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Grandes figures des Outre-mer : Apatou, le chef coutumier bushinengué précurseur de l’exploration de la Guyane du XIXe siècle
Le chef coutumier Apatou (1833 – 1908) ©Wikimedia Commons/J.M. Lopez

Outremers 360 poursuit sa série hebdomadaire sur les personnalités emblématiques qui ont marqué l’histoire des Outre-mer. Nous nous penchons aujourd’hui sur le parcours étonnant du Guyanais Apatou, un guide devenu un chef coutumier indispensable aux autorités françaises. Fort de son autorité, de sa connaissance approfondie des fleuves et de l'intérieur du territoire, il accompagna les explorateurs Jules Crevaux puis Henri Coudreau dans leurs missions. Son expertise de la région contribua à leurs travaux de cartographie et de géographie, tout en favorisant l'établissement d'un dialogue durable entre l'administration coloniale et les populations locales.

Apatou, de son vrai nom Aluku (ou Joseph selon les sources) Paakiseli naît vers 1833 dans un village près du fleuve du Haut Maroni, dans la communauté Aluku – parfois dénommée Boni - l’un des groupes bushinengués descendant des rebelles Marrons ayant fui l’esclavage des plantations du Suriname entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. Son enfance se déroule dans un espace fluvial et forestier structuré par des dignitaires et un droit coutumier propre, des réseaux de parenté, des circulations intercommunautaires et des échanges avec d’autres peuples de l’Amazonie.

Au XIXe siècle, les Alukus, comme les autres groupes marrons, ont développé des institutions politiques très organisées, basées sur des hiérarchies coutumières et sur une forte autonomie territoriale. Dès sa jeunesse, Apatou reçoit une formation fondée sur la connaissance de la forêt, des fleuves, des traditions orales, des règles communautaires et des responsabilités collectives. Il se distingue par ses compétences de passeur, de guide, et par sa capacité à résoudre des conflits inter-régionaux, qualités essentielles dans un environnement où la maîtrise des voies fluviales et forestières conditionne l’accès aux ressources, aux alliances et aux échanges.

Un rôle déterminant pour la cartographie de la Guyane

Dans les années 1870 et 1880, la France entreprend l'exploration scientifique de l'intérieur guyanais. Géographes, médecins et explorateurs remontent le Maroni afin de cartographier le territoire et mieux connaître les populations qui y vivent. Grâce à sa parfaite connaissance du territoire, Apatou sert fréquemment de guide, d'interprète et d'intermédiaire. En 1877, il fait une rencontre qui va changer son destin, celle de l’explorateur et médecin français Jules Crevaux, mandaté par la Société de géographie. Apatou devient son guide principal lors d’une expédition sur le Maroni, les autorités françaises cherchant à préciser le tracé de l’immense fleuve et à identifier sa véritable source.

L’année suivante, Apatou accompagne Crevaux dans une seconde expédition sur l’Oyapock, avec des objectifs ambitieux pour la suite : descente de l’Amazone, et traversée de territoires amérindiens jusqu’à la rencontre des populations Uitotos en Colombie. La navigation fluviale, les sentiers de la forêt tropicale particulièrement dense et dangereuse ainsi que la pratique des langues locales rendent indispensable la présence d'un guide expérimenté. Apatou joue un rôle déterminant, tant par ses compétences pratiques que par sa capacité à négocier des passages auprès des communautés rencontrées.

Après une troisième expédition sur l’Orénoque, Jules Crevaux emmène Apatou à Paris. Il visite la capitale, assiste aux conférences du géographe et devient l'un des premiers Bushinengués à se faire connaître du public français. En reconnaissance à sa contribution précieuse à l’exploration de la Guyane, Apatou reçoit la médaille d’or de la Société de géographie. Cette distinction marque aussi symboliquement l’importance d'autres guides autochtones, indispensables aux missions mais rarement cités dans les publications scientifiques de l’époque.

En 1881, rentré en Guyane, Apatou devient un acteur majeur des relations entre les communautés locales et l’administration coloniale. Il souhaite notamment renforcer les liens avec la France, tout en conservant les traditions de l’autonomie coutumière. Son intérêt pour l’éducation le pousse à envoyer des enfants alukus à l’école de Saint‑Laurent du Maroni. Il fonde également en 1882 un nouveau village sur le Maroni : Moutendé, qui portera plus tard son nom.

Médiateur entre la Guyane française et le Suriname hollandais

La même année, Jules Crevaux meurt. Le Français Henri Coudreau reprend les grandes explorations guyanaises et fait tout naturellement appel à Apatou. Pendant plusieurs années, ce dernier participe aux relevés cartographiques et géographiques et aux missions sur le Maroni. Les travaux de Coudreau auraient été quasiment impossibles sans les connaissances territoriales d’Apatou, dont la réputation en sort renforcée. Pour ses contributions, Apatou est officiellement nommé capitaine (chef) de village par les autorités françaises en 1887, et reçoit un salaire régulier.

Par ailleurs, en 1891, il joue un rôle diplomatique majeur en servant de médiateur sur la question de la délimitation frontalière entre la Guyane française et le Suriname (alors sous domination hollandaise), sujet de tensions récurrentes entre les deux nations coloniales durant la moitié du XIXe siècle. Il contribue également à l’alliance officielle des Alukus et d’autres communautés de sa région avec la France. Actif jusqu’au début du XXe siècle, Apatou s’éteint le 1er décembre 1908 à Saint‑Laurent‑du‑Maroni. Son parcours fait de lui une figure emblématique de l’histoire de la Guyane et des populations bushinenguées. 

PM

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