Présent à la REF 2026, Anthony Lebon, Président de la Fédération réunionnaise du bâtiment et des travaux publics (FRBTP) et vice-président du Medef, alerte sur la situation du secteur à La Réunion. Recul de la commande publique, baisse du chiffre d’affaires, emplois perdus, besoins croissants en logements, en mobilité ou encore en infrastructures : pour lui, le paradoxe n’a jamais été aussi fort entre les besoins du territoire et les chantiers effectivement réalisés. À l’aube de ses 75 ans, la FRBTP entend plus que jamais faire entendre la voix des entreprises et plaide pour une programmation des investissements sur le long terme, au-delà des mandats politiques.
Outremers360 : Quel est aujourd’hui le rôle de la Fédération réunionnaise du bâtiment et des travaux publics ?
Anthony Lebon : La FRBTP a la particularité d’appartenir à deux réseaux : celui de la Fédération française du bâtiment et celui de la Fédération nationale des travaux publics. Elle fêtera ses 75 ans l’année prochaine. Notre objectif est de défendre les intérêts de nos adhérents, de promouvoir les métiers du bâtiment et des travaux publics, mais également d’accompagner la formation et de l’orienter en fonction des besoins du territoire.
Nous sommes aussi en relation avec l’ensemble des acteurs économiques, institutionnels et politiques sur tous les sujets qui touchent, directement ou indirectement, notre filière. Aujourd’hui, la Fédération représente 87 % de la profession à La Réunion.
Quelles sont aujourd’hui les principales difficultés rencontrées par les entreprises réunionnaises du BTP ?
La principale difficulté de nos chefs d’entreprise, c’est le manque de visibilité. Une entreprise doit pouvoir anticiper, adapter son appareil productif, recruter et former. Or nous avons connu ces dernières années un véritable manque de visibilité, notamment sur la commande publique.
C’est d’autant plus paradoxal que les besoins du territoire sont considérables. Sur le logement, nous avons 150 000 personnes mal logées à La Réunion (avec 50 000 demandes de logement). Nous avons aussi des enjeux majeurs autour de l’eau. Il peut pleuvoir ici, en une nuit, ce qu’il pleut en trois ans à Paris et, malgré cela, nous pouvons manquer d’eau au robinet. Lors du dernier cyclone, certains foyers sont restés privés d’électricité ou d’eau, parfois encore plusieurs semaines après.
Il y a également la mobilité. Nous avons un véritable « coma circulatoire » avec des Réunionnais qui passent énormément de temps dans les bouchons pour aller travailler et rentrer chez eux.
On nous a demandé d’avancer sur la qualité de vie au travail, et les entreprises ont fait leur part. Tout est encore perfectible, bien sûr, mais je pense que, tous secteurs confondus, la qualité de vie s’est nettement améliorée au sein des entreprises au cours des dix dernières années. Mais cette qualité de vie est largement mise à mal lorsqu’un salarié passe jusqu’à deux heures pour se rendre au travail ou rentrer chez soi.
Vous estimez donc qu’il existe un décalage entre les besoins identifiés et les investissements réalisés ?
Il y a un paradoxe évident entre les besoins du territoire, ce qui est annoncé et ce qui se fait réellement. On ne peut pas demander aux entreprises réunionnaises de maintenir un appareil productif conséquent, d’être prêtes à répondre aux besoins du territoire, et ne pas réussir ensuite à faire sortir les chantiers.
Les chiffres permettent de mesurer cette évolution. Il y a quelques années, le bâtiment et les travaux publics représentaient environ 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel à La Réunion. Nous étions déjà descendus à 1,4 milliard d’euros, et la baisse s’est poursuivie. Sur les dix dernières années, nous sommes finalement passés, en ordre de grandeur, de 2 milliards à 1 milliard d’euros par an.
Et les conséquences sont aussi sociales : en dix ans, le secteur est passé de 25 000 à 18 000 salariés. Dans le même temps, les besoins n’ont pas diminué, bien au contraire. Ils augmentent en matière de logement, de mobilité, de réseaux d’eau, d’entretien des infrastructures ou encore du réseau routier.

Vous insistez également sur le coût futur du report des investissements. Pourquoi ?
Parce que lorsqu’on ne réalise pas aujourd’hui un investissement nécessaire, on crée ce que j’appelle de la « dette grise ». On repousse le problème et, à terme, il coûte beaucoup plus cher au contribuable.
Prenons l’exemple d’un ouvrage d’art : ne pas l’entretenir au bon moment peut conduire à un coût multiplié par neuf à terme. Nous ne sommes donc pas là pour quémander de l’argent. Nous disons simplement qu’être vigilant sur la dépense publique, c’est aussi éviter que 1 euro non investi aujourd’hui n’en coûte beaucoup plus demain.
