Alors que les travaux parlementaires autour de la future loi dite « intégrale » contre les violences faites aux femmes et aux enfants doivent débuter le 7 septembre, les indicateurs restent particulièrement préoccupants dans l’ensemble des Outre-mer. À Mayotte, les violences intrafamiliales ont augmenté de 123 % depuis 2020 ; à La Réunion, 6 875 victimes de violences intrafamiliales ont été recensées en 2025 ; en Guyane, les violences sexuelles ont progressé de 33 % au premier semestre 2026 ; en Guadeloupe, 861 victimes de violences sexuelles ont été enregistrées en 2025, tandis qu’en Martinique 1 213 victimes de violences conjugales avaient été recensées en 2024. Dans le Pacifique, la Nouvelle-Calédonie a enregistré 2 840 victimes de violences intrafamiliales en 2025 et une hausse de 23,2 % des violences sexuelles sur un an, tandis que la Polynésie française reste elle aussi fortement concernée.
Des réalités différentes selon les territoires, qui appellent, selon la ministre, une attention renforcée et des réponses adaptées, sans stigmatisation. Inceste, accompagnement des victimes, formation des professionnels, accès à la justice ou éloignement géographique : Aurore Bergé veut désormais « accélérer, renforcer, amplifier » tous les dispositifs existants, tout en adaptant la réponse aux spécificités de chaque territoire.
Les chiffres des violences faites aux femmes et aux enfants sont particulièrement élevés dans plusieurs territoires ultramarins. En quoi la future loi intégrale permet-elle d’y répondre différemment ?
Constater qu’il y a davantage de faits dans les territoires ultramarins, ce n’est pas stigmatiser ces territoires. C’est reconnaître qu’il existe des vulnérabilités particulières. Cela peut être lié au manque d’anonymat, aux difficultés de mobilité ou encore aux réalités géographiques. À La Réunion, par exemple, la situation n’est pas la même dans les Hauts et dans les Bas.
Il faut accepter l’idée qu’il existe des contraintes et des vulnérabilités qui renforcent la possibilité que les violences s’installent et durent. La précarité a aussi des conséquences. Mais je suis toujours très vigilante : il ne faut surtout pas que cela soit interprété comme une volonté de stigmatiser les territoires ultramarins. Au contraire, cela doit entraîner une attention et des dispositifs renforcés.
Vous évoquez notamment l’inceste. Qu’est-ce que la loi doit changer sur ce sujet ?
Aujourd’hui, l’inceste n’est pas une infraction autonome dans notre code pénal. Avec les parlementaires et les associations qui oeuvrent notamment dans le champ de l’enfance, nous considérons qu’il existe des spécificités très particulières à l’inceste. Ce n’est pas simplement une circonstance aggravante. C’est une violence d’un ordre spécifique, qui doit être appréhendée comme telle. Il faut également nous interroger sur les personnes concernées. L’inceste, est-ce uniquement le père, le frère ou le grand-parent ? Est-ce que cela doit également concerner, par exemple, les cousins ?
À partir du moment où il existe un lien familial, il y a un terreau plus propice à ce que ces violences existent. Quand vous aimez quelqu’un, quand vous lui faites confiance, quand cette personne est censée vous protéger, vous n’imaginez pas qu’elle puisse exercer des violences sur vous. C’est précisément de cette confiance et de l’amour des enfants que les agresseurs abusent. Et cela crée une impossibilité de parler.
Nous voulons donc élargir la définition de l’inceste. Sur ce point, nous avons besoin de modifier la loi et le code pénal.
Mais tout ne relève pas de la loi. Depuis 2017, beaucoup de choses ont été faites. Des dispositifs nouveaux qui doivent aujourd’hui être accélérés, renforcés et amplifiés, notamment dans les territoires ultramarins. C’est le cas des dispositifs d’« aller vers », qui permettent d’aller au devant des victimes plutôt que d’attendre qu’elles se tournent elles-mêmes vers les institutions.
Pourquoi parler de loi « intégrale » ?
Parce que nous ne voulons pas rester uniquement dans le champ de la police et de la justice. Il faut pouvoir détecter et repérer les violences partout où elles existent, qu’elles concernent des adultes ou des enfants. Pour cela, toute la société doit être consciente que ces violences existent et être capable de les repérer.
