Après deux années à la tête des Forces armées en Polynésie française, le contre-amiral Guillaume Pinget s’apprête à passer le relais. Ce vendredi, il cédera ses fonctions de commandant supérieur des forces armées en Polynésie française et de la zone maritime Pacifique à Yann Bied-Charreton. Avant cette passation, le contre-amiral dresse le bilan d’un mandat marqué par le renforcement des moyens militaires, la création du Commandement pour le Pacifique, des sollicitations plus nombreuses, entre le narcotrafic, les aires marines protégées ou la pêche, et un contexte stratégique régional de plus en plus tendu, marqué notamment par deux essais balistiques intercontinentaux chinois en deux ans. Un sujet de notre partenaire Radio 1.
Quels étaient vos objectifs à votre arrivée au fenua il y a deux ans ?
En arrivant ici, j’avais quatre objectifs. Le premier, c’était de renforcer notre présence en Polynésie française. Le deuxième : renforcer notre action dans la région pour nous y ancrer et aider nos voisins. Le troisième, c’était de transformer le commandement dans le Pacifique pour créer ce qui est aujourd’hui le commandement pour le Pacifique. Et pour réaliser tout ça, le quatrième objectif était de transformer les Forces armées en Polynésie française (FAPF) en délivrant les effets de la loi de programmation militaire. C’est ce que j’ai essayé de mettre en œuvre pendant ces deux années.
Comment s’est concrétisé ce dernier objectif ?
En deux volets. Le premier, c’est le Commandement pour le Pacifique, où il s’agit de coordination et de process à mettre en place. On a créé une mission militaire à Hawaii et on a décloisonné notre réseau pour travailler tous ensemble. J’ai accueilli des nouveaux officiers dans mon état-major pour une fonction d’anticipation.
Le second volet s’est traduit par l’arrivée de nouveaux moyens. Juste avant mon arrivée en 2024, il y a eu le patrouilleur outre-mer Teriieroo a Teriierooiterai. Puis j’ai vu arriver deux nouveaux avions Falcon 50, qui ont été baptisés à Faa’a. Pour préparer tout ça, on a effectué de gros travaux, dont un quai à la base navale qui sera livré début 2027, juste avant l’arrivée du second patrouilleur Philippe Bernardino. L’emprise militaire, en grande transformation, permettra d’accueillir à la fois les nouveaux avions dont on va être dotés pour la surveillance maritime, mais aussi davantage de gros porteurs, comme l’A400M. Sur ces infrastructures, comme nos effectifs croissent, il faut aussi accroître la surface de travail pour le personnel du bureau et les logements des familles.
Du côté de l’armée de terre, il s’agissait d’accueillir deux sections supplémentaires, de trente personnes chacune, au régiment d’infanterie de marine du Pacifique-Polynésie (Rimapp). Ils sont arrivés il y a quinze jours, avec un an d’avance, donc il a fallu préparer tout ça.
Il y a des enjeux de logement et d’organisation sur les bases pour accueillir ce personnel supplémentaire, alors que le foncier est limité en Polynésie. Cela peut poser problème ?
En effet, on a cédé, je crois, une vingtaine d’hectares sur l’île de Tahiti dans le cadre de ce qu’on appelait le CRSD, le contrat de redynamisation des sites de Défense, ce qui était cohérent avec la fin de la période du CEP et en même temps avec l’évolution de la situation. Aujourd’hui, on monte en puissance dans un foncier qui est sous tension. Je sais faire, mais je n’ai plus de foncier à donner à la collectivité.
Cette montée en puissance sur ces deux dernières années va continuer, avec l’arrivée du deuxième patrouilleur outre-mer en début d’année prochaine. Cela va se poursuivre pendant combien de temps ?
C’est la loi de programmation militaire jusqu’en 2030. Je pense que les efforts principaux seront atteints d’ici l’année prochaine. Rien qu’au mois d’août, ce sont 73 personnes supplémentaires qui arrivent, sur les 200 qu’on attendait. La manœuvre de transformation est déjà bien avancée. Je pense qu’au mois d’août 2027, on aura fait le plus gros de cette transformation.
L’effort de modernisation et de renforcement des moyens de défense se fait au niveau national, mais l’Outre-mer, la Polynésie et même le Pacifique de façon générale, sont particulièrement concernés. Est-ce qu’il y a des enjeux grandissants spécifiquement dans cette région ?
Le constat fait sur la loi de programmation militaire, qui a été élaborée entre 2022 et 2024, c’est qu’effectivement, on avait trop réduit la voilure en Outre-mer et on sentait les tensions remonter sur l’ensemble des sites. Il a donc été décidé de fournir un effort qui concerne tous les territoires ultra-marins, tout ce qu’on appelle les forces de souveraineté, comme les FAPF. Chaque force a vu son effectif se rehausser.
