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EXCLUSIF. Pacte économique des Outre-mer : Alain Di Crescenzo, président de CCI France, dévoile les premières propositions de son livre blanc
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Après les premières Assises économiques des Outre-mer, organisées en juillet à Saint-Martin, CCI France et l'Association des chambres de commerce et d'industrie des Outre-mer (ACCIOM) préparent un livre blanc intitulé « Pour un pacte économique des Outre-mer », qui sera officiellement présenté le 26 novembre au Salon des maires.

Infrastructures, autonomie énergétique et alimentaire, adaptation des normes, retour des jeunes talents : dans un entretien exclusif accordé à Outremers360, Alain Di Crescenzo, président de CCI France, en dévoile en avant-première plusieurs propositions. À quelques mois de l'élection présidentielle de 2027, il entend replacer le développement économique des Outre-mer au cœur des priorités nationales et appelle les candidats à « écouter la voix des territoires ».

Outremers360 : À l'issue des premières Assises économiques des Outre-mer organisées en juillet à Saint-Martin, quel diagnostic portez-vous sur la situation économique des territoires ultramarins ? Quels sont aujourd'hui les principaux freins à leur développement ?

Alain Di Crescenzo : Je m'intéresse aux Outre-mer depuis mon plus jeune âge, par attachement personnel, mais aussi parce que j'y ai développé des activités avec mes entreprises. Quand on en parle, c'est souvent pour dire ce qu'ils coûtent, mais jamais pour dire ce qu'ils rapportent, ni quelles opportunités ils représentent.

Il faut être clair, la situation économique est préoccupante. Nous avons enregistré, dans les territoires ultramarins, 3 040 défaillances d'entreprises entre juillet 2025 et juin 2026, soit une progression de 14,9 %, contre 5,1 % au niveau national sur la même période. Ce qui m'inquiète également, et dont on ne parle pas assez, c'est l'évolution démographique. Nos jeunes partent et ne reviennent pas, ou alors seulement au moment de la retraite. Cela pose un véritable problème pour la population active, particulièrement dans certains territoires comme la Martinique et la Guadeloupe.

Mais les Outre-mer disposent aussi d'atouts extraordinaires. Le premier, c'est leur positionnement géographique. Nous sommes présents sur toutes les grandes mers et connectés à tous les continents. C'est une position stratégique en matière de souveraineté, mais aussi pour nos relations économiques avec le reste du monde. Nous disposons également de ressources naturelles et maritimes considérables et de filières qui ne demandent qu'à se développer. Je pense notamment à l'agriculture et à l'agroalimentaire à La Réunion, où la production locale progresse, même si la balance commerciale reste fortement déficitaire.

Quant aux freins au développement, nous les connaissons : l'éloignement, des normes nationales qui ne sont pas toujours adaptées aux réalités des territoires, une forte dépendance alimentaire et énergétique, mais aussi la nécessité de développer davantage les échanges avec les économies régionales. Sans oublier les besoins considérables en matière de reconstruction, notamment à Mayotte après le cyclone Chido.

Pour répondre à ces défis, CCI France et l'ACCIOM portent un livre blanc intitulé « Pour un pacte économique des Outre-mer ». Pourquoi avoir choisi la notion de « pacte » et quelle ambition souhaitez-vous porter à travers cette démarche ?

Quand on regarde à la fois les atouts économiques des Outre-mer et les freins à leur développement, on se rend compte qu'il existe une marge de progression considérable. C'est aussi ce qui me passionne dans ces territoires.

Il y a un autre élément important : à l'échelle d'un pays de 60 millions d'habitants, il est parfois compliqué de lancer des initiatives, parce que la maille est trop grande. Dans les Outre-mer, nous sommes sur des territoires de quelques centaines de milliers d'habitants, où l'on peut obtenir des résultats rapides, ce qu'on appelle des quick wins, à condition de fédérer les collectivités, l'État et, bien sûr, les entreprises.

C'est précisément pour cela que nous avons choisi la notion de « pacte ». Il faut agir collectivement, partager un diagnostic, s'accorder sur les fondamentaux et définir ensemble les priorités. Nous voulons engager une nouvelle dynamique économique pour les Outre-mer, fondée sur des engagements réciproques entre acteurs publics et privés.