Cela concerne donc la police et la justice, mais aussi l’Éducation nationale et l’ensemble des professionnels de santé. Nous voulons notamment garantir la formation de tous les professionnels qui sont directement au contact des enfants, parce que les enfants sont, par définition, les personnes les plus vulnérables dans notre société.
Cette formation concerne-t-elle également les policiers et les gendarmes ?
Oui. Nous avons déjà engagé des formations systématiques des policiers et des gendarmes, avec également des formations spécifiques lorsqu’ils arrivent dans des territoires qui présentent des vulnérabilités particulières.
L’objectif est maintenant d’aller encore plus loin afin que 100 % des professionnels soient formés, à la fois en formation initiale et en formation continue.
Plus largement, nous voulons que 100 % des policiers, des gendarmes, des magistrats et des professionnels au contact des enfants soient formés, avec évidemment des niveaux de formation différents selon leur degré de spécialisation.
Plus notre société sera formée, plus nous serons capables de détecter, de repérer, d’accompagner les victimes et de sanctionner les auteurs.
Une fois les violences détectées, comment améliorer l’accompagnement des victimes ?
Il faut travailler sur toute la prise en charge des victimes : l’accompagnement judiciaire, l’accompagnement social mais aussi la reconstruction. Nous développons notamment les maisons de santé des femmes. J’en ai inauguré une à La Réunion et l’objectif est d’avoir, en Outre-mer, au minimum une maison de santé des femmes dans chaque territoire ou dans chaque département.
Il y a également le dispositif du Pack Nouveau Départ, qui concerne les femmes victimes de violences intrafamiliales. L’enjeu est d’aider une femme à quitter un conjoint violent en préparant le départ pour qu’elle reconstruise sa vie. Il faut mesurer qu’une femme peut avoir subi des violences pendant des mois, des années ou même des décennies.
Décider de partir demande un courage immense. Et on ne peut pas demander à une femme de prendre cette décision seule.
Concrètement, qu’est-ce que le Pack Nouveau Départ doit permettre ?
J’ai rencontré des victimes qui avaient plus de 80 ans. Toute une vie sous contrôle, parfois sous violences systématiques. Il faut un courage inouï pour parvenir, à un moment, à se dire que cela doit s’arrêter. Mais on ne peut pas y arriver seule.
C’est précisément pour cela qu’il faut préparer le départ : savoir où la victime va dormir, comment ses enfants seront pris en charge et scolarisés, organiser l’accompagnement social, ouvrir les droits sociaux, anticiper le déménagement et l’accès à l’emploi.
Une femme victime de violences n’est pas dans la même situation si elle part en catastrophe sans savoir où elle dormira le soir même, comment ses enfants seront pris en charge ou scolarisés, ou si son départ a été préparé.
Si elle a pu se signaler en amont, une association peut lui expliquer le parcours judiciaire. L’hébergement d’urgence peut être identifié, la scolarisation des enfants anticipée, le déménagement organisé, les droits sociaux ouverts.
Nous travaillons beaucoup avec les CAF et également avec France Travail. Certaines femmes victimes de violences ont parfois perdu jusqu’à leur identité administrative.
L’objectif du « Pack Nouveau Départ » est précisément de coordonner l’ensemble de ces démarches afin qu’une femme ne soit pas contrainte de revenir auprès de son conjoint violent faute de solution.
Où ce dispositif est-il déployé dans les Outre-mer ?
À La Réunion, le dispositif est totalement déployé. Il est également mis en œuvre en Guadeloupe. Mon objectif est que nous puissions le lancer en Martinique dès cet automne.
Et j’ai fixé un cadre : au plus tard à la fin de l’année 2027, 100 % des territoires, y compris ultramarins, devront disposer du « Pack Nouveau Départ ».
Le même dispositif peut-il fonctionner de manière identique partout ?
Non, précisément. Le Pack n’est pas le même à La Réunion, en Guadeloupe, dans la Creuse ou dans le Loiret.
Chaque territoire dispose d’associations différentes et de partenaires différents. Il faut donc construire des dispositifs à la fois locaux et étatiques.
