La canne à sucre… il faut bien reconnaître qu'elle ne paie pas de mine ! une tige sucrée que l'on mâche, au bord des vallées, pour calmer sa soif… Originaire de Nouvelle-Guinée puis transportée d'archipel en archipel au gré du peuplement du Pacifique, cette frêle graminée n'avait jamais fait d'histoire. Elle s'en charge au XIXe siècle, quand elle devient une industrie, et cette même industrie une puissance. À Hawaï, elle détrône un roi et une reine, au sens propre. À Fidji, elle fait venir plus de 60 000 Indiens et fabrique un pays. À Mo’orea, elle échoue sous le règne de Pomare II, et cet échec est peut-être sa première leçon. En Nouvelle-Calédonie, le bagne s'y cassera les dents. Quatre archipels, quatre trajectoires différentes, mais une même plante au cœur des transformations économiques, politiques et démographiques du Pacifique moderne : dans l'océan Pacifique du XIXe siècle, le sucre s'est développé dans des sociétés bouleversées par les effondrements démographiques, en attirant des travailleurs venus d'ailleurs et en recomposant durablement le peuplement de l'Océanie. Un récit d’Alexandre Juster, ethnolinguiste.
De la traite à l'engagisme : un même champ, deux mondes
La canne a d'abord prospéré sur l'esclavage. Loin du Pacifique. Du Brésil portugais au XVIe siècle aux Antilles françaises et anglaises du XVIIe, puis à Bourbon et à l'île de France dans le courant du XVIIIe, chaque sucrerie repose sur la traite africaine. Le XIXe siècle change le droit : le Royaume-Uni abolit l'esclavage en 1833, la France en 1848. Or c'est précisément après ces abolitions que le sucre devient industriel dans le Pacifique. La main-d'œuvre y est recrutée sous contrat, l'engagisme : des salaires, une durée fixée, un retour payé au terme du contrat. Le droit a changé, la plantation reste. Nombre d'historiens décrivent aujourd'hui l'engagisme comme un « nouveau système d'esclavage », tandis que d'autres insistent sur les différences juridiques réelles qui le distinguaient de la traite et de l'esclavage colonial. La différence juridique était réelle. Le fossé entre le droit et la réalité l'était souvent beaucoup moins ; les conditions de vie et de travail rappelaient souvent celles qui étaient censées être abolies.
Mo’orea, 1817 : le premier rendez-vous manqué
Le premier essai a lieu là où on l'attend le moins. Chassé de Tahiti par la révolte de 1808, le chef Pomare II s'est réfugié à Mo’orea avec les missionnaires de la London Missionary Society. Pour que la mission locale puisse vivre sans les subsides de Londres, les Protestants tentent d'y acclimater le coton et la canne à sucre. En 1817, ils reçoivent un spécialiste, John Gyles, qui a appris son métier comme intendant d'une plantation de canne à sucre en Jamaïque. Fin novembre 1818, chargé du matériel agricole lourd et des pièces d'un moulin à sucre, le navire missionnaire Haweis accoste à Papetoai, sur la côte nord de l'île. Gyles s'installe et fait défricher la vallée voisine d'ʻŌpūnohu, où doivent s'élever la plantation et la raffinerie. L'échec est pourtant rapide : une population décimée par les maladies nouvelles, aucun débouché en vue, et des travaux qui s'enlisent. Quand Pomare II meurt à Mo’orea, en décembre 1821, la canne est redevenue ce qu'elle avait toujours été : une plante de jardin, que l'on mâche pour son jus.

La postérité retiendra l'ironie. Depuis Bougainville, Cook ou Bligh, la variété Otaïti, l'une des grandes cannes des Polynésiens, voyage dans les cales des occidentaux et conquiert les sucreries du monde entier. La plante polynésienne prospère partout, sauf en Polynésie. Il faut finalement attendre 1857 pour que le gouvernement tahitien accorde une prime à tout habitant plantant de la canne, et les années suivantes pour voir s'étendre les plantations d'Atimaono à Papara et celles de Pirae, autour de la sucrerie de Taaone, avec de la main-d'œuvre venue de Chine. L'expérience tournera court une fois encore : trop loin des marchés, trop peu d'hommes. Le sucre du Pacifique se jouera ailleurs.
