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Nouvelle-Calédonie : Amaury Decludt, directeur de la Minc, « craint que les financements de l’État ne suffisent pas à combler le déficit » de l’archipel
©Les Nouvelles Calédoniennes

Alors que le versement de la prochaine tranche du prêt garanti par l’État se fait attendre, des réformes étant demandées en contrepartie à la Nouvelle-Calédonie, il est possible que les 51 milliards de francs accordés pour 2026 ne suffisent pas. Le scénario pourrait se reproduire en 2027, année à enjeux électoraux, d’autant que la France connaît elle aussi une crise budgétaire. Le point avec Amaury Decludt, directeur de la Minc, mission interministérielle pour la Nouvelle-Calédonie, interrogé par nos partenaires Les Nouvelles Calédoniennes.

Le président du gouvernement, Milakulo Tukumuli, a évoqué, il y a quelques jours, un possible "shutdown" à la fin du mois, estimant les besoins nécessaires à 13 milliards de francs. Est-ce possible, et quand est attendu le versement de la prochaine tranche du prêt garanti par l’État ?

L’État apporte 51 milliards de francs à la Nouvelle-Calédonie en 2026, 44 milliards sous forme de prêt garanti et 7 milliards en subventions. Ces montants sont inscrits en loi de finances 2026. Aujourd’hui, 16 milliards ont été déboursés, donc il reste de la marge pour financer les 13 milliards que Milakulo Tukumuli appelle de ses vœux. C’est un besoin qu’il a exprimé, on en discute. Pour l’instant, je n’ai pas de chiffre qui permet de contre-expertiser, donc je me garderai bien de dire jusqu’à quelle échéance ça permet de tenir.

L’État attend de pouvoir signer une convention avec le gouvernement. Ce document représente à la fois un engagement de l’État à verser les fonds, et un engagement de la Nouvelle-Calédonie à faire des réformes qui permettent d’abaisser son déficit. Pourquoi ? Parce qu’on a une crainte sur les finances de la Nouvelle-Calédonie, qui sont très dégradées, et on a une crainte que les financements de l’État ne suffisent pas à combler ce déficit. Une réunion avec le haut-commissaire et le président du gouvernement est prévue mardi prochain, pour pouvoir faire aboutir ces discussions et conclure cette convention, qui sera signée par le chef de l’exécutif, le ministre de l’Économie et des Finances et la ministre des Outre-mer.

Cela signifie que même si les 51 milliards de francs sont actés, le versement de chaque tranche est renégocié individuellement ?

Les délais sont serrés, parce que la trésorerie se dégrade très vite. Notre souhait est de donner de la visibilité, et si on en a sur les réformes, le gouvernement peut en avoir davantage sur la trésorerie et sur les décaissements de l’État dans les mois à venir.

L’État conditionne son aide financière à la réalisation de réformes. Lesquelles sont attendues, le Ruamm, les retraites… ?

Il y a plusieurs textes de réformes qui sont déjà sur le bureau du Congrès, comme le Ruamm. Ce sont des compétences calédoniennes, la sécurité sociale, l’économie, la fiscalité, etc. Nous, on a un intérêt en tant que financeur. On a une crainte, dans un contexte où le déficit public de l’État est lui-même très dégradé, que la Nouvelle-Calédonie ait une trajectoire de finances publiques qui continue de se détériorer. Donc il faut des réformes qui permettent de diminuer ce déficit. En revanche, concernant la nature des réformes à mener, ce sont aux élus de décider, on ne compte pas dicter ses choix à la Nouvelle-Calédonie. L’État peut cependant apporter une assistance technique si le gouvernement le demande.

Est-il possible d’avoir une idée du contenu de cette convention ?

D’abord, on ne souhaite pas uniquement impliquer le gouvernement, mais aussi les forces politiques au Congrès, puisque c’est lui qui vote les réformes. Ensuite, l’État a exprimé cette demande au chef de l’exécutif, qui doit revenir vers nous avec des propositions, donc je ne vais pas dire ce qu’on attend, parce que cela risquerait de coincer à la fois l’État et le président du gouvernement, ce que je ne souhaite pas.

Quel devrait être le montant de la prochaine tranche ?

C’est également une discussion que l’on mène. Milakulo Tukumuli a demandé 13 milliards de francs. C’est quelque chose de tout à fait possible, puisque pour l’instant on a bloqué à peine 17 milliards sur les 51 de disponibles, donc il reste suffisamment d’argent.

Vous parlez de visibilité, pourquoi ne pas procéder à un seul décaissement pour tenir jusqu’à la fin de l’année ?

Pour deux raisons. La première, c’est que plus on débloque une tranche tôt, plus les taux d’intérêt courent, donc il vaut mieux verser les tranches au fur et à mesure. La deuxième, c’est qu’il va y avoir des annonces sur des réformes, et l’État souhaite qu’à chaque versement, il y ait des engagements réciproques pour que ce soit du donnant-donnant. Idéalement, cela fera l’objet de négociations et de validations par nos autorités politiques, il faut que les tranches suivantes accompagnent des réformes qui sont effectivement votées. Les intentions, c’est bien, mais des réformes votées, c’est plus rassurant pour nous en tant que financeurs et cela permet à la Nouvelle-Calédonie d’aller de l’avant en termes de réduction du déficit et d’autonomie financière.

Selon certains responsables politiques, l’enveloppe de 51 milliards de francs ne suffirait pas à finir l’année, puisqu’il manquerait entre 10 et 15 milliards…

C’est l’inquiétude qu’expriment les élus calédoniens, et que l’on partage.

Par ailleurs, pour la période 2027-2030, le Premier ministre a souhaité qu’on conclue un contrat financier pluriel entre l’État et la Nouvelle-Calédonie, l’objectif étant de donner une visibilité aux Calédoniens sur plusieurs années pour rétablir leurs finances publiques, et d’atteindre un déficit de zéro à l’horizon 2030-2031.

Ce contrat est inclus dans le pilier 5 du pacte de refondation économique et sociale consacré au rétablissement des finances publiques. Ce scénario est-il crédible ?

C’est ambitieux, mais cela permet de donner une trajectoire de réformes sur la durée d’un mandat, ce qui est l’occasion pour la Nouvelle-Calédonie d’établir un programme dans le cadre de l’accord de gouvernance qui a été signé. Ça permet aussi, côté État, de donner de la visibilité sur les financements qu’il apporte, et surtout, ça permet d’enjamber l’échéance de 2027, qui est dans tous les esprits au niveau national.

Il est également craint que l’enveloppe prévue l’année prochaine – le pacte de refondation mentionne 44 milliards de francs sur la période 2027-2030 – ne suffise pas. L’État, qui planche sur le projet de loi de finances 2027, est-il prêt à octroyer des financements supplémentaires, alors qu’il se trouve lui-même dans une situation budgétaire plus que délicate ?

Côté mission interministérielle, on a la conviction que la Nouvelle-Calédonie a besoin de temps pour redresser ses finances publiques. Elle ne va pas passer du déficit actuel à zéro en l’espace d’un an. Ce serait trop brutal et cela tuerait l’économie, donc il faut une trajectoire progressive.

Globalement, il faut qu’à terme, la Nouvelle-Calédonie, qui bénéficie de financements vraiment exceptionnels de la part de l’État, puisse retrouver une situation normale. Aujourd’hui, les banques commerciales ne prêtent plus au territoire. C’est pour cela que l’État s’est substitué aux banques en garantissant 100 % des prêts de l’Agence française de développement et en fournissant des subventions. Côté État, il y a une volonté du Premier ministre de poursuivre cette aide dans les prochaines années, de le contractualiser dans le cadre d’un contrat financier pluriannuel.

Les élus demandent depuis plusieurs années la transformation des prêts souscrits par la Nouvelle-Calédonie (Covid et émeutes) en subventions, cela est-il imaginable ?

Si c’était quelque chose qui était inscrit dans l’accord Élysée-Oudinot, cela peut faire partie des discussions sur le contrat financier pluriannuel, donc à voir. Globalement, le message, c’est que plus la Nouvelle-Calédonie est crédible dans sa volonté de réformes, et plus elle montre qu’elle fait ces réformes, plus c’est facile pour l’État de donner des gages, parce que cela lui donne de la visibilité et lui permet de dire : "je pourrai avoir moins à financer la Nouvelle-Calédonie dans le futur, donc je peux peut-être réallouer mes fonds vers autre chose".

Un an après sa création, comment se porte la mission interministérielle ?

Il y a eu le tragique décès de Kevin Wadrawane, qui était notamment en charge du plan jeunesse. Des changements sont également à venir, mais on va procéder à leur remplacement pour que la mission se poursuive dans la durée.

C’est une volonté de l’État ?

Tant qu’il y a une volonté à la fois de l’État, du Premier ministre, et des Calédoniens, que la mission continue ses travaux, ma mission est de faire en sorte qu’elle se poursuive. Ensuite, toute administration connaît des changements, et j’ai eu la chance d’avoir des coéquipiers de très grande valeur et qui sont donc très recherchés…

Concernant les financements de l’État à la Nouvelle-Calédonie, il y a certes la volonté politique, mais aussi l’aspect administratif. Le ministère de Bercy serait parfois réticent à accorder les versements. Les élus calédoniens s’en sont plaints à plusieurs reprises. Est-ce qu’il y a des difficultés d’entente avec Bercy ?

Il y a une autorité au sein du gouvernement, c’est celle du Premier ministre, et moi je porte sa parole. Après, le Premier ministre prend ses arbitrages en consultant les différents ministères ainsi que la mission interministérielle. Accuser Bercy, c’est quelque chose de facile, mais cela ne correspond pas à la réalité.

Propos recueillis par Anne-Claire Pophillat pour Les Nouvelles Calédoniennes