Avec son roman Servitude(s), Arnaud Garnier propose un claire-obscure de la Polynésie

Avec son roman Servitude(s), Arnaud Garnier propose un claire-obscure de la Polynésie

Sorti début mai, le premier roman d’Arnaud Garnier, Servitude(s), paru chez l’éditeur polynésien Au Vent des Îles, s’inspire d’un fait réel de 1987 : l’affaire de l’atoll de Faaite, qui a plongé ses habitants et toute la Polynésie française dans l’effroi des frénésies sectaires. Servitude(s), c’est aussi l’histoire de ce journaliste parisien plongé dans ses traumatismes et l’alcoolisme, en pleines années 70, qui par la force du destin doit rencontrer Jacques Brel au bout du monde.

Médecin pédiatre, c’est en mutation sur l’île de Raiatea, à l’hôpital d'Uturoa de 2017 à 2025, qu’Arnaud Garnier découvre la terrible histoire de l'affaire de Faaite, un atoll isolé de l’archipel des Tuamotu. « Le jour de mon arrivée en Polynésie, j'ai été accueilli par une amie qui était elle-même pédiatre, avec qui j'avais travaillé en France, mais qui, elle, est originaire de Tahiti et était expatriée en métropole pour ses études » nous raconte l’auteur.

« Le matin de mon arrivée, elle m'a accueilli chez elle, par un petit déjeuner local avec firi firi et pua’a roti. Et on en vient à parler de nos parents. Elle m'a raconté que son père avait été procureur de la République à Tahiti pendant plusieurs décennies, et la première affaire qu'il avait eue à instruire en 1987 était les bûchers de Faaite ». Une histoire « sidérante », « fascinante », « complètement horrible ». « C'est une histoire qui m'a beaucoup intéressé, tout autant perturbé ».

En effet, l’affaire de Faaite a de quoi donner des frissons. En août 1987, trois femmes débarquent sur l’atoll de 183 habitants à l’époque. Elles se revendiquent du « renouveau charismatique catholique », un courant apparu aux États-Unis dans les années 60, issu du pentecôtisme. Pendant leur séjour sur l’atoll, les trois prédicatrices persuadent les habitants que le diable d’y cache. Le chasser devient une nécessité, faute de quoi, Faaite serait engloutie.

Débute alors une paranoïa collective qui commence en prière, avant que, sur ce petit atoll, chaque habitant devient suspect aux yeux de l’autre. Fin août, les trois prédicatrices prennent une poignée de jeunes hommes pour les amener sur l’atoll voisin de Fakarava. À leur retour, les jeunes hommes se lancent dans des séances d’exorcisme sur des gens qu'ils croient possédés. En tout, ils tuent six personnes : certaines brûlées vives, d’autres torturées puis assassinées, leurs corps brûlés sur des bûchers.

Le drame dure deux jours, du 2 au 4 septembre. Tahiti est prévenue par téléphone, et il faudra attendre l’arrivée du père Hubert Coppenrath et des gendarmes pour mettre fin aux exactions. De cette affaire, 21 personnes seront condamnées, la peine maximale étant fixée à une quinzaine d’années. La principale instigatrice n’est pas inculpée. Pour l'anthropologue Bruno Saura, cette frénésie sectaire s'explique par l'isolement de l’atoll, la petite taille de sa population, le manque de connaissances et la crédulité consécutive favorisant les dérives théocratiques.

« Dans les premières années que j'ai passées à Raiatea, alors qu'il n'était pas du tout question pour moi d'une quelconque envie ou un projet d'écriture, je me suis beaucoup renseigné sur cette l'histoire » confie l’auteur Arnaud Garnier. « Ensuite, quand est venu pour moi le temps de l'écriture de Servitude(s), comme j'avais envie d'en faire un roman noir situé en Polynésie, j'ai souhaité m'inspirer de ce fait ».

Image de gauche : archives de la Dépêche de Tahiti. Image de droite : gravure représentant un bûcher, qui a servi à illustrer le livre de l'anthropologue Bruno Saura

Arnaud Garnier prévient toutefois que son roman « ne relate pas des faits réels ». La temporalité, les personnages, le nom de l’atoll, les motivations religieuses sont différentes. « Je voulais m'affranchir de tout voyeurisme. J'ai situé mon histoire à une époque différente, en 1978 et non pas en 1987. J'ai créé un atoll fictif, Auahi, qui se situe dans les Tuamotu, mais qui n'existe pas ». Et si l’on retrouve aussi deux prédicatrices, celles du roman d’Arnaud Garnier « viennent des États-Unis, elles sont issues d'une secte qui d'ailleurs a existé, qui était le Temple du Peuple qui a sévi dans les années 70 aux États-Unis ».

Au-delà de l’affaire de Faaite, Arnaud Garnier explore avec son roman les dérives sectaires, « l'envie de montrer comment, en très peu de temps, on peut déclencher une sorte de bouffée de fanatisme religieux ». « C'est quelque chose qui m'a toujours intéressé, tout autant qu'inquiété » poursuit l’auteur. « Je me suis pas mal documenté pour l'écriture de Servitude(s), sur un versant strictement fanatisme sectaire ».

Parmi ses inspirations, le Temple du Peuple, mais pas que. « Je me suis aussi intéressé, au-delà de l'aspect religieux ou sectaire, à ces crises de folie collectives, de groupes, qui ont pu émailler notre histoire récente ou ancienne. Il y a une histoire qui remonte à la Renaissance en France : un noble qui revient dans son village suite à une guerre perdue contre la Prusse et qui déclenche la colère de tout le village, sans qu'on comprenne bien pourquoi, et qui finit par être assassiné, brûlé et même mangé par les villageois. Et là, il n’y avait rien de religieux, c'était vraiment une espèce de folie collective en quelques heures ».

Servitude(s), c’est aussi son personnage principal : Ange Delagrive, rédacteur-adjoint à la rubrique nécrologique d’un quotidien de la Capitale. Un anti-héros, écœuré de ses propres écrits, aussi plombant qu’attachant, torturé, rongé par l’alcool, la solitude et son traumatisme. Arnaud Garnier, à travers son personnage principal, nous fait (re)plonger aux premières lignes dans le Paris des années 70, mais à travers la vie morose d’Ange Delagrive. Il faut dire que le personnage porte avec lui les blessures d’une guerre dans laquelle il s’était jeté, jeune, aveugle et insouciant.

De Paris à la Polynésie, en passant par les souvenirs d’Indochine et l’actualité des années 70 (le décès de Debré, la cavale de Mesrine, l’attentat du 20 mai 1975 à Orly), le lecteur plonge aisément dans le voyage d’Ange Delagrive, dépêché à la dernière minute à Tahiti pour interviewer Jacques Brel, qui vit alors ses derniers jours aux Marquises. On y rencontre aussi d’autres personnages, tout aussi attachant, et bien évidemment le drame, les drames racontés avec, parfois, une audacieuse pointe d’humour noir.

L’auteur fait dans ce premier roman un autre clin d’œil à la Polynésie, qui laissera le lecteur avisé amusé. Le titre d’abord. Certes, Servitude(s) renvoie à ce qui nous enferme : l’alcool, le sectarisme, le fanatisme religieux, les traumatismes psychiques. Mais il renvoie aussi aux noms donnés aux impasses tahitiennes : servitude + nom de famille. Des vestiges d’influence foncière, devenus des indications géo-spatiales vagues pour les novices : « servitude Tetuanui 2 (oui parce qu’il peut en exister plusieurs), troisième dos d’âne à gauche ».

Arnaud Garnier pousse même le clin d'oeil un peu plus loin : ses chapitres ne sont pas titrés, ils sont « point-kilométrés » (PK1, PK2, PK3, …), une autre subtilité des méthodologies de géolocalisation locale. Preuve est pour le lecteur averti qu’au-delà du roman noir, et de son inspiration sordide, Arnaud Garnier déclare, avec son premier livre, son attachement à la Polynésie

« L'écriture de ce roman doit énormément de choses à la Polynésie et à ses habitants », confie l’auteur, qui rend hommage aussi à « la terre », « les paysages », « les personnes ». « Pendant toute la deuxième partie du roman, mon personnage redécouvre la vie et la beauté de la vie à travers son exil dans ce petit atoll des Tuamotu, et surtout à travers toutes les personnes qu'il va rencontrer et qui vont lui témoigner de la bienveillance ».

Il y a là, peut-être, un parallèle avec les quelques années de la vie de l’auteur en Polynésie. « C'est un environnement et un mode de vie qui m'ont profondément marqué. Je me trouve vraiment chanceux d’avoir vécu à Raiatea, d'avoir pu aussi permettre à mes enfants de découvrir pendant toutes ces années un mode de vie très différent de ce qu'ils avaient pu connaître auparavant ».