Nouvelle-Calédonie, 1865 : le rêve sucrier du Caillou
La France, elle aussi, succombe à la fièvre du sucre. Dès 1853, l'année même de la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie, le capitaine Tardy de Montravel imagine de faire de l'île une nouvelle terre de plantations tournée vers le marché australien, alors en pleine croissance. L'idée paraît d'autant plus séduisante que l'industrie sucrière de l'île de La Réunion traverse une grave crise dans les années 1860 ; pour plusieurs de ses planteurs, le Caillou ressemble à une promesse : une terre fertile, abondamment arrosée, située à proximité d'un débouché commercial majeur.
Les premiers à tenter l'aventure sont une quinzaine de « créoles sucriers ». Ils s'installent principalement dans les vallées de la Dumbéa, de la Tamoa, d'Ouaméni et de Bourail. La canne n'y est pas inconnue : elle pousse déjà depuis des siècles dans les jardins kanak. Les colons se procurent d'ailleurs leurs premiers plants auprès des clans locaux. Pour ces derniers, la plante est bien davantage qu'une culture vivrière. Elle intervient dans les échanges cérémoniels, notamment lors des mariages, où elle figure parmi les premiers présents remis entre les familles des futurs époux. Ses nœuds symbolisent aussi les étapes de la vie d'un homme.

Les planteurs n'arrivent pas seuls. Avec eux viennent des ouvriers agricoles indiens recrutés à La Réunion, où ils travaillaient déjà dans les plantations depuis l'abolition de l'esclavage en 1848. On les appelle alors les « Malabars », du nom de la côte sud-ouest de l'Inde d'où étaient partis nombre de leurs ancêtres. Ces hommes connaissent les gestes de la culture de la canne, le calendrier de la récolte et le fonctionnement des sucreries. Les usiniers les font venir pour encadrer les premiers défrichements et transmettre leur savoir-faire. Bien avant l'arrivée des girmitiyas à Fidji, le sucre introduit ainsi en Nouvelle-Calédonie une première immigration indienne liée à l'économie des plantations.
L'administration coloniale croit à la réussite du projet. En mai 1865, le gouverneur Guillain demande d'identifier les meilleures variétés de canne présentes dans les vallées calédoniennes. Les premiers essais sont encourageants. Dans la vallée de la Dumbéa, deux hectares sont mis en culture et, quelques mois plus tard, la première usine entre en activité à Koé. Dès 1866, les premiers tonneaux de sucre quittent Nouméa à destination de Sydney. L'avenir paraît alors ouvert.
Au cours des deux décennies suivantes, sept sucreries voient le jour dans le sud-ouest de la Grande Terre. La plus ambitieuse est celle de Nimba, fondée en 1870 dans la vallée de la Dumbéa. Dotée d'équipements à vapeur, elle incarne les espoirs d'une véritable économie de plantation. L'administration pénitentiaire se laisse à son tour convaincre. Entre 1873 et 1894, le bagne tente de développer la culture de la canne à Bourail et dans la vallée de la Dumbéa en utilisant les transportés comme main-d'œuvre.
Pourtant, derrière l'optimisme des débuts, les difficultés s'accumulent. Les rendements restent faibles, les sécheresses alternent avec les inondations et les coûts de production demeurent élevés. Les colons maîtrisent mal les techniques de fabrication du sucre et peinent à trouver une main-d'œuvre qualifiée. Les établissements survivent difficilement, sans jamais atteindre la rentabilité espérée. Face aux profits du nickel, le sucre perd tout attrait. Les usines ferment les unes après les autres et l'expérience s'éteint lorsque la dernière usine, à Bacouya, ferme en 1900.

