Outremers360, en partenariat avec Méridiam, poursuit sa série consacrée aux grands chantiers qui transforment durablement les territoires ultramarins. Routes, ports, ponts, équipements majeurs : ces infrastructures ont changé la vie quotidienne, remodelé les territoires et parfois ouvert de nouvelles perspectives de développement. Dans des espaces soumis à des contraintes géographiques, climatiques et humaines singulières, construire outre-mer ne relève jamais du simple aménagement. Derrière chaque ouvrage, il y a une ambition politique, des défis techniques hors normes, des choix financiers lourds et une promesse faite à l’avenir.
Quatrième volet de notre dossier : la centrale du Moule, en Guadeloupe. Mise en service en 1998 pour répondre à un double enjeu : sécuriser l’alimentation électrique du territoire et soutenir la filière canne-sucre, cette infrastructure stratégique a accompagné pendant près de trois décennies l’évolution du système énergétique guadeloupéen. Longtemps alimentée alternativement par la bagasse et le charbon, elle vient d’achever une transformation majeure pour fonctionner désormais entièrement à la biomasse. Une nouvelle étape qui prolonge la vie du site tout en l’inscrivant dans la transition énergétique du territoire. Si l’autonomie énergétique reste encore lointaine, Nicolas de Fontenay, directeur Antilles-Guyane d’Albioma, la considère avant tout comme un cap, porté par la diversification des sources de production et l’émergence de nouvelles filières locales. Selon lui, « le foisonnement des solutions sera la solution ».
Un modèle construit autour de la canne et de l’énergie
À la fin des années 1990, la Guadeloupe fait face à deux problématiques étroitement liées. D’un côté, la production électrique est encore largement concentrée autour de Jarry. De l’autre, la filière canne-sucre traverse une période de profonde restructuration et ne compte plus qu’une seule sucrerie pour la Guadeloupe continentale. « Il y avait le besoin de spatialiser un peu plus les énergies de base et pilotables en dehors du seul pôle de production qui était Jarry, et parallèlement de venir en soutien à la filière sucre-canne », replace Nicolas de Fontenay, qui connaît le site depuis plus de vingt-cinq ans.
Le principe retenu est alors celui de la cogénération. Pendant la campagne sucrière, la bagasse, résidu fibreux obtenu après broyage de la canne, devient le combustible de la centrale. En échange, celle-ci fournit à la sucrerie la vapeur indispensable à la fabrication du sucre ainsi que l’électricité nécessaire à son fonctionnement. Nicolas de Fontenay décrit volontiers ce fonctionnement originel comme une forme de « troc » industriel.
Mais la campagne sucrière ne dure que cinq à six mois. Pour rentabiliser un équipement industriel aussi important et, surtout, assurer une production électrique régulière toute l’année, il faut alors trouver un combustible complémentaire. À la fin des années 1990, ce sera le charbon, notamment importé de Colombie. Pendant plus de vingt ans, le modèle de la centrale reposera ainsi sur cette alternance : la bagasse durant la campagne sucrière, le charbon le reste de l’année. Un fonctionnement qui doit aussi être replacé dans les choix énergétiques de l’époque. « C’était l’énergie la plus disponible, la moins chère et elle n’était pas très éloignée », rappelle Nicolas de Fontenay.
Une infrastructure qui a contribué à maintenir la filière canne-sucre
Au-delà de la production électrique, l’installation de la centrale a profondément structuré l’économie locale. Pour Nicolas de Fontenay, cette organisation a participé à la pérennisation de toute une filière. « Cela a permis à la filière sucre-canne d’exister, de continuer à produire et de maintenir tous les emplois de la filière […] Environ 1 500 familles dépendent directement ou indirectement de la filière canne-sucre en Guadeloupe », souligne-t-il.
La centrale constitue aujourd’hui un site industriel important, avec 94 salariés issus du territoire. Autour d’elle gravite également tout un tissu d’entreprises locales dans la maintenance, le transport, le BTP et la logistique portuaire. « Depuis 1998, nous faisons travailler de façon continue les entreprises locales », insiste Nicolas de Fontenay.
Accélérer la transition énergétique
Près de trente ans après sa construction, la centrale du Moule vient d’opérer une mutation majeure.
Les lois de transition énergétique adoptées à partir de 2015 et leur déclinaison dans les Programmations pluriannuelles de l’énergie (PPE) ont progressivement rebattu les cartes. L’objectif affiché est ambitieux : augmenter fortement la part des énergies renouvelables et tendre, à terme, vers davantage d’autonomie énergétique dans les territoires ultramarins. Pour Nicolas de Fontenay, ces objectifs ont surtout eu une vertu : « On savait que ces dates étaient très ambitieuses. Mais elles ont eu cette valeur de créer une dynamique de changement. Et cette dynamique s’est effectivement mise en place », observe-t-il.
