Deux ans après le passage dévastateur du cyclone Chido sur Mayotte, Djoumoi Ramia, président de l’Ordre des Experts-Comptables de Mayotte, livre un regard sans concession sur l’état de l’économie mahoraise. Entre épuisement des chefs d’entreprise, limites des dispositifs d’aide, sentiment d’abandon et nécessité d’une refondation collective, il appelle à dépasser le discours sur la « résilience » pour poser une question centrale, celle de l’égalité réelle et de la justice territoriale pour Mayotte.
Quel a été l'impact réel de Chido sur le tissu économique mahorais et quels secteurs ont été les plus touchés ?
Chido n'a pas seulement détruit des toits — il a fracassé des années de construction économique. Le tissu entrepreneurial mahorais, déjà fragile par nature, a encaissé un choc sans précédent. Les secteurs les plus durement touchés sont le commerce de proximité, la restauration, le BTP et les très petites entreprises informelles qui constituent l'essentiel de notre économie réelle. Ces structures n'ont pas de trésorerie de secours, pas de plan de continuité d'activité. Quand le cyclone passe, elles s'arrêtent — et certaines ne redémarrent jamais.
Ce qu'on a vu dans nos cabinets, c'est une accumulation de drames : des entrepreneurs qui avaient tout investi dans leur outil de travail, sans assurance adaptée, parfois sans même avoir pu déposer leurs comptes depuis deux ou trois ans. Chido a révélé en creux toute la fragilité structurelle que nous dénonçons depuis des années.
Les aides promises ont-elles réellement atteint les acteurs économiques ?
Sur ce point, il faut être juste et reconnaître que l'État a été au rendez-vous. Des aides financières d'urgence ont été déployées rapidement auprès des entreprises, sur la base de critères définis, et nous ne pouvons que saluer cette mobilisation. Ce n'était pas rien — dans un territoire comme le nôtre, où chaque semaine d'inactivité peut être fatale pour une TPE, la réactivité de l'État a compté.
Oui, certains diront que les critères étaient trop restrictifs, que des entreprises sont passées entre les mailles du filet — et ces voix méritent d'être entendues. Mais globalement, force est de constater que ces aides ont été bien accueillies par une très large majorité des acteurs économiques et ont permis à beaucoup d'entreprises de relever la tête. À cela s'ajoutent des mesures complémentaires précieuses : reports d'échéances fiscales et sociales, annulations de dettes — autant de bouffées d'oxygène concrètes pour des structures à bout de souffle.
Ce que nous devons maintenant exiger, c'est que cette dynamique ne s'arrête pas là. L'urgence post-cyclone est derrière nous, mais les besoins de reconstruction durable, eux, sont toujours devant nous.
Deux ans après, les entreprises se sont-elles relevées ?
Permettez-moi d'abord de recadrer la question — et d'en challenger les fondements. Pensez-vous vraiment que les difficultés des entreprises mahoraises remontent à deux ans ? Chido n'est pas le début de la crise. C'est la quatrième en cinq ans, sans temps de récupération entre elles.

Depuis 2020, Mayotte a encaissé des chocs en série : le Covid, qui a isolé brutalement et effondré l'économie. L'opération Wuambushu en 2023, qui a exacerbé les tensions communautaires et laissé des fractures sociales profondes. La crise de l'eau en 2024 — des mois de stress hydrique quotidien, une atteinte à la dignité élémentaire, un épuisement des ménages et des entreprises que l'on a trop vite oublié. Et enfin Chido, le traumatisme aigu collectif, la destruction des repères physiques et symboliques.
Ce que la psychologie nous enseigne — et que nous avons trop longtemps ignoré dans les politiques publiques — c'est qu'un individu, une société, qui accumule les traumatismes sans les traiter ne peut pas se projeter dans l'avenir.
« On ne reconstruit pas sur des fondations fissurées. »
Alors quand on me demande si les entreprises se sont relevées, je réponds : avant même de parler de reconstruction matérielle, il faut parler de reconstruction psychologique. Elle passe par trois étapes indissociables.
GUÉRIR, d'abord. Cinq ans de crises imposées de l'extérieur ont installé chez beaucoup de Mahorais un état d'épuisement psychique chronique — ce que les spécialistes du trauma appellent un trauma complexe. On ne relance pas une entreprise avec un dossier de subvention quand on n'a pas encore digéré le choc.
SE RÉIDENTIFIER, ensuite. Chaque crise a creusé une fracture différente. Ensemble, elles ont morcelé le sentiment d'appartenance commune. Mayotte doit pouvoir dire : « Voilà ce que nous avons vécu, et voilà qui nous sommes malgré tout. »
AGIR, enfin. La vraie refondation, c'est repositionner les entrepreneurs mahorais comme concepteurs de leur propre avenir, pas comme bénéficiaires passifs d'une reconstruction conçue ailleurs pour eux. Dans dix ans, la réussite se mesurera à une seule chose : est-ce que les Mahorais pourront dire « c'est nous qui avons reconstruit » ?
Existe-t-il un sentiment d'abandon ou d'essoufflement localement ?
Oui, clairement. Et je le dis sans détour parce que le nier serait trahir ceux que nous représentons. Il y a une lassitude profonde chez les entrepreneurs mahorais. Ils ont vu passer des annonces, des visites ministérielles, des plans de reconstruction. Mais sur le terrain, la lenteur administrative, le manque de foncier disponible, l'accès difficile au crédit bancaire et les pénuries de matériaux créent un sentiment d'impuissance réel.
Ce qui m'inquiète le plus, c'est l'essoufflement des chefs d'entreprise qui avaient encore de l'énergie après Chido. Deux ans de démarches, d'attente, de dossiers rejetés — ça use. Notre rôle, c'est aussi d'être là pour ne pas les laisser craquer seuls.
Comment l'Ordre des experts-comptables de Mayotte s'est-il mobilisé après Chido ?
Dès les premiers jours, nous avons choisi d'être sur le terrain plutôt que dans les communiqués. L'Ordre a organisé des permanences d'urgence, accompagné gratuitement ou à tarif réduit les entreprises sinistrées pour constituer leurs dossiers d'aide, et interpellé le Conseil National pour que Mayotte ne soit pas traitée comme une région ordinaire.
.jpeg)
Notre spécificité — économique, sociale, démographique — exige des réponses sur mesure, pas du copier-coller hexagonal. Ce combat, je le mène chaque jour depuis ce fauteuil.
Cette catastrophe a-t-elle changé votre métier ?
Profondément. Chido nous a obligés à sortir du rôle du technicien de la norme comptable pour devenir de véritables accompagnateurs de crise. On a fait de la médiation, du conseil psychologique informel, du travail social parfois. Parce que nos clients ne venaient plus nous voir avec des bilans — ils venaient avec leur désarroi.
Cela m'a confortée dans une conviction : à Mayotte, l'expert-comptable ne peut pas être un professionnel de cabinet fermé. Il doit être un acteur du développement territorial, ancré dans les réalités de son île, capable de parler aussi bien aux institutions qu'aux petits commerçants du marché de Mamoudzou. Cette crise a accéléré cette transformation. Et je crois que c'est une évolution irréversible et nécessaire.
Quel regard portez-vous sur la résilience des entrepreneurs mahorais ?
La résilience. Voilà un mot que je refuse d'employer, et je vais vous dire pourquoi.
Quand on parle de résilience à propos des Mahorais, on fait presque un compliment à une situation qui est en réalité une honte. Ce qu'on appelle « résilience », moi j'appelle ça de la fatalité. De la résignation. Celle d'hommes et de femmes qui ont appris, à force de coups, que personne ne viendrait vraiment les sortir de là — alors ils font avec. Ce n'est pas de la force. C'est de l'épuisement qui s'est habillé en dignité parce qu'il n'avait pas le choix.
Et pour comprendre cette résignation, il faut regarder les faits en face.
Mayotte a été systématiquement mise à l'écart des outils de développement des territoires ultramarins. La LODEOM sociale ? Exclue depuis 2019. La convergence sociale ? En retard assumé — le SMIC mahorais ne passera à 1 449 euros brut qu'au 1er juin 2026. Et les charges patronales ? Partout ailleurs — régions d'outre-mer, Hexagone — la cotisation patronale est de 7 %. À Mayotte, elle est de 11 %, dont 5,22 % de cotisation salariale. On paie plus. Pour moins de prestations médicales.
« Ce n'est pas une demande de faveur. C'est une question de justice. »
Et voilà peut-être l'injustice la plus criante : Mayotte est la seule région française dont les entreprises dégagent des excédents de cotisations retraite versés à la Caisse Nationale. Nos entreprises cotisent, elles alimentent le système, elles contribuent à la solidarité nationale — et en retour, nos retraités du secteur privé perçoivent des pensions moyennes de 300 à 400 euros par mois. Dans un territoire où le coût de la vie est parmi les plus élevés d'outre-mer. Nos entrepreneurs financent la retraite des autres pendant que les leurs survivent dans une précarité indigne. Est-ce de la résilience, ça ? Non. C'est une spoliation silencieuse que l'on demande aux Mahorais d'accepter avec le sourire.
.jpeg)
Et au quotidien, comment voulez-vous qu'un chef d'entreprise se projette dans l'avenir quand il rentre chez lui le soir et que le robinet est à sec — un jour sur deux, parfois un jour sur trois ? Cette crise de l'eau ne génère pas seulement de l'épuisement humain — elle a des conséquences écologiques dramatiques : la multiplication des bouteilles plastiques sur notre territoire, sans infrastructure de retraitement ni de recyclage digne de ce nom. On règle un problème immédiat en en créant un autre, à long terme, pour les générations suivantes.
Alors non. Les entrepreneurs mahorais n'attendent pas de la pitié. Ils n'ont que faire d'être célébrés pour leur supposée résilience. Ce qu'ils demandent — ce qu'ils exigent — c'est simplement un cadre juridique, social et fiscal stable et équitable. Rien de plus. Rien d'extraordinaire. Juste les mêmes règles du jeu que les autres. Pour pouvoir enfin commencer à rêver — à bâtir, à investir, à transmettre — dans ce territoire magnifique où chacun devrait trouver sa place.