Je constate une pression extérieure qui augmente dans la région. Les sollicitations sont de plus en plus nombreuses. On a des enjeux bien sûr de pêche, des enjeux environnementaux qui sont croissants, avec par exemple la question des aires marines protégées. On a aussi de nouveaux sujets, comme le narcotrafic ou les tirs de missiles balistiques intercontinentaux. Il y en a eu au moins deux pendant mon commandement, alors que le précédent tir, c’était il y a quarante ans. On voit que cette pression aux portes de la Polynésie augmente, sur les ressources halieutiques, l’environnement… Les sujets sur les fonds marins, les câbles sous-marins…, tout ça sont de nouvelles problématiques qui génèrent un peu de pression et nécessitent ici des forces de souveraineté plus fortes.
Comment ces tirs balistiques sont-ils interprétés par la Défense française ?
Ces tests visent à démontrer la crédibilité d’une force de dissuasion. S’agissant des essais chinois, on les avait anticipés, on a conduit une manœuvre avec nos alliés et nos partenaires pour surveiller ce qui se passait, on a été prévenus avant l’arrivée du tir, donc je dirais que ce n’était pas une surprise pour nous.
« Il y a besoin d’être plus forts pour protéger la Polynésie et les Polynésiens. »
Les FAPF assurent des missions pour garantir la liberté de navigation dans les eaux, notamment vis-à-vis de la Chine. De ce côté-là, la situation est-elle stagnante ou y a-t-il davantage de menaces venant de la politique chinoise dans le Pacifique ?
La pression qui monte ici reflète une pression transmise depuis plus loin. À l’échelle globale du monde, j’ai l’impression que la situation ne s’est pas arrangée en deux ans, avec une guerre en Europe qui se poursuit, la crise au Moyen-Orient qui s’est dégradée, une Corée du Nord qui aide la Russie dans son effort de guerre contre l’Ukraine en Europe, une collusion Russie-Corée du Nord qui sont deux pays qui ont une façade sur le Pacifique, qui sont présents. Il y a une interconnexion de tout ça, du Pacifique à l’Europe. On a vu l’impact de la crise au Moyen-Orient sur notre vie ici, sur le coût du carburant et des matières premières, sur la dégradation générale de l’état du monde.
Quant aux mers de Chine, je constate une multiplication des incidents. Avec les Philippines, c’est quasiment toutes les semaines. Avec le Japon aussi, on a une recrudescence des frictions dans ce contexte-là.
Donc oui, l’environnement se tend, je pense, avec un système international qui est peut-être plus faible qu’il n’a été. Et c’est aussi une des raisons pour lesquelles on devient plus forts ici. Il y a besoin d’être plus forts pour protéger la Polynésie et les Polynésiens.
Y a-t-il ce sentiment, en Polynésie, d’être un peu à l’écart du monde et de ces grandes tensions internationales, de croire que tout ça ne nous concerne pas ?
Ce n’est pas le sentiment que j’ai en discutant avec les Polynésiens. Comme ils savent que je me déplace dans la région, ils me posent toujours des questions sur ces sujets. Je sens de la préoccupation sur cette compétition stratégique entre la Chine et les États-Unis dans la région, qui se propage. Cette situation internationale dans un monde globalisé ou avec un territoire qui dépend beaucoup des importations extérieures, c’est une préoccupation qui est ressentie ici.
Parmi les quatre objectifs que vous vous êtes fixés en arrivant, le premier d’entre eux concernait le renforcement en Polynésie française. Qu’est-ce que cela signifie ?
Il s’agit de renforcer la présence dans les îles et dans la ZEE, avec davantage de surveillance maritime. On a aussi fourni un effort en faveur de la jeunesse. L’enjeu, c’est la cohésion nationale et la protection de la Polynésie en tant que telle. Mon premier effort a porté là-dessus.
« C’est très agréable, en tant que militaire, de travailler ici et d’avoir le soutien et l’adhésion de la population. »
Comment se passe le contact avec la population ?
Il n’y a pas d’accroc. On a tous été touchés par les événements dans le Var, suite à la disparition de ces jeunes militaires où l’un n’était plus lié (à l’armée, NDLR), mais je dirais que les relations que j’entretiens sont très cordiales, très respectueuses et très chaleureuses. C’est très agréable, en tant que militaire, de travailler ici et d’avoir le soutien et l’adhésion de la population.
Le renforcement de ces relations concerne-t-il également les alliés de la région ?
Il concerne d’abord nos voisins les plus proches, en premier lieu les îles Cook et les Kiribati. Avec les îles Cook, il y a parfois des liens familiaux avec certaines familles polynésiennes. C’est un partenaire important pour nous et leurs enjeux de sécurité sont les nôtres, comme la protection des ressources ou de l’environnement, la sécurité maritime, le narcotrafic, la cybercriminalité… