Et si les baleines avaient des droits ? C’est l’ambition du projet Āvei Moana, qui sera lancé la semaine prochaine à Tahiti. Pendant trois ans, le voilier Resilience parcourra le Pacifique pour porter une initiative inédite : faire reconnaître la personnalité morale des baleines, tout en construisant, avec les populations locales, les autorités coutumières, les scientifiques ou encore les pêcheurs, un réseau de protection fondé sur le rāhui. Impliquant la Polynésie mais aussi les Tonga et la Nouvelle-Zélande, il s’agit d’une première mondiale à l’échelle de plusieurs pays. Explications de notre partenaire Radio 1 Tahiti.
Ce week-end, le voilier Resilience va accoster à Tahiti avec une mission aussi ambitieuse qu’originale. Le projet Āvei Moana, porté par la fondation néo-zélandaise Moananui Sanctuary Trust représentée par le Dr Mere Takoko, avec le partenariat de l’association Rāhui Center, veut convaincre les autorités de Polynésie française, des Tonga et de Nouvelle-Zélande de reconnaître juridiquement les baleines comme des personnes morales, dotées de droits. Une démarche qui s’inscrit dans un mouvement mondial de reconnaissance de droits à une identité de la nature, mais qui serait une première pour une espèce migratrice à l’échelle de plusieurs pays.
Pour le Dr Tamatoa Bambridge, représentant du Rāhui Center, cette évolution changerait profondément la manière de protéger les cétacés. « La baleine ne serait plus simplement un animal. Elle deviendrait une personne morale avec des droits. Et lorsqu’on commet des actions par exemple sur son habitat, ou des nuisances sonores, ou des collisions, d’abord leur statut juridique sera reconnu, puis les conséquences pécuniaires ne seront plus les mêmes. »
Aujourd’hui, près de 400 entités naturelles dans le monde, des rivières, des forêts ou encore certains animaux, bénéficient déjà d’une personnalité juridique. Mais jamais une espèce migratrice traversant plusieurs juridictions n’a encore bénéficié d’un tel statut, selon les porteurs du projet.
Un conseil de gardiens pour parler au nom des baleines
Au-delà du droit, le projet veut mettre en place une gouvernance inédite. Si les baleines deviennent des personnes morales, elles devront être représentées par des gardiens, chargés de défendre leurs intérêts. Ce conseil réunirait une majorité de représentants des autorités coutumières, mais aussi des scientifiques et des ONG. « Aujourd’hui, la baleine ne peut pas parler pour elle-même. L’idée, c’est de trouver des personnes qui parlent en son nom et puissent la défendre. »
Pour les porteurs du projet, cette approche trouve un écho particulier en Polynésie, où la baleine occupe une place importante dans les traditions. « Les Polynésiens ont un lien très particulier avec les baleines, qui peuvent être considérées comme des membres d’une famille élargie ». Dans la mythologie polynésienne, le mammifère marin est associé au dieu créateur Ta’aroa, tandis qu’il est un « taurā », animal protecteur, pour de nombreuses familles.
En Nouvelle-Zélande, les Māori l’associent au héro légendaire Paikea, sauvé de la noyade et porté jusqu'à Aotearoa sur le dos d'une baleine.
Le rāhui comme outil de protection « mobile »
L’autre pilier du projet repose sur le rāhui. Pas un rāhui classique, mais un rāhui mobile, capable de suivre les corridors migratoires des baleines jusqu’en haute mer. L’idée est née des discussions internationales autour du nouveau traité sur la haute mer, qui ouvre pour la première fois la porte à une gouvernance intégrant les autorités coutumières et autochtones.
« Le rāhui est un outil extrêmement performant. Contrairement à une aire marine protégée permanente, il peut être levé puis remis en place au moment où les baleines en ont besoin », explique le représentant de l’association Rāhui Center. Ces fermetures temporaires permettraient notamment de protéger les corridors empruntés par les femelles qui viennent mettre bas en Polynésie avant de repartir vers l’Antarctique.
Un tour des îles pour construire le projet avec les habitants
Le Resilience ne vient pas imposer un modèle. Son équipage va parcourir Tahiti, Moorea, Huahine, Raiatea, Bora Bora et Maupiti pour organiser des réunions publiques avec les habitants, les associations, les tavana et les acteurs locaux. « L’idée, c’est de présenter le projet de reconnaissance de la personnalité morale de la baleine et de discuter de chaque élément avec les populations locales. » Le navire se rendra ensuite aux Tonga et aux Samoa. Le programme s’étalera sur trois ans, avec un retour régulier dans les îles afin d’accompagner les projets locaux de conservation.
L’un des enseignements des premières rencontres a surpris les organisateurs : les professionnels de la pêche hauturière se sont montré « enthousiastes et très favorables » au projet. Ils voient dans le rāhui un outil souple, différent d’une aire marine protégée permanente, mais aussi un moyen de mieux réguler certaines pratiques de pêche industrielle en haute mer. Un enjeu majeur quand on sait que 70 % de la pêche mondiale est réalisée en haute mer et que six nations contrôlent près de 80 % de cette pêche hauturière, avance Tamatoa Bambridge.
Restaurer les baleines pour restaurer l’océan
Au-delà de leur valeur culturelle, les baleines jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des océans. Les porteurs du projet rappellent que près de 10 millions de baleines ont été tuées depuis le début de l’ère industrielle, pour leur huile. Aujourd’hui, la population de baleines à bosse du Pacifique Sud est estimée entre 1 000 et 1 500 individus, après avoir frôlé l’extinction.
Le projet souligne également le rôle écologique des grands cétacés. Grâce à la « pompe à baleines », ils remontent les nutriments des profondeurs vers la surface, favorisant le développement du phytoplancton, indispensable à la chaîne alimentaire marine et au stockage du carbone.
Pour suivre ces migrations, le projet prévoit de recourir à des méthodes scientifiques non invasives, notamment l’analyse d’ADN environnemental grâce à des prélèvements d’eau de mer, déjà engagée en Nouvelle-Zélande et bientôt aux Tonga. En Polynésie, ces prélèvements seront réalisés lors d’une prochaine phase, une fois les autorisations obtenues.
Le pari d’Āvei Moana est clair : associer sciences, savoirs traditionnels, droit et gouvernance locale pour protéger des animaux qui parcourent plus de 10 millions de kilomètres carrés entre les trois premiers pays engagés dans l’initiative. Une protection pensée depuis les îles, avec ceux qui vivent quotidiennement avec l’océan.
Lucie Ceccarelli pour Radio 1 Tahiti