Pour qu’il fonctionne, j’ai besoin de tout le monde : de l’État, avec le préfet et les délégations aux droits des femmes, de la CAF pour l’ouverture des droits sociaux et la coordination du travail social, mais aussi du conseil départemental, qui est un acteur majeur des politiques sociales.
Ensuite, il faut embarquer l’ensemble des partenaires institutionnels et associatifs : France Travail, l’Éducation nationale lorsqu’il faut scolariser rapidement un enfant, les bailleurs sociaux pour les solutions d’hébergement, les associations pour l’accompagnement social et psychologique, ainsi que les professionnels de santé.
Mais comment garantir cette égalité de prise en charge dans des territoires aussi différents que la Guyane, la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie ou Mayotte ?
Nous avons à la fois des vulnérabilités spécifiques et des organisations institutionnelles différentes. La Nouvelle-Calédonie, par exemple, ne fonctionne pas comme une région ou un département. Il faut évidemment tenir compte de ces réalités.
Mais mon objectif est très clair : quelles que soient les organisations institutionnelles ou administratives et quelles que soient les spécificités des territoires, le code postal et la distance avec Paris ne doivent jamais conditionner la capacité d’une femme ou d’un enfant victime de violences à être accompagné, soutenu et détecté.
Quand je dis 100 %, ce n’est pas 99 %. C’est bien 100 %.
L’éloignement géographique demeure pourtant un obstacle très concret, notamment pour déposer plainte ou faire constater les violences.
C’est précisément pour cela que je ne veux pas considérer qu’un département est couvert simplement parce qu’un seul hôpital permet de déposer plainte.
Dans certains territoires, demander à une femme victime de violences de prendre sa voiture pendant une heure, deux heures ou parfois trois heures pour faire constater ses violences, ce n’est pas possible.
L’objectif que j’ai fixé est donc que le dépôt de plainte à l’hôpital, mais aussi le recueil de preuves dans les cas de violences sexuelles, soient possibles dans chaque hôpital disposant d’un service d’urgence ou d’un service gynécologique adapté.
Les professionnels doivent être formés pour accompagner les victimes. Je veux que ce soit effectif dans tous les territoires avant la fin de l’année 2026. Ce sera le cas.
Vous souhaitez également modifier la manière dont sont traités les classements sans suite des plaintes pour viol. Pourquoi ?
Je ne pourrai jamais promettre à une victime que parce qu’elle engage une procédure judiciaire, elle obtiendra forcément gain de cause. Personne ne peut promettre cela.
En revanche, nous pouvons lui garantir qu’elle sera accompagnée tout au long de la procédure, qu’elle comprendra cette procédure et, si la décision ne lui est pas favorable, qu’elle lui sera expliquée.
Aujourd’hui, nous demandons aux victimes de porter plainte. Quelques mois plus tard, certaines reçoivent simplement un courrier avec une case cochée indiquant « infraction insuffisamment caractérisée », sans véritable explication.
Pour une victime de violences, et singulièrement de violences sexuelles, c’est extrêmement violent.
Je veux donc que les décisions soient systématiquement motivées, afin que la victime comprenne pourquoi cette décision a été prise et qu’elle puisse également exercer ses droits.
Est-ce que cette obligation de motivation peut aussi modifier la manière dont les enquêtes sont menées ?
Oui. Lorsqu’une décision doit être justifiée et motivée, il faut pouvoir démontrer que tous les moyens d’enquête nécessaires ont été mobilisés. Or les enquêtes sur les violences sexuelles sont particulièrement difficiles. Il existe rarement des éléments matériels immédiatement disponibles.
Il faut procéder à des auditions de la victime, à des évaluations psychologiques, entendre les personnes mises en cause et l’entourage, parfois saisir des téléphones ou des ordinateurs.
Ce sont des enquêtes longues, sans garantie de résultat. Mais nous ne devons jamais laisser une victime sans explication. Elle a droit à une réponse, quelle qu’elle soit. Et cette réponse ne peut pas être simplement une case coché.
Cela suppose aussi davantage que l’on ait de moyens humains ?
Oui. Nous avons besoin de magistrats, de greffiers, d’enquêteurs, de psychiatres, de psychologues.
