A Tsingoni, sur la côte ouest de Mayotte, les fouilles archéologiques de la plus ancienne mosquée de France racontent l'histoire du peuplement de l'île, son développement jusqu'au sultanat et les multiples facettes de son islam.
A Mayotte, 101e département français, la mosquée de Tsingoni est reconnaissable à son imposant minaret. Celui-ci n'a pourtant été construit qu'en 1991.
Cinq siècles auparavant, la mosquée était le symbole de la puissance des sultans, qui avaient fait de Tsingoni leur capitale. La mosquée, classée aux Monuments historiques depuis 2015 et toujours en activité, fait l'objet d'un projet de restauration par la mairie.
C'est dans ce cadre que des fouilles - les premières sur une mosquée en France - y ont été menées de juillet à septembre 2023 par l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). Il a fallu enlever l'enduit de ciment blanc qui recouvrait l'édifice, puis travailler entre les rituels, pour organiser des fouilles qui portaient sur les vestiges bâtis et enfouis (murs, sols et une partie du sous-sol).
Tout ceci avec le plein accord des habitants. « La population mahoraise s'intéresse à son patrimoine et à ses origines austronésiennes, bantous, swahili... ce melting-pot fait leur particularité », souligne Justine Saadi, la responsable scientifique du chantier.
Le peuplement de l'archipel des Comores, dont Mayotte constitue l'île la plus orientale, est attesté depuis la fin du premier millénaire. L'historien Martial Pauly, enseignant-chercheur à l'Inalco et qui a participé à l'étude de l'Inrap, rappelle que l'arrivée de l'islam à Mayotte s'est faite par les routes commerciales.
« On subodore que ce sont plutôt des marins omanais voire persans qui ont véhiculé l'islam dans ces régions. Mais on sait aussi que l'animisme est resté très longtemps en place », note-t-il. « L'archéologie tend plutôt à voir une islamisation progressive à partir des 11e, 12e siècles », affirme-t-il.
« Tsingoni est très intéressante puisqu'elle nous raconte la fondation d'un pouvoir local, du sultanat, et interroge les traditions orales », relate Martial Pauly.
Trois siècles avant le sultanat
A l'issue de leurs fouilles, les chercheurs ont pu séquencer l'histoire de la mosquée, et faire remonter son existence de trois siècles avant ce qui était estimé jusqu'alors. Ils émettent d'abord l'hypothèse d'une mosquée construite en matériaux périssables, vers la fin du 12e siècle. Ils ont retrouvé trace d'un sol de chaux « percé d'une multitude de trous », note Justine Saadi.
Puis, au 13e siècle, place à la première mosquée en dur, en grès de plage, corail et basalte. Pour les archéologues, le corail est un « marqueur chronologique régional », utilisé dans d'autres mosquées de la côte est africaine et du canal du Mozambique à cette période.
Quelques changements structurels sont observés au 14e siècle, où sont aussi retrouvées les traces d'un « incendie qui a probablement ravagé la toiture en bois ».
Puis, au 16e siècle, c'est le monumentalisme à l'œuvre, corollaire au développement économique : doublement des espaces, et établissement d'un mihrab remarquable (niche indiquant la direction de la Kaaba à la Mecque). Cet élément liturgique majeur est daté de 1538, et une inscription atteste de la présence du sultan Ali Mohamed comme dirigeant de Mayotte.
« Certaines traditions disent que c'est le point d'arrivée de l'islam. On sent bien toute l'idéologie qui est derrière : faire des sultans les introducteurs de l'islam, de la civilisation, de la construction en pierre », relate Martial Pauly. Mais l'archéologie raconte donc une autre histoire, où l'islam était présent trois siècles avant les sultans.
Islam et animisme
De quel islam parle-t-on ? L'analyse des sépultures qui jouxtent la mosquée permet d'identifier l'islam sunnite chaféite, expliquent les chercheurs. L'islam sunnite chaféite est très ouvert sur le monde, versant même vers le syncrétisme religieux.
Tsingoni et sa mosquée resteront dominants jusqu'au 18e siècle, où les tensions entre Mayotte et Anjouan auront raison de sa puissance. Après la vente de Mayotte à la France en 1841 et jusqu'à nos jours, la mosquée connaîtra plusieurs restaurations.
Lors de l'une d'elles, probablement vers 1930, les restaurateurs ont glissé dans les murs un fragment de Coran chiffonné accompagné d'un clou de charpente : un « dépôt votif qui mêle islam et animisme mahorais », note Justine Saadi, et un nouvel exemple de la richesse culturelle de Mayotte, qui sera mise en avant le prochain week-end lors des Journées du patrimoine.
Avec AFP