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Et je tiens à le préciser : ce n'est pas un énième livre blanc ! Trop souvent, ces documents se résument à une liste de demandes adressées aux pouvoirs publics. Notre démarche est différente. Nous avons analysé les filières territoire par territoire, identifié les axes sur lesquels nous pourrions investir ensemble et, surtout, nous avons souhaité que le monde de l'entreprise prenne lui aussi des engagements. C'est ce qui fait, à mes yeux, l'originalité de ce pacte.

Quelles sont les propositions les plus structurantes de ce pacte ? Quelles mesures pourraient concrètement changer la donne pour les entreprises ultramarines et leur permettre d'investir et de créer davantage de valeur localement ?

Nous avons fait le choix de partir des besoins exprimés par les territoires et les entreprises. Honnêtement, j'ai du mal à hiérarchiser les priorités, car les dix mesures que nous proposons me semblent toutes importantes.

Mais s'il fallait en citer une, ce serait celle des infrastructures, au sens large : l'eau, l'énergie, le foncier, les ports et la logistique. Quand vous êtes éloigné, tout commence par là. Prenons l'exemple du port de commerce de Saint-Pierre-et-Miquelon, qui nécessite d'importants travaux de rénovation. Sans infrastructures portuaires adaptées, vous ne pouvez plus accueillir les navires ni assurer correctement l'approvisionnement du territoire.

La logistique est également un enjeu majeur. Elle représente une part importante des coûts, notamment pour les entreprises qui souhaitent exporter leurs marchandises. Il faut donc réfléchir aux possibilités de mutualisation pour réduire ces coûts.

Enfin, il y a la question du foncier, qui est fondamentale. Si nous voulons développer l'activité économique, attirer des entreprises et créer de nouvelles capacités de production, il faut pouvoir mettre des terrains à leur disposition. Libérer le foncier et investir dans les infrastructures sont des conditions indispensables au développement économique des Outre-mer.

Finalement, la maîtrise des infrastructures, de la logistique et des ressources essentielles constitue, selon vous, le socle du développement économique d'un territoire ?

Oui, tout à fait. Il faut maîtriser à la fois les ressources naturelles et les infrastructures essentielles, notamment l'eau et l'énergie. Regardez ce qui se passe en Guadeloupe : les difficultés d'approvisionnement en eau sont avant tout une question d'investissement, de rénovation et de développement des infrastructures.

L'eau est une problématique majeure dans les Outre-mer, qu'il s'agisse des sécheresses, du changement climatique ou des besoins du monde agricole. À La Réunion, par exemple, le projet de basculement des eaux d'est en ouest est remarquable. Imaginez la vision qu'il a fallu pour concevoir un tel ouvrage et permettre d'alimenter les zones les plus sèches de l'île à partir des ressources en eau de l'est !

Lire aussi : « Les Outre-mer sont des opportunités stratégiques majeures pour la France » : Alain Di Crescenzo, Président de CCI France plaide pour des assises économiques des Outre-mer

Il y a également la question de l'énergie. Aujourd'hui, la péréquation tarifaire représente, selon mes estimations, environ trois milliards d'euros par an. C'est considérable. Attention, je ne remets pas en cause le principe de cette péréquation, qui est nécessaire. Mais je pose une question : plutôt que de consacrer durablement autant d'argent à compenser le prix de l'énergie importée, ne pourrait-on pas investir davantage dans la production locale, pour renforcer l'indépendance énergétique des territoires ?

Vous ouvrez donc une réflexion nouvelle sur la péréquation énergétique. Estimez-vous que les Outre-mer devraient investir davantage dans leur propre production d'énergie pour réduire leur dépendance à ce mécanisme ?

La péréquation est normale, je ne remets pas en cause son principe. Mais si vous produisez votre propre énergie, vous avez moins besoin de compenser son coût. Aujourd'hui, nous développons notamment le solaire, mais il faut aussi réfléchir à d'autres solutions.

Prenons les petits réacteurs nucléaires. Aujourd'hui, ces installations sont encore trop importantes en taille, mais les futures générations de microréacteurs, qui pourraient tenir dans des conteneurs, permettraient peut-être un jour d'alimenter un territoire comme La Réunion. Il faudrait donc faire preuve de pédagogie. Mais le nucléaire présente l'avantage d'être une source d'énergie stable.

Et surtout, il faut se projeter à vingt ou trente ans. Quand on investit dans une infrastructure énergétique, on ne raisonne pas à trois ans. La vraie question est de savoir si le choix que nous faisons aujourd'hui sera toujours pertinent dans vingt ans.

