikungunya, personne ne le sait. Des études se mettent en place pour recueillir les ressentis et les impressions des Guyanais vis-à-vis de ce vaccin précisément. Mais il est essentiel que les soignants aillent à la rencontre des populations pour les convaincre de l’importance de se faire vacciner. On est prêt à le faire et on sait le faire, nous étions déjà sur le terrain lors de l’épidémie de Covid-19 et nous avons des médiateurs en santé issue de toutes les communautés.
Nous savons qu’il y a une réticence vaccinale des populations ultramarines. Cette méfiance a toujours existé mais elle a pris de l’ampleur en 2021-2022 avec le Covid-19. Les territoires français d’Amérique sont les moins bien vaccinés en France.

Pourquoi ?

Cette réticence est liée à des phénomènes historiques et notamment à des scandales sanitaires, comme celui de la chlordécone dans les Antilles, qui ont mis à mal la croyance envers les vaccins. En Guyane, il n’y a pas eu de scandale sanitaire spécifique mais on observe une méfiance globale vis-à-vis de l’Hexagone et de ses dirigeants, avec le sentiment que la Guyane est laissée-pour-compte dans de nombreux domaines. Le territoire accuse un retard scolaire, économique, social, médical… Les injonctions qui viennent de l’Hexagone ne plaisent pas toujours aux populations qui ont le sentiment d’être abandonnées. Il y a aussi une croyance que les vaccins pourraient les empoisonner, certains peuvent penser que le remède pourrait être pire que la maladie. Beaucoup de fausses informations circulent sur les vaccins en général.

Comment l’hôpital se prépare à l’arrivée probable d’une épidémie ?

On réfléchit à des filières dédiées, au niveau des urgences par exemple, pour permettre aux soignants de faire davantage de consultations. Mais dans la plupart des cas, cette maladie ne nécessite pas un passage à l’hôpital, c’est donc la médecine de ville qui est plus concernée, il faut donc structurer cette filière. Au Centre hospitalier, on prend en charge surtout les cas plus compliqués qui nécessitent une hospitalisation.
Je rappelle que lorsqu’on contracte la maladie, il n’est pas toujours nécessaire de consulter un médecin, ce n’est pas comme la dengue, il y a très peu de formes graves.

Quel est votre constat aujourd’hui sur la santé guyanaise ?

Elle avance à grand pas, elle accusait un retard important mais beaucoup de choses avancent ces dernières années avec la structuration des trois grands hôpitaux, la création des hôpitaux de proximité mais aussi la création en juillet 2025 du centre hospitalier universitaire. Mais nous avons encore du retard dans de nombreux domaines comme la neurochirurgie, la médecine thoracique, la médecine nucléaire, etc. Je suis arrivé en Guyane il y a 20 ans, les choses ont bien évolué depuis, même si on se rend compte quand on collabore avec d’autres pays que nous avons encore du chemin à parcourir. Il est encore difficile de recruter des soignants, la Guyane paye 300 ans de mauvaise réputation, avec l’expédition de koukou, le bagne, le climat ou l’idée d’un environnement supposé hostile.
Pour faire face au manque de certaines spécialités, les soignants élargissent leur champ de compétences ou nous transférons certains malades vers l’Hexagone ou les Antilles.

L’Unité des Maladies infectieuses et tropicales du CH de Cayenne mène-t-elle des travaux de recherche ?

Notre service s’est structuré il y a plus de vingt ans, nous profitons aujourd’hui de compétences au niveau paramédical et médical. Notre unité est une référence au niveau international pour la prise en charge des maladies tropicales, nous travaillons sur des maladies qui n’existent nulle part ailleurs. On a des moyens européens pour soigner des maladies qui touchent généralement des pays en développement, comme la fièvre Q, les arbovirus (fièvre jaune, dengue, mayaro, oropouche, tonate, zika), la leptospirose ou l’histoplasmose. Combiner des moyens européens avec l’épidémiologie locale est unique car nous avons la possibilité de soigner des patients tout en faisant de la recherche. Nos recherches bénéficient ensuite à des pays qui n’ont pas les moyens de travailler comme nous pouvons le faire.