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INTERVIEW. Charlotte Esposito, présidente d’Oceania : « Les baleines à bosse feront partie des premières à subir les effets du changement climatique»
© Oceania/ Joaquin Fregoni

Fondée en 2017 par une biologiste marine, l’association Oceania poursuit ses actions de protection des cétacés en Polynésie. Si les baleines à bosse ne sont plus en danger au niveau international, les populations qui migrent vers la Polynésie sont encore parmi les plus petites au monde. Pour la présidente de l’association, Charlotte Esposito, il est essentiel de protéger ces zones de reproduction dans le contexte du changement climatique.
 

Interview de Charlotte Esposito, présidente de l’association Oceania. La fondatrice mène actuellement un doctorat et travaille sur un recensement des populations de baleines à bosse qui rejoignent la Polynésie. Les derniers chiffres remontent aux années 2000.

Quand l’association a-t-elle été créée et dans quel but ?

Charlotte Esposito : L’association a été créée en décembre 2017 avec une mission simple : mieux connaître les cétacés présents en Polynésie française afin de mieux les protéger. Pour cela, nous menons des expéditions scientifiques à l'échelle du sanctuaire marin polynésien. C'est un véritable défi car notre zone d'étude couvre une superficie comparable à celle de l'Europe.
La baleine à bosse est au cœur de nos recherches mais nous suivons également de nombreuses autres espèces, comme les dauphins, les cachalots ou encore les baleines à bec. Au total, 24 espèces de cétacés fréquentent les eaux polynésiennes.

Nous sommes en pleine saison des baleines. Cela signifie que les baleines à bosse ont rejoint les eaux chaudes de Polynésie ?

Oui. Les baleines à bosse sont des espèces migratrices. Elles passent environ la moitié de l'année dans les eaux froides de l'Antarctique, où elles s'alimentent, puis rejoignent des eaux plus chaudes pour se reproduire et mettre bas.
Celles qui arrivent en Polynésie parcourent plus de 8 000 kilomètres depuis la péninsule Antarctique. Elles commencent généralement à arriver dès le mois de juin. C'est l'une des plus longues migrations du règne animal et elle représente un effort énergétique considérable.
À leur arrivée, elles recherchent avant tout des zones calmes. Elles viennent ici pour se reproduire, donner naissance à leurs petits et récupérer après leur long voyage. C'est pourquoi la préservation de ces habitats est essentielle.

© Oceania


Une fois dans les eaux polynésiennes, quelles sont les menaces anthropiques auxquelles sont confrontées les baleines à bosse ?

À l'échelle mondiale, les collisions avec les navires constituent la première cause de mortalité chez les grands cétacés. La pollution sonore est également une menace importante. Les bruits générés par le trafic maritime perturbent leur principal moyen de communication. Cela peut modifier leur comportement, compliquer leurs déplacements ou encore affecter leur reproduction.
Le risque d'empêtrement dans les filets, les cordages ou les déchets plastiques est une autre source de préoccupation. Lorsque des cétacés s'échouent, il est fréquent de retrouver du plastique dans leur estomac. Chez les cachalots, l'ingestion de gros déchets peut provoquer des occlusions intestinales mortelles.
La chasse reste aussi une menace à l'échelle mondiale même si elle n'existe pas en Polynésie.
Plus largement, l'augmentation des activités humaines en mer modifie progressivement leur habitat. À long terme, cette pression peut affecter le comportement des animaux et fragiliser les populations.

Pourquoi ont-elles besoin d’être protégées ?

On ne protège pas les baleines uniquement parce qu'elles sont emblématiques ou fascinantes. On les protège parce qu'elles jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des océans ; mais aussi pour leur valeur patrimoniale inestimable.
Ce sont de véritables ingénieures des écosystèmes marins. Au cours de sa vie, une baleine séquestre en moyenne 33 tonnes de CO₂. C'est bien davantage qu'un arbre. À sa mort, son corps coule vers les grands fonds, où ce carbone reste stocké pendant très longtemps.
Sa carcasse devient ensuite une véritable oasis de vie pour les espèces abyssales, qu'elle peut nourrir pendant plusieurs décennies.
Les baleines contribuent également au bon fonctionnement de l'océan en brassant les nutriments. Leurs déplacements et leurs excréments favorisent notamment le développement du phytoplancton, indispensable à la production d'oxygène et au stockage du carbone. En protégeant les baleines, on protège donc bien plus qu'une seule espèce : on participe à préserver l'équilibre de tout un écosystème.

© Oceania

Sont-elles menacées ?

Dans l'imaginaire collectif, les baleines à bosse sont souvent perçues comme des espèces dont les populations se sont complètement rétablies. C'est vrai à l'échelle mondiale : grâce à l'arrêt de la chasse commerciale, leurs effectifs ont globalement augmenté.
En revanche, certaines populations restent fragiles, notamment celle qui fréquente le Pacifique Sud et les eaux polynésiennes. Historiquement, c'est l'une des plus touchées par la chasse baleinière en Antarctique et elle demeure aujourd'hui parmi les plus petites au monde. Sa protection reste donc essentielle.
En Polynésie, près de 70 % des observations de baleines à bosse sont faites à moins de deux kilomètres des côtes. Elles partagent ainsi leur habitat en grande majorité avec l’Homme. Cette proximité augmente les risques de collision. C'est précisément pour répondre à cet enjeu que nous développons nos programmes de prévention des collisions ainsi que nos travaux de suivi acoustique.