Vous proposez également la création d'un « Test Outre-mer ». Quel en serait le principe et comment permettrait-il de mieux adapter les lois et les dispositifs publics aux réalités économiques des territoires ultramarins ?

Le principe est simple. La France n'est pas un territoire monolithique. Avant d'appliquer une nouvelle loi ou un nouveau dispositif à l'ensemble du territoire national, il faut s'assurer qu'il est également adapté aux réalités des Outre-mer.

Prenons l'exemple d'une nouvelle aide aux entreprises ou d'un dispositif destiné à favoriser l'embauche. Avant de le généraliser, pourquoi ne pas le soumettre à un panel d'acteurs ultramarins pour recueillir leur avis et vérifier qu'il répond bien à leurs besoins ? Cela permettrait d'éviter des mesures trop rigides, inadaptées ou des dépenses inutiles. Car mettre en place un dispositif coûte de l'argent.

Nous devons aussi utiliser davantage les possibilités d'adaptation et d'expérimentation dont bénéficient les Outre-mer, y compris dans le cadre du droit européen. Nos voisins espagnols, par exemple, savent très bien faire valoir les spécificités de leurs territoires. Nous devons nous aussi nous appuyer sur ces dispositions pour mieux prendre en compte les réalités économiques ultramarines.

En portant cette initiative avec l’ACCIOM, quel rôle CCI France entend-elle jouer dans la transformation des économies ultramarines ? Comment le réseau des CCI peut-il contribuer concrètement à la mise en œuvre des propositions issues de ces Assises ?

C’est vrai que je porte une attention particulière aux Outre-mer depuis le début de mon mandat. J’ai pris un engagement : lorsque l’on est président de CCI France, on est le président de l’ensemble du réseau consulaire, dans tous les territoires français, et pas uniquement dans l’Hexagone. C’est un engagement que je tiens.

CCI France est une tête de réseau. Notre rôle n’est pas de faire à la place des acteurs locaux, mais de créer les conditions pour qu’ils puissent agir. Cela passe notamment par la mobilisation des ressources, la négociation avec l’État, l’accompagnement et l’ingénierie. Nous apportons également un soutien politique.

Notre positionnement nous permet de réunir autour de la table des acteurs économiques et institutionnels aux intérêts parfois différents. C'est ce que nous avons réussi à faire avec les premières Assises économiques des Outre-mer, qui ont démontré la capacité du réseau des CCI à fédérer les énergies autour de priorités communes.

CCI France doit être un catalyseur et un accompagnateur. Nous avons aussi la voix politique du réseau consulaire, qui doit permettre de porter les propositions de ce livre blanc et de les faire entendre au plus haut niveau de l’État.

Ce pacte repose sur une mobilisation collective des acteurs économiques et institutionnels. Au-delà des mesures attendues de l'État, comment les entreprises et leurs partenaires peuvent-ils prendre leur part dans cette dynamique ?

C'est justement l'une des particularités de ce pacte. Nous avons identifié six engagements concrets que les entreprises doivent prendre elles-mêmes.

Lire aussi : Interview croisée. Des Assises économiques des Outre-mer, l'engagement de CCI France et de l'ACCIOM pour replacer les Outre-mer au coeur du débat présidentiel

Le premier, c'est de renforcer les compétences des dirigeants et des cadres. Les CCI ont bien sûr un rôle à jouer, mais les grandes entreprises doivent aussi accompagner les PME, notamment dans leur transformation numérique, leur digitalisation et la préparation de leur transmission.

Le deuxième engagement concerne le retour des jeunes ultramarins formés dans l'Hexagone ou à l'étranger. Nous devons être capables de les attirer en leur proposant de véritables perspectives professionnelles, en développant des partenariats avec les universités, des stages et de l'alternance dans leurs territoires d'origine. Lorsqu'un jeune effectue un stage qui se passe bien chez lui, il a souvent envie d'y rester.

Troisième point : mieux anticiper les besoins en compétences. Il faut actualiser chaque année, et non tous les dix ans, la cartographie des besoins des entreprises. Cela permettra aux acteurs de la formation, notamment aux CCI et à leurs CFA, d'adapter plus rapidement leurs formations aux besoins du marché du travail.

Nous devons également renforcer la coopération entre les entreprises. Les grandes entreprises doivent faire travailler les plus petites. Je pense notamment à la commande publique et aux grands chantiers, où l'allotissement peut permettre aux PME ultramarines d'accéder à davantage de marchés.

