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Grandes figures des Outre-mer : Marcel Manville, l’avocat martiniquais au cœur des luttes pour les libertés

Avocat, intellectuel et militant, Marcel Manville occupe une place singulière dans l’histoire politique et juridique du XXe siècle. Son itinéraire, façonné par son engagement au sein de la France libre, par la défense de populations soumises à des régimes d’oppression, par son action contre le racisme et les structures coloniales, ainsi que par une réflexion soutenue sur les conditions d’émancipation des sociétés antillaises, s’inscrit pleinement dans les grandes dynamiques de décolonisation et de redéfinition des rapports entre la France et ses territoires ultramarins.

Né le 18 juillet 1922 à La Trinité en Martinique, Marcel Manville grandit au sein d’une famille nombreuse, dont il est l’unique garçon parmi neuf enfants. Son père, Marius Manville, bijoutier devenu successivement secrétaire général de mairie puis conseiller général socialiste, disparaît prématurément, plongeant le foyer dans une situation économique fragile. L’aînée, institutrice, assume alors la responsabilité de maintenir l’équilibre familial.

Le jeune Marcel poursuit sa scolarité au lycée Victor‑Schœlcher de Fort‑de‑France, institution centrale dans la formation des élites intellectuelles martiniquaises. Il y rencontre Frantz Fanon, avec lequel il noue une amitié profonde et durable. Les deux lycéens développent, sous l’influence de l’enseignement d’Aimé Césaire, alors professeur de lettres, une relation intellectuelle et politique décisive. Césaire contribue à structurer leur rapport à la culture, à l’histoire coloniale et aux enjeux de dignité humaine, offrant un cadre théorique qui marquera durablement leurs trajectoires respectives.

Dans les Forces Françaises Libres avec Frantz Fanon 

En 1943, à la suite du départ des autorités vichystes de Martinique, Marcel Manville s’engage dans les Forces Françaises Libres. Aux côtés de Frantz Fanon, il rejoint le Maroc, avant de participer au débarquement de Provence en août 1944 au sein de l’armée française. Il prend ensuite part aux combats en Alsace, où il observe directement les mécanismes de discrimination raciale à l’œuvre dans l’armée. Son engagement militaire est reconnu par l’attribution de la Croix de guerre 1939‑1945. Cette expérience constitue un moment fondateur de sa trajectoire intellectuelle et politique : elle renforce son refus des hiérarchies raciales, nourrit sa conscience anticolonialiste et consolide son adhésion à une conception universaliste de la lutte contre l’oppression.

De retour en Martinique en 1945, Manville revient rapidement à Paris afin d’entreprendre des études de droit. Bénéficiant du statut d’ancien combattant, il suit un cursus accéléré, obtient un doctorat en droit et prête serment en 1947. Pour lui, la pratique judiciaire doit constituer un instrument de justice sociale et un levier d’émancipation. L’année d’avant, il a adhéré au Parti communiste français, avant de participer, en 1949, à la fondation du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP). Il commence alors à défendre des syndicalistes, des travailleurs et des militants engagés dans les luttes anticoloniales. Il est également avocat du Secours populaire, ce qui renforce son ancrage dans les réseaux de solidarité et de défense des plus démunis.

Parmi les affaires qui contribuent à établir la réputation de Marcel Manville figure le procès des seize travailleurs agricoles de Basse‑Pointe, en Martinique. Ces coupeurs de canne sont accusés du meurtre de leur administrateur. Le procès, délocalisé à Bordeaux en 1951, devient un moment central de dénonciation des logiques coloniales structurant la société martiniquaise. Aux côtés de dix autres avocats, Manville contribue à déconstruire l’architecture raciale de l’accusation et à mettre en évidence l’absence de fondement juridique solide. Les seize prévenus sont finalement acquittés, faute de preuves, faisant de cette affaire un jalon majeur dans l’histoire des luttes anticoloniales aux Antilles.

Marcel Manville (à droite), en Algérie dans les années 1960 ©Productions de la Lanterne

À partir de 1955, Marcel Manville s’engage dans la défense des militants du Front de libération nationale algérien (FLN) et devient l’un des avocats les plus actifs dans les procès visant les indépendantistes. En 1961, il est la cible d’un attentat de l’OAS (Organisation de l'armée secrète - extrême-droite française fascisante) qui plastique son domicile parisien, dont il échappe de justesse. Son action juridique et politique s’étend ensuite à d’autres espaces de mobilisation : il assure la défense de militants africains, apporte son soutien à la cause palestinienne, et participe à des réseaux transnationaux engagés dans la lutte contre les formes contemporaines d’impérialisme.

La même année (1961), il cofonde le Front antillo‑guyanais pour l’autonomie aux côtés de figures majeures telles qu’Édouard Glissant et Justin Catayée. En raison du caractère jugé subversif de cet engagement, le mouvement est dissous par le général de Gaulle, et Manville fait l’objet d’une interdiction de séjour aux Antilles entre 1961 et 1966. Parallèlement, il s’investit fortement dans l’accompagnement et la défense des Antillais dans l’Hexagone, en s’appuyant sur diverses structures de soutien aux travailleurs et organisations engagées dans la lutte contre les discriminations sociales. Installé définitivement en Martinique en 1977, il rompt avec le Parti communiste martiniquais et participe, en 1984, à la fondation du PKLS (Pati kominis pou lendépandans ek sosyalizm / Parti communiste pour l’indépendance et le socialisme), formation articulant marxisme, anticolonialisme et revendication d’autodétermination.

« Défendre à la barre jusqu’à mon dernier souffle »

En 1992, Marcel Manville publie son livre Les Antilles sans fard, aux éditions L’Harmattan. Il écrit notamment : « Une propagande habile a trop longtemps masqué la réalité du problème colonial aux Antilles et en Guyane. Il faut, avec courage, ne plus masquer la vérité et détruire les chromos d’une littérature inspirée par le seul souci de maintenir l’ordre du maître. Cette autopsie d’un colonisé voudrait permettre aussi la compréhension des flux et reflux de notre libération nationale ».

Durant les dernières années de sa vie, Marcel Manville concentre son action sur la mémoire historique et la justice mémorielle. Il fonde le Cercle Frantz Fanon afin de préserver et transmettre la pensée de son ami d’enfance, et joue un rôle pionnier dans les mobilisations visant à faire reconnaître la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Il meurt le 2 décembre 1998 au Palais de Justice de Paris, terrassé par une crise cardiaque alors qu’il s’apprêtait à défendre les victimes algériennes des massacres du 17 octobre 1961. Sa disparition soudaine, en plein exercice de sa profession, confère une portée symbolique à la devise qu’il répétait : « Défendre à la barre jusqu’à mon dernier souffle, tel est l’objectif de ma vie. »

 PM

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