Grandes figures des Outre-mer : Albert Béville (alias Paul Niger), le paradoxe de l’administrateur des colonies guadeloupéen pourfendeur de l’impérialisme

Albert Béville (1915-1962) ©DR

Grandes figures des Outre-mer : Albert Béville (alias Paul Niger), le paradoxe de l’administrateur des colonies guadeloupéen pourfendeur de l’impérialisme

Dans notre série hebdomadaire sur les personnalités emblématiques qui ont marqué l’histoire des Outre-mer, nous nous penchons aujourd’hui sur le parcours du Guadeloupéen Albert Béville, administrateur des colonies dès les années quarante et écrivain déchiré entre sa fonction officielle et ses aspirations indépendantistes.

Albert Béville naît le 21 décembre 1915 à Basse-Terre en Guadeloupe. Il est le dernier d’une fratrie de huit enfants. Son père est l’un des premiers avocats noirs du territoire, et sa mère, une blanche créole, s’occupe de sa nombreuse famille. Mais à l’âge de quatre ans, ses parents sont emportés par la maladie et le jeune Albert se retrouve orphelin. Il poursuit néanmoins ses études primaires à Basse-Terre, secondaires au Lycée Carnot de Pointe-à-Pitre, avant de se rendre à Paris où il obtient un doctorat en droit.

Dans la capitale, Albert Béville réussit également le concours de l’École Nationale de la France d’Outre-Mer (Enfom), qui prépare les futurs administrateurs coloniaux. Mais en septembre 1939, il est mobilisé lors de la Deuxième Guerre mondiale et combat durant la campagne de France en 1940. Pour ses hauts faits militaires, il reçoit la Croix de guerre. Il décroche ensuite son diplôme de l’Enfom en 1942.

« Je n’aime pas cette Afrique-là »

À Paris, il découvre le milieu afro-antillais, les écrits d’Aimé Césaire, retrouve son ami d’enfance, le poète Guy Tirolien, et devient ami avec l’écrivain et futur président du Sénégal Léopold Sédar Senghor, qui l’instruit sur l’Afrique. Albert Béville commence à écrire des poèmes aux accents anti-racistes et anti-impérialistes au début des années 1944, sous le pseudonyme de Paul Niger, pour ne pas entrer en conflit avec sa situation de diplômé en administration coloniale.  

La même année, c’est le départ pour l’Afrique occidentale française (AOF). Béville sert au Dahomey (le futur Bénin), en Côte d’Ivoire, au Mali et au Sénégal. Une déchirure intime pour celui qui se revendique de l’anticolonialisme. Sous son nom de plume de Paul Niger, il écrit entre autres : « Je n’aime pas cette Afrique-là (…) l’Afrique des yes men et des béni-oui-oui, l’Afrique des hommes couchés attendant comme une grâce le réveil de la botte (…) l’Afrique des négresses servant l’alcool d’oubli sur le plateau de leurs lèvres, l’Afrique des boys suceurs, des maîtresses de douze ans, des seins au balancement rythmé de papayes trop mûres et des ventres ronds comme une calebasse en saison sèche ».

Stèle en hommage à Albert Béville en Guadeloupe

En 1946, il fonde avec d’autres intellectuels africains et antillais la revue Présence africaine (qui fête ses 80 ans cette année). Fin 1946, Albert Béville est nommé rapporteur au sein de la Commission du Conseil d’État chargée de rédiger les décrets d’application de la loi de départementalisation. L’écrivain y dénonce une « mystification » et préconisera dans un manifeste publié en 1960 « la mise en place dans chaque pays d’une assemblée législative et d’un exécutif responsable devant elle » et « la consultation des populations intéressées pour le groupement de la Guadeloupe, de la Guyane et de la Martinique en une Fédération Caraïbe de langue française, dotée d’une assemblée et d’un exécutif fédéraux ». Ce texte est signé entre autres par Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas et Édouard Glissant.

Quelques années plus tard, en 1954, Béville publie sous son pseudonyme de Paul Niger son premier recueil de poèmes Initiation, aux accents fortement anticoloniaux, aux éditions Seghers. Et l’aventure africaine continue. Sur le continent, Albert Béville rejoint le Rassemblement Démocratique Africain (RDA), un mouvement d’inspiration socialiste et panafricaine. Il y côtoie alors plusieurs responsables politiques qui deviendront, par la suite, présidents de leurs nations respectives.

Banni des Antilles

Entre 1958 et 1959, il représente la Fédération du Mali, regroupant alors le Soudan français et le Sénégal, en France. À la fin de l’année 1959 puis en 1960, il est nommé inspecteur général des affaires administratives ainsi que directeur de l’Office de commercialisation agricole du Sénégal. Béville garde toutefois sa région natale chevillée au corps. Avec l’écrivain Édouard Glissant notamment, il participe à la création du Front des Antilles-Guyane pour l’Autonomie. Lors du congrès inaugural d’avril 1961, il est chargé de présenter le rapport politique et rédige la brochure Les Antilles et la Guyane à l’heure de la décolonisation. En juillet 1961, cette publication est saisie par les autorités, le Front est dissous et Béville subit une rétrogradation administrative.

Bien que banni des Antilles par le gouvernement, il poursuit son engagement par l’écriture, notamment avec un pamphlet publié dans la revue Esprit en avril 1962, intitulé L’Assimilation, forme suprême du colonialisme. Le 22 juin 1962, Albert Béville parvient néanmoins à embarquer à Paris dans un avion à destination de la Guadeloupe, aux côtés du député autonomiste guyanais Justin Catayée. Mais l’appareil d’Air France s’écrase peu avant l’atterrissage, sur les hauteurs de la commune de Deshaies. L’accident, qui cause la mort de 113 personnes, demeure entouré de zones d’ombre : ses circonstances exactes n’ont jamais été pleinement élucidées, nourrissant de nombreuses spéculations.

PM

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