La Guadeloupe produit aujourd’hui, selon les chiffres cités par Nicolas de Fontenay, autour de 36 à 37 % de son électricité à partir d’énergies renouvelables. Encore loin de l’autonomie énergétique, mais suffisamment pour illustrer le chemin parcouru depuis une dizaine d’années.

L’abandon du charbon
La transition a nécessité près de deux années de travaux. Il ne suffisait pas de remplacer un combustible par un autre : toute une partie de l’outil industriel et de sa logistique a dû être repensée. Les granulés de bois ne se transportent ni ne se stockent comme le charbon. De nouveaux espaces de stockage ont donc été aménagés, notamment sur le port et sur le site. Les circuits logistiques ont été modifiés et les chaudières adaptées. « C’est comme si nous étions repartis avec un nouvel outil industriel », résume Nicolas de Fontenay.
Cette transformation s'est accompagnée d'un programme de pérennisation du site. Initialement prévue jusqu'en 2033, son exploitation dispose désormais d'une visibilité jusqu'en 2047. Une prolongation qui sécurise également, sur le long terme, la relation avec la filière sucrière.
Un site désormais 100 % biomasse
Dans son fonctionnement actuel, deux chaudières assurent la production toute l’année à partir de biomasse. Une troisième unité est conservée pour répondre aux besoins spécifiques de la campagne sucrière et fonctionne alors avec la bagasse.
Cette évolution intervient alors que d’autres sources renouvelables, notamment le photovoltaïque et l’éolien, prennent progressivement davantage de place dans le mix énergétique guadeloupéen.
La transformation du Moule ne signifie toutefois pas que la Guadeloupe dispose aujourd’hui de suffisamment de biomasse pour alimenter seule une centrale de cette taille. Le foncier et les ressources locales restent limités et une grande partie de la biomasse est importée du Canada, qui couvre 75 à 80 % des besoins hors bagasse.
Réduire les importations et faire émerger davantage de biomasse locale
C’est précisément l’un des prochains enjeux de la centrale : « La suite, c’est d’intégrer de plus en plus de biomasse locale et de diminuer au fur et à mesure les importations », explique Nicolas de Fontenay.
L’objectif n’est pas de laisser penser que la Guadeloupe pourra, à court terme, couvrir l’ensemble de ses besoins. Mais le changement de combustible peut progressivement faire émerger de nouvelles filières de récupération et de valorisation de ressources locales. Une logique qui pourrait demain aller encore plus loin avec l'intégration de combustibles solides de récupération, les CSR, produits à partir de déchets actuellement destinés à l’enfouissement.
Transformer les déchets
L’espace disponible pour stocker les déchets est limité et les capacités d’enfouissement finissent par atteindre leurs limites. Le projet envisagé consisterait à trier les déchets ménagers afin d'en extraire leur fraction combustible, transformée ensuite en granulés utilisables pour produire de l’énergie.
Nicolas de Fontenay estime qu’à partir du volume de déchets produit en Guadeloupe, environ 250 000 tonnes d’ordures ménagères, près de 70 000 tonnes de CSR pourraient potentiellement être obtenues. « Ces combustibles ne viendraient pas augmenter la puissance de la centrale : ils se substitueraient à une partie de la biomasse importée », précise-t-il.
La souveraineté énergétique comme cap plus que comme échéance
La centrale du Moule illustre ainsi une évolution plus large de la stratégie énergétique des territoires ultramarins. L’autonomie énergétique totale n’est pas pour demain et Nicolas de Fontenay ne cherche pas à le masquer.
Les systèmes électriques insulaires présentent en effet une difficulté particulière. L’augmentation de la production solaire et éolienne se heurte progressivement aux capacités des réseaux existants. Dans plusieurs zones, explique-t-il, ceux-ci approchent désormais de leurs limites pour accueillir de nouvelles productions intermittentes. Des investissements importants seront donc nécessaires dans les années à venir.
L'autre révolution attendue : le stockage de l’électricité.
L’enjeu de l’autonomie énergétique sera aussi de mieux stocker les productions intermittentes, notamment solaire et éolienne. « Le gros changement de dimension viendra du stockage. Aujourd’hui, les solutions existent, mais restent encore trop limitées à l’échelle des besoins du territoire », souligne Nicolas de Fontenay.
« Le foisonnement des solutions sera la solution »
En attendant cette rupture technologique, l'avenir énergétique de la Guadeloupe passera donc moins par une énergie miracle que par la combinaison de plusieurs ressources.
Albioma vient notamment d'obtenir un permis exclusif de recherche en géothermie dans le sud de la Basse-Terre. Pour Nicolas de Fontenay, cette diversification est précisément la condition permettant de tendre progressivement vers davantage de souveraineté. « Le foisonnement des différentes solutions sera la solution », affirme-t-il.