Néanmoins, tout ne disparaît pas avec les cheminées des sucreries. Nombre d'ouvriers engagés restent sur le Caillou. Les descendants des familles réunionnaises et des travailleurs indiens, les « Malabars », s'enracinent et participent à la construction de la société calédonienne. Parmi eux figure Jolimon Kabar, arrivé en 1868 avec trois graines de pieds de letchis. On lui doit donc l'introduction de ce fruit aujourd'hui indissociable des fêtes de fin d'année de l'archipel. D'autres familles, comme les Condoya, comptent parmi les héritières de cette première migration liée à l'aventure sucrière. Si les usines ont disparu et si le sucre a cédé la place au nickel, l'empreinte humaine de cette époque demeure. La canne n'a pas fait naître une grande économie de plantation en Nouvelle-Calédonie ; elle y a pourtant laissé des familles, des noms, des savoir-faire et jusqu'à quelques saveurs qui appartiennent désormais au patrimoine du pays.
Hawaï, la plante qui renversa le royaume
Le 19 janvier 1778, James Cook a repéré au large de l'île de Kauai la canne, qu'il décrit poussant parmi les bananiers. Il en tira même une bière que ses marins n'appréciaient guère. Mais la date qui compte est le 12 septembre 1835. Ce jour-là, toujours à Kauai, William Hooper, un jeune Américain, commence à défricher près de 5 hectares au sein d'un domaine de quelque 397 hectares loué au roi Kamehameha III. La première plantation du royaume sort de terre à Kōloa, un village dont le nom, kō et loa, signifie littéralement « longue canne »…

Les Hawaiens n'avaient pourtant jamais considéré cette plante comme une simple marchandise. Le kō, la canne à sucre, existait sous une cinquantaine de variétés portant chacune son nom, et l'on en cultivait souvent à proximité des heiau, les temples lithiques de l'ancienne société hawaïenne. Comme en Nouvelle-Calédonie, la plante intervenait dans de nombreuses pratiques cérémonielles. Elle occupait même une place dans le monde des dieux : la tradition la considérait comme l'un des kinolau de Kāne, dieu de la création et de la vie. Un kinolau est une forme à travers laquelle une divinité se manifeste dans la nature, qu'il s'agisse d'un arbre, d'un animal, d'une source ou d'une montagne. Longtemps associée au sacré et aux origines du monde, la canne allait désormais entrer dans une tout autre histoire : celle des plantations, des raffineries et du commerce mondial.
Deux événements ouvrent successivement à la canne hawaïenne les portes du marché américain. La ruée vers l'or de Californie crée d'abord, à San Francisco, une demande nouvelle. Puis la guerre de Sécession interrompt les approvisionnements venus de Louisiane. Entre 1861 et 1864, le prix de la livre de sucre est multiplié par plus de six, passant de 4 à 25 cents. Vers 1860, l'archipel n'exporte encore qu'un peu plus d'un million de livres de sucre par an ; quinze millions à la fin de la guerre, vingt-quatre millions au milieu des années 1870. La canne avance... Le basculement a lieu en 1875 : par le traité de réciprocité, Hawaï obtient pour son sucre la levée des taxes douanières sur le marché américain. L'effet est foudroyant. En cinq ans, l'archipel passe de vingt à soixante-trois plantations, et la production annuelle bondit de 12 900 tonnes en 1875 à 32 600 tonnes en 1880, presque toutes expédiées désormais vers la côte américaine. En 1890, elle atteint 133 000 tonnes ; en 1900, près de 300 000. Le nouveau roi est une plante.
Les terres, rendues aliénables par une grande réforme foncière en 1848, glissent en une génération des Hawaïens vers les planteurs occidentaux. Mais pour faire tourner les plantations, il faut des bras. Les Hawaïens sont les premiers à travailler dans les champs de canne. Effroyablement, les maladies introduites depuis la fin du XVIIIe siècle provoquent un effondrement démographique spectaculaire : selon les estimations, la population autochtone est divisée par quatre ou cinq en l'espace d'un siècle.
Les planteurs se tournent alors vers le reste du Pacifique et de l'Asie. En janvier 1852 arrivent les premiers travailleurs chinois recrutés sous contrat. En 1868 débarquent 142 Japonais. Les Portugais de Madère suivent à partir de 1878, apportant avec eux leurs traditions, leur cuisine et un petit instrument à cordes qui inspirera bientôt le ukulele. Puis, après l'accord conclu en 1885 entre le roi Kalākaua et l'empereur Meiji, quelque 29 000 Japonais rejoignent l'archipel en moins de dix ans. Coréens, Porto-Ricains puis Philippins complètent à leur tour cette mosaïque humaine.

Dans les camps de plantation se côtoient désormais des dizaines de langues et de traditions. De ce brassage naissent le pidgin hawaïen, devenu la langue du quotidien de nombreuses communautés, mais aussi une culture métissée où se rencontrent cuisines polynésienne, asiatique et européenne. Les malasadas -beignets de Madère- les nouilles chinoises ou les plats japonais entrent peu à peu dans le patrimoine culinaire de l'archipel, témoignages durables d'une société façonnée par le sucre et les migrations.
Le sucre ne se contente pas de prospérer, il prend le pouvoir. En 1890, dernière année pleine du règne de Kalākaua, le royaume exporte pour 13,3 millions de dollars de marchandises, sept fois plus qu'au moment du traité de 1875. Les planteurs imposent en 1887 une constitution qui dépouille la couronne de ses prérogatives. En 1893, les élites économiques liées aux plantations et leurs alliés politiques renversent la reine Liliʻuokalani, qui voulait redonner les terres aux Hawaïens. En 1898, l'annexion par les États-Unis achève ce que les plantations avaient commencé : le royaume hawaïen disparaît de la carte politique du Pacifique.

L'industrie, elle, survivra plus d'un siècle à la monarchie qu'elle a donc renversée. Mais aujourd'hui, la production de sucre brut a complètement cessé dans l'archipel : la dernière plantation a fermé en 2016, 16 000 hectares, 675 employés et trente millions de dollars de pertes. Un monde s'éteint ; les noms des dynasties sucrières restent gravés sur les plaques des rues de Honolulu, et les cannes d'aujourd'hui produisent du rhum.
Fidji, 60.000 Indiens engagés pour une plante
Le 10 octobre 1874, le Tui Viti Cakobau remet Fidji à la Couronne britannique. La cérémonie est hautement symbolique : avec sa souveraineté, il cède aussi à la reine Victoria sa massue de guerre et son titre de roi des Fidji. L'année suivante, une catastrophe s'abat sur l'archipel. La rougeole, rapportée de Sydney par la délégation royale revenue d'Australie, tue près de quarante mille Fidjiens, soit environ un tiers de la population.
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La canne trouve ainsi un pays meurtri. Lorsque la Colonial Sugar Refining Company australienne s'implante dans l'archipel, elle découvre des terres propices à la canne mais une main-d'œuvre devenue rare. Son premier moulin ouvre à Nausori en 1882, sur les rives du Rewa. D'autres suivent rapidement à Ba, à Labasa puis à Lautoka. Plus d'un siècle après, l'ouest de Viti Levu demeure encore le cœur du pays sucrier.
Dans les années 1870, les premiers planteurs avaient d'abord tenté une autre solution. Des recruteurs sillonnaient alors les Nouvelles-Hébrides, le Vanuatu actuel, pour y embarquer souvent de force des travailleurs mélanésiens destinés aux plantations du Pacifique. Ce trafic, connu sous le nom de blackbirding, suscita rapidement critiques et scandales. Londres choisit finalement une autre voie : l'engagisme indien.
Le 14 mai 1879, le Leonidas jette l'ancre à Levuka avec près de cinq cents passagers venus d'Inde. Ils ont signé un girmit, déformation du mot anglais « agreement ». Eux-mêmes deviennent des girmitiyas, les hommes du contrat. Originaires du Bihar, de l'Uttar Pradesh, du Pendjab, du Tamil Nadu ou d'autres régions de l'Inde, ils embarquent à Calcutta ou à Madras. Entre 1879 et 1916, plus de soixante mille d'entre eux gagnent Fidji, dernière colonie britannique à recourir massivement à l'engagisme dans les plantations. Ils habitent de longues baraques de bois divisées par de simples cloisons de toile. Les hommes coupent la canne sous l'autorité des sirdars, contremaîtres recrutés parmi les engagés. Les femmes, moins d'une sur six, effectuent elles-aussi les travaux les plus pénibles tout en affrontant les préjugés d'une société coloniale qui les considère avec suspicion et leur accorde peu de protection.