Les entreprises, elles, jouent déjà un rôle d’amortisseur. Lorsqu’il y a une hausse du carburant, du fret ou du prix des matériaux, elles l’absorbent très rapidement. Elles ne peuvent pas toujours la répercuter sur le client final, qu’il s’agisse d’un particulier dont le financement est déjà arrêté ou d’un marché public dont l’enveloppe est fixée.
Comment expliquez-vous que certains projets ne sortent pas alors même que les besoins et parfois les financements existent ?
Il peut y avoir des effets d’annonce, mais il peut aussi y avoir, malgré la volonté des différents acteurs, un grain de sable qui bloque toute la chaîne. C’est précisément sur cette chaîne située entre le budget disponible et le chantier qui, finalement, ne sort pas qu’il faut travailler.
Les blocages peuvent être politiques, réglementaires, financiers, environnementaux ou administratifs. Il faut donc reprendre les dossiers un par un, regarder très précisément où cela bloque et mobiliser tous les acteurs concernés. Nous travaillons d’ailleurs avec les services de l’État, notamment autour des pouvoirs dérogatoires du préfet et des sujets de simplification.
La diminution des financements publics vous inquiète-t-elle pour les prochaines années ?
Oui, évidemment. Nous avons notamment connu une baisse de la ligne budgétaire unique d’environ 40 millions d’euros à La Réunion, avec, selon nos estimations, un effet de levier de cinq à six sur l’activité générée. Les conséquences d’une baisse de l’investissement ne se voient pas nécessairement immédiatement : elles peuvent apparaître deux ou trois ans plus tard.
Nous estimons ainsi que les répercussions sur l’emploi pourraient représenter entre 2 000 et 3 000 salariés du BTP en moins à l’horizon 2028. Nous savons que la France doit faire un effort sur sa dette et notre filière n’a jamais dit qu’elle devait en être exemptée. Mais, dans ce contexte, il faut au moins se battre collectivement pour que les chantiers qui peuvent être réalisés le soient effectivement.

Vous réclamez surtout davantage de planification. Sur quelle durée ?
Il faut arrêter de planifier à deux ans. Nous avons besoin d’une planification qui dépasse les mandats politiques, sur 10, 15, 20 ou 25 ans, voire d’une feuille de route à 25 ou 30 ans.
C’est la seule manière de donner de la visibilité aux entreprises mais aussi aux jeunes. Si nous voulons rendre nos métiers attractifs, il faut pouvoir leur dire : voilà les besoins qui vont exister dans vingt ou trente ans, voilà les secteurs dans lesquels il y aura du travail et voilà les formations vers lesquelles vous pouvez vous orienter.
La transition énergétique ne se fera pas sans le bâtiment et les travaux publics. La rénovation des infrastructures, les logements adaptés au climat, les nouvelles mobilités, la route intelligente : derrière tout cela apparaissent aussi de nouveaux métiers, avec du numérique et désormais de l’intelligence artificielle. Les entreprises peuvent se préparer et former si elles savent vers quoi le territoire veut aller.
Quelles seront les priorités de la FRBTP dans les prochains mois ?
À La Réunion, nous voulons notamment poursuivre les échanges avec les maires. Avec bientôt 75 ans d'expertise sur le territoire, nous avons du recul sur ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas et ce qu'il est possible de faire. Nous voulons participer à la co-construction de cette planification de long terme.
Et il y a aussi un mot que je ne souhaite plus entendre comme une réponse à tout : « résilience ». Cela fait cinq ans que l’on nous parle de résilience. Mais la résilience n’est pas une fin en soi. Elle doit permettre de passer d’une étape à une autre.
Les entreprises ont démontré leur capacité de résilience. Les territoires ultramarins aussi. Ils ont montré leur capacité à innover et à résister à des crises qui sont souvent amplifiées dans les Outre-mer, notamment en raison du coût du fret ou des difficultés d’approvisionnement. Maintenant, il faut avancer.
Vous étiez présent à la REF 2026. Qu’attendez-vous de ce rendez-vous et des échanges qui s’y sont tenus ?
La REF permet d’abord d’entendre les grandes orientations politiques et de mieux comprendre la place donnée aux Outre-mer. Cela nous permet ensuite de repositionner le dialogue que nous devons avoir avec les décideurs.
Ce que je constate, c’est que les infrastructures ne sont pas encore suffisamment au centre du débat. Pourtant, la dette grise continue d’augmenter. Si ces sujets ne sont pas pris en compte rapidement et au plus haut niveau, nous allons continuer à creuser un retard qui deviendra de plus en plus difficile à rattraper.
Mais je retiens aussi quelque chose de positif de cette REF : nous savons ce qu’il faut faire et nous connaissons les solutions. Les entrepreneurs du BTP sont prêts. Ce que nous attendons maintenant, c’est que nous ayons collectivement le courage de faire les arbitrages nécessaires et d’aller vers ces solutions.