Aujourd’hui, dans certains commissariats, brigades de gendarmerie ou tribunaux, les violences intrafamiliales et les violences sexuelles représentent entre un tiers et 40 % de l’activité. C’est devenu un contentieux de masse. Cela montre que ces violences sont prises au sérieux, mais cette massification suppose aussi d’augmenter les moyens humains qui leur sont consacrés.
Avec le garde des Sceaux, nous avons annoncé une nouvelle augmentation du nombre de magistrats, notamment de magistrats spécialisés sur les violences faites aux enfants.
Le manque de spécialistes est parfois encore plus marqué dans les Outre-mer. Comment y répondre ?
C’est effectivement une difficulté. Dans certains territoires, il est particulièrement difficile de recruter des experts. Or on ne peut pas dire à une femme ou à un enfant victime de violences qu’il faudra attendre parce qu’un poste d’expert est vacant depuis six mois.
Nous voulons donc permettre, lorsque cela est adapté et dans un cadre réglementé, que certaines expertises puissent être réalisées à distance par des professionnels habilités.
Cela peut aussi répondre à la demande de certaines victimes qui craignent une confrontation ou une rencontre physique. Évidemment, cela se fera toujours avec l’accord de la victime. Si elle souhaite un rendez-vous physique, il devra avoir lieu.
L’objectif reste d’éviter que l’absence d’un professionnel disponible localement rallonge encore les procédures et empêche le recueil de la parole de la victime.
Existe-t-il d’autres dispositifs qui doivent être spécifiquement adaptés aux réalités ultramarines ?
Oui. Nous devons nous demander systématiquement si les dispositifs existants sont réellement adaptés aux territoires. Le téléphone « Grave danger » est un dispositif extrêmement concret, mais en Outre-mer il peut se heurter tout simplement à la qualité du réseau. Aujourd’hui, il n’est d’ailleurs pas déployé dans tous les territoires ultramarins. Je veux qu’il le soit dans 100 % des territoires.
Nous avons également adapté le 3919, désormais accessible sept jours sur sept et 24 heures sur 24, en faisant notamment appel à des personnes capables de parler certaines langues régionales.
Un dispositif peut être pertinent dans son principe : encore faut-il qu’il soit réellement adapté aux spécificités du territoire où il est utilisé.
Avez vous tenu compte des rapports des députes Christian Baptiste et Maud Petit, sur l'inceste en Outre-mer et celui de la déléguée interministerielle Aude Luquet?
Oui. Une commission spéciale doit commencer ses travaux le 7 septembre et des députés ultramarins y siégeront. Sur cette question, on doit dépasser les postures politiques. Je veux rassembler. Je pense que, s’il existe un domaine dans lequel nous devons rechercher l’unité républicaine et l’unité nationale, c’est bien celui des violences faites aux femmes et aux enfants.
La question des moyens sera-t-elle également au rendez-vous ?
La question des moyens relève notamment du projet de loi de finances. Mais dès 2026, j’ai obtenu des moyens supplémentaires pour développer davantage les démarches d’« aller vers ».
J’ai fixé deux priorités : la ruralité et l’Outre-mer. Nous avons donc augmenté les financements des associations afin de multiplier les permanences locales dans les territoires les plus éloignés. L’idée est très simple : nous ne devons pas demander systématiquement aux victimes de venir jusqu’à nous. C’est à nous d’aller vers elles.
Et nous allons encore renforcer cette politique en 2027.
Dans un contexte politique et budgétaire incertain, cette loi reste-t-elle une priorité du gouvernement ?
Oui. C’est une priorité du gouvernement et le Premier ministre l’a réaffirmé. Les discussions budgétaires auront lieu en parallèle et il existe évidemment des incertitudes politiques. Mais les Français n’ont pas envie que nous attendions encore huit mois avant d’agir. En huit mois, nous pouvons encore faire beaucoup.
Sur ce sujet, je travaille de manière interministérielle avec le garde des Sceaux, le ministre de l’Intérieur, la Santé, l’Éducation nationale et l’ensemble du gouvernement. Les travaux de la commission spéciale commencent dès le 7 septembre et ce texte devrait être parmi les premiers examinés par l’Assemblée nationale.
Nous laisserons tout le temps nécessaire à son examen. C’est notre priorité.