Le contrat prévoit cinq années de travail dans les plantations. Une fois cette période achevée, l'engagé peut rentrer en Inde aux frais de l'administration ou accomplir une nouvelle période de résidence comme travailleur libre. La majorité des travailleurs choisissent de rester après la fin de leur engagement et après l'abolition de l'engagement lui-même. Sans le savoir, ils sont en train de donner naissance à l'une des composantes majeures de la Fidji contemporaine.
Les profits filent vers les raffineries d'Australie et de Nouvelle-Zélande ; les témoins décrivent des salaires bas, une nourriture rare, une discipline de fer. Le système scandalise. Gandhi en réclame la fin, il envoie un avocat pour défendre les droits juridiques des travailleurs et porter leur revendication devant les tribunaux. L'histoire de Kunti, une engagée qui affirme en 1913 s'être défendue d'un sirdar qui voulait la violer, parvient jusqu'aux journaux indiens. Devant tant de pressions, Londres cède : le système d'engagement cesse en novembre 1916.
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Mais la remise en cause du système ne freine pas immédiatement l'essor du sucre. Au contraire, l'industrie qu'il a permis de bâtir atteint alors sa pleine maturité. Les chiffres disent la puissance. En 1900, la Colonial Sugar Refining Company moud déjà les trois quarts du sucre fidjien ; en 1914, elle contrôle plus de 40 000 hectares de plantations, et bientôt tous les moulins du pays. Elle ne s'en ira qu'en 1973, cédant ses actifs à une société publique, la Fiji Sugar Corporation. Le sucre atteint son apogée en 1984 avec plus de 4,4 millions de tonnes de canne broyées.
Depuis, le secteur décline sous l'effet du changement climatique, du vieillissement des infrastructures et du manque de main-d'œuvre. Le pays cherche aujourd'hui à moderniser ses usines pour relancer cette activité historique. La production est retombée autour de 1,4 million de tonnes, mais la canne continue de rythmer la vie des campagnes et des villes-usines pendant toute la campagne de broyage, de juin à décembre.

L'héritage le plus durable du sucre n'est pourtant peut-être pas économique. Il est humain. Les travailleurs venus d'Inde pour quelques années seulement ont profondément transformé la société fidjienne. La plupart restent dans l'archipel. Les terres, détenues coutumièrement par les Fidjiens Mélanésiens, ne pouvant leur être vendues, ils deviennent cultivateurs, boutiquiers, artisans ou commerçants, et participent au développement des villes-usines de Lautoka, Ba et Labasa. Aujourd'hui, près de quatre Fidjiens sur dix descendent des girmitiyas. Le hindi de Fidji, né de la rencontre des langues du nord de l'Inde dans les plantations, est devenu l'une des langues officielles du pays ; Diwali est célébrée comme fête nationale ; et depuis peu, le 14 mai, date de l'arrivée du Leonidas, est lui aussi jour férié. Les engagés étaient venus pour quelques années ; leurs descendants ont contribué à façonner le Fidji moderne.
L’autre récolte des champs
À Hawaii, le dernier champ de canne à sucre commercial a fermé voici dix ans. À Fidji, la canne reste la colonne vertébrale des campagnes, mais l'archipel vit autant de ses eaux turquoises que de son sucre. La Nouvelle-Calédonie a redécouvert la sienne dans les alambics d'une petite distillerie. En Polynésie, la plante fait un retour inattendu : la variété Otaïti, redevenue fierté locale, alimente aujourd'hui les rhums de Tahiti, régulièrement primés lors des concours agricoles. La boucle est bouclée. La plante qui voyageait en pirogue avec les premiers habitants du Pacifique a régné sur les îles pendant près d'un siècle et demi, et les sociétés qu'elle a fabriquées trop souvent dans la douleur sont là pour rappeler que l'histoire du sucre dans le Pacifique n'est pas uniquement celle d'une plante. C'est celle des hommes et des femmes qu'elle a fait se rencontrer.


