Outremers 360 poursuit sa série hebdomadaire sur les personnalités emblématiques qui ont marqué l’histoire des Outre-mer. Nous vous racontons aujourd’hui l’histoire singulière d’un homme que rien ne destinait à réaliser son formidable parcours. Né enfant naturel en Guadeloupe, fils d’esclave, Achille René-Boisneuf devint en effet successivement avocat, maire de Pointe-à-Pitre, président du Conseil général et député à deux reprises. Son combat politique en fit un pionnier pour l’amélioration des conditions de travail des ouvriers aux Antilles, la lutte contre le racisme et pour l’égalité des droits entre les « vieilles colonies » et l’Hexagone.
Achille René-Boisneuf naît au Gosier le 9 novembre 1873. Il est le fils naturel d’un esclave affranchi à l’abolition de 1848 et d’une agricultrice, Mathurine René. Encore enfant, il est adopté par un ménage relativement aisé, Hyacinthe Boisneuf et son épouse. Cela lui permet d’aller à l’école et de terminer ses études secondaires. Il s’intéresse très tôt à la politique et milite en faveur du député socialiste Hégésippe Jean Légitimus. En mai 1900, Achille René-Boisneuf est élu conseiller municipal de Pointe-à-Pitre, où il fonde un journal quatre ans plus tard, intitulé « Le Libéral ».
Cette période s’avère particulièrement turbulente pour le jeune Achille. Lors de sa campagne pour les cantonales de 1905, marquée par des rixes durant lesquelles un gendarme est blessé, René-Boisneuf est inculpé puis condamné à dix mois de prison. En mai 1906, il est candidat à la députation, mais son adversaire est abattu dans des circonstances troubles. Présumé du meurtre, il est de nouveau emprisonné. Sa maison et son imprimerie sont pillées par une foule en colère. René-Boisneuf est cependant libéré en application de la loi d'amnistie votée le 12 juillet, ce qui engendre de nouveaux troubles à l’ordre public.
Avocat puis député
Pour faire oublier ses déboires, Achille René-Boisneuf s’embarque alors pour l’Hexagone où il obtient une licence de droit en 1909. Il devient avocat à la Cour d'appel de la Guadeloupe l’année suivante. Il défend notamment des ouvriers agricoles en grève à cause leurs conditions de travail dégradantes. Il se présente aussi aux élections législatives d’avril 1910 dans la circonscription de Pointe-à-Pitre, mais il est battu par son ex-mentor Hégésippe Jean Légitimus dans un scrutin contesté pour des allégations d’irrégularités et de trucage. Cela ne décourage pas Achille René-Boisneuf qui est élu maire de Pointe-à-Pitre (1911-1914) puis président du Conseil général de la Guadeloupe (1913-1916).
En 1914, il est élu député au premier tour dans la deuxième circonscription de Guadeloupe contre son ancien adversaire Légitimus. Inscrit au groupe radical et radical-socialiste, il siège aux Commissions des douanes, de la marine marchande et des lois constitutionnelles. Achille René-Boisneuf dénonce la situation de quasi‑monopole exercée par le syndicat des sociétés sucrières de l’archipel et affirme le droit des travailleurs à se constituer en organisation. Il réclame également l’application, aux Antilles, de la législation sociale en vigueur en France hexagonale. Avec le député de la Martinique Joseph Lagrosillière, il présente une proposition de loi visant à réformer le statut des territoires qui allaient devenir des départements d’Outre-mer en mars 1946.
Au cours de la législature, Achille René-Boisneuf dépose vingt propositions de loi au total. Parmi elles, l'application aux Antilles de la loi de 1909 sur le bien de famille insaisissable ainsi que des lois sur l'assistance médicale gratuite en faveur des enfants, des vieillards et des incurables assistés, et sur l'éducation des pupilles de l'Assistance publique. Par un amendement déposé au projet de loi relatif aux crédits applicables au premier trimestre de 1916, il interpelle le gouvernement sur le régime à instaurer pour les soldats français originaires des colonies puis sur la question du développement de la production du sucre aux Antilles et à La Réunion (1917).
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À la fin de la Première guerre mondiale, les militaires et civils noirs français sont systématiquement victimes de discrimination et de violences perpétrées par les Américains encore présents. Un Guadeloupéen, Saint-Éloi Étilce, est même assassiné en avril 1919 à Nantes par un policier militaire américain. Le 25 juillet, René-Boisneuf et son collègue martiniquais Joseph Lagrosillière interpellent le gouvernement lors d’un ordre du jour « sur les mesures que le gouvernement compte prendre pour faire cesser les brimades, les délits et les crimes dont les citoyens ou sujets français de couleur sont depuis quelques temps, victimes sur le territoire français ». Et ce malgré les pressions exercées par le pouvoir qui tient à ménager son allié américain.
Les deux parlementaires ont eu vent d’une note confidentielle du chef de la mission militaire française près de l’armée américaine qui dit notamment que les Américains « craignent que le contact des Français n’inspire aux noirs américains des prétentions qu’ils considèrent comme intolérables » et qu’ « il est indispensable que tous les efforts soient faits pour éviter d’indisposer profondément l’opinion américaine », à savoir maintenir une stricte ségrégation, éviter notamment « toute intimité publique de femme blanche avec des noirs ».
Lutte contre le racisme
Devant la Chambre des députés, Achille René-Boisneuf déclare : « J’estime intolérable et abominable qu’un officier supérieur français entreprenne d’introduire dans l’armée française, des préjugés que réprouvent nos mœurs et notre civilisation, des ferments de discorde, d’antagonisme, d’antagonisme ethnique et de haine, de nous faire épouser des querelles fratricides que certains de nos alliés ont, paraît-il, élevé à la dignité de dogmes nationaux ». L’ordre du jour précisant que « La Chambre, fidèle aux principes immortels qui ont inspiré la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, réprouvant et condamnant tout préjugé de confession, de caste ou de race, affirme et proclame l’absolue égalité, de tous les hommes, sans distinction d’origine ou de couleur », est adopté à l’unanimité*.
En novembre 1919, Achille René-Boisneuf est réélu député et rejoint de nouveau le groupe radical et radical-socialiste. Il fait partie des Commissions de la marine, des boissons, puis en 1922 de celle de l'Algérie, des colonies et des protectorats. Cette année-là, il demande entre autres la nomination d'une Commission d'enquête sur la situation économique et politique de la Martinique et de la Guadeloupe. Il perd également la mairie de Pointe-à-Pitre puis son mandat de député en 1924. Il reconquiert son poste de maire en 1925. Cependant, malade, il ne reste qu’une année en fonction. Il décède le 29 décembre 1927 à Pointe-à-Pitre, laissant une trace indélébile dans son territoire et dans la vie politique française.
*Les citations sont extraites du livre de Dominique Chathuant, Nous qui ne cultivons pas le préjugé de race. Histoire(s) d’un siècle de doute sur le racisme en France, Paris, éditions du Félin, 2021.
PM
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