Enfin, il faut mieux valoriser les productions et les savoir-faire ultramarins. Toutes nos entreprises doivent devenir des ambassadrices de ces produits, notamment dans l'agriculture et l'agroalimentaire.

Ce qui est nouveau dans notre démarche, c'est que nous ne nous contentons pas de dresser une liste de demandes de financements. Trop souvent, les livres blancs ressemblent à des « listes au Père Noël », où l'on réclame des millions et des millions. Bien sûr, nous proposons aussi des financements, mais ils doivent être ciblés sur des projets précis, avec des engagements concrets de la part des entreprises.

Les participants aux Assises ont jusqu'au 15 novembre pour contribuer à la finalisation du livre blanc. Quelles seront ensuite les prochaines étapes pour porter ces propositions auprès des pouvoirs publics, notamment dans la perspective de l'élection présidentielle de 2027 ?

La première étape sera de remettre officiellement le livre blanc à la ministre des Outre-mer, puis de le porter auprès du président de la République et des pouvoirs publics.

Ensuite, nous irons à la rencontre des candidats à l'élection présidentielle. L'objectif est de leur donner des éléments concrets, issus des territoires et du monde économique, pour nourrir leurs réflexions et leurs programmes.

C'est précisément le sens de notre démarche : faire remonter les priorités économiques des Outre-mer et leur donner toute leur place dans le débat présidentiel.

Attendez-vous des candidats qu'ils reprennent l'ensemble de vos propositions ? Celui qui s'engagera à les mettre en œuvre aura-t-il votre préférence ?

Je vais être plus précis. CCI France est un établissement public dont le seul objectif est d'accompagner le monde économique. Ces propositions doivent nourrir le débat public. 

CCI France est un établissement public, il n'est pas partisan. Notre rôle est de représenter les entreprises et de porter leurs priorités auprès de l'ensemble des responsables politiques. Nous souhaitons que les propositions issues des Assises puissent nourrir les programmes de tous les candidats, quelle que soit leur sensibilité politique. Ce qui compte pour nous, c'est que ces propositions trouvent une traduction concrète.

Quel message souhaitez-vous adresser aux candidats pour que le développement économique des Outre-mer trouve toute sa place dans les priorités du prochain quinquennat ?

Mon premier message est simple : écoutez la voix des territoires ! C'est fondamental. Ensuite, il faut savoir définir des priorités, car on ne peut pas tout faire. C'est précisément ce que nous avons cherché à faire avec ce pacte.

Il faut arrêter le saupoudrage des moyens et concentrer nos efforts sur des actions qui auront un véritable effet de levier et un retour sur investissement. C'est ainsi que nous pourrons obtenir des résultats concrets pour le développement économique des Outre-mer.

Quelles devraient être les premières mesures économiques à engager ?

Il faut d'abord expliquer, très en amont, les potentialités économiques des Outre-mer. Sinon, le prochain exécutif risque de ne voir que les coûts, sans prendre conscience des opportunités qu'offrent ces territoires.

Lire aussi : INTERVIEW. Alain Di Crescenzo, Président de CCI France : « Les Outre-mer ne sont pas des territoires de contraintes, ce sont des économies à fort potentiel »

La priorité, ce sont les investissements dans les infrastructures. Et j'y inclurais aussi l'éducation et le logement. Aujourd'hui, des jeunes refusent de venir travailler dans certains territoires ultramarins parce qu'ils ne trouvent pas à se loger ou parce que les logements sont trop éloignés des bassins d'emploi, sans transports en commun adaptés. Ils sont alors obligés d'avoir une voiture, ce qui représente un coût supplémentaire.

Tout cela est fondamental. On ne peut pas développer une économie et attirer des compétences sans investir dans ces équipements et ces services essentiels.

Un dernier message pour conclure cet entretien ?

Je voudrais surtout que nos dirigeants se rendent davantage dans les Outre-mer, et ce, dès le début de leur mandat. C'est important, parce qu'on ne peut pas comprendre ces territoires sans aller à la rencontre de ceux qui y vivent et qui y entreprennent. 

Je suis convaincu que c'est en allant sur le terrain, à la rencontre des entrepreneurs et des acteurs locaux, que l'on comprend réellement les besoins des territoires et que l'on peut construire des réponses adaptées.

Les Outre-mer sont une perle, une véritable pépite pour la France. Il faut savoir se pencher sur leur avenir et leur accorder toute l'attention qu'ils méritent.