Parlez-nous de ces projets…

Le programme de prévention des collisions est le projet historique de l'association. C'est même la raison pour laquelle Oceania a été créée. Chaque année, pendant la saison des baleines, nous déployons un réseau d'observateurs embarqués sur les navires qui assurent la liaison entre Tahiti et Moorea. Leur rôle est de surveiller la présence des baleines et d'alerter immédiatement l'équipage lorsqu'un risque de collision est identifié, afin qu'une manœuvre d'évitement puisse être réalisée.
En huit ans, plus de 1 000 manœuvres ont ainsi été déclenchées. Chaque saison, nous recrutons cinq observateurs qui interviennent principalement entre août et octobre, parfois jusqu'en novembre. Aujourd'hui, il s'agit de l’un des plus importants programmes de prévention des collisions entre navires et baleines au monde.
Depuis 2024, nous développons également un nouveau projet appelé Ocean Watch, qui réunit la grande majorité de nos missions. L’un des volets est dédié à l’acoustique, notre équipe déploie plusieurs hydrophones, des microphones sous-marins capables d'enregistrer en continu les sons de l'océan.
L'objectif est de mieux connaître les populations de cétacés grâce à leur signature acoustique. Ce dispositif vient compléter les méthodes que nous utilisons déjà, comme la photo-identification ou les analyses génétiques. En combinant ces différentes approches, nous obtenons une vision beaucoup plus complète des populations présentes en Polynésie.

© Oceania

Tous les projets se font avec la population polynésienne. Pourquoi ?

Parce que nous sommes convaincus que la science ne peut pas avancer seule. Les connaissances scientifiques sont indispensables mais elles gagnent à être mises en dialogue avec les savoirs des communautés polynésiennes, qui observent et côtoient ces animaux depuis des générations.
C'est pourquoi nous réalisons des recueils de savoirs auprès des familles et des habitants. Notre objectif est de valoriser ces connaissances et de redonner aux anciens cette juste place, pour qu’ils soient de véritables ambassadeurs de la protection des cétacés. La diversité des regards et des savoirs est primordiale !
 À qui servent les données que vous récoltez ?

Notre première mission est d'améliorer les connaissances sur les cétacés qui fréquentent les eaux polynésiennes. Pour certaines espèces, nous disposons encore de très peu d'informations. Si la baleine à bosse est relativement bien étudiée, ce n'est pas le cas de nombreux autres cétacés.
Les données que nous collectons alimentent également des bases de données internationales afin de faire progresser la recherche à plus grande échelle ; tel que Happy Whale.
Mais elles ont aussi une application très concrète en Polynésie. Aujourd'hui, Oceania est la seule association polynésienne travaillant sur les cétacés à être conventionnée par le gouvernement polynésien. Nos résultats permettent d'éclairer les décisions publiques et d'accompagner parfois l'évolution de la réglementation. Par exemple, nos données sur les collisions entre Tahiti et Moorea ont contribué à faire évoluer la réglementation concernant la mise en place de limitations de vitesse pour les navires sur certains secteurs particulièrement fréquentés par les baleines.

© Oceania

Quel est l'impact du changement climatique sur les cétacés ?

Il reste encore beaucoup de questions sans réponse, mais nous savons déjà que le changement climatique modifiera la disponibilité de leur nourriture. Les baleines à bosse s'alimentent principalement de krill en Antarctique. Or, le développement de cette ressource dépend étroitement de la température de l'eau. Avec le réchauffement des océans, le krill se déplace davantage vers le sud, et les baleines seraient probablement amenées à suivre cette ressource alimentaire.
Cela soulève de nombreuses interrogations. Les baleines trouveront-elles suffisamment de nourriture ? Pourront-elles constituer les réserves énergétiques nécessaires avant leur migration ? Arriveront-elles en Polynésie dans le même état de santé qu'aujourd'hui ?
Pour tenter de répondre à ces questions, nous suivons notamment leur condition physique. Grâce aux drones, nous pouvons mesurer la taille et estimer le poids à leur arrivée puis à leur départ des eaux polynésiennes. Cela nous permet de suivre l'évolution de leur état de santé au fil des années.

© Oceania


La période où les baleines arrivent en Polynésie pourrait-elle changer ?

Nous observons déjà une certaine variabilité. Certaines baleines arrivent en juin, d'autres en juillet, et leur départ peut avoir lieu en octobre comme en novembre. Avec le changement climatique, cette variabilité pourrait s'accentuer. Les océans évoluent, et toutes les espèces migratrices seront concernées. Dans plusieurs régions du monde, on observe déjà des arrivées et des départs à des périodes différentes de celles observées auparavant.
Nous nous interrogeons aussi sur l'évolution de leurs routes migratoires. Les changements de courants marins pourraient-ils modifier leurs itinéraires ? À ce stade, nous ne le savons pas. Les études montrent toutefois que les baleines semblent s'orienter principalement grâce à des repères fixes, comme les reliefs sous-marins. Si ces repères restent inchangés, leurs grandes routes migratoires pourraient être conservées.
En revanche, leur répartition au sein de la Polynésie pourrait évoluer. Les eaux des Australes sont plus fraîches que celles des îles de la Société. Si les températures continuent d'augmenter, il est possible que les baleines privilégient davantage ces secteurs.
Aujourd'hui, beaucoup de questions restent ouvertes. Ce qui est certain, en revanche, c'est que les espèces migratrices, comme les baleines à bosse, feront partie des premières à subir les effets du changement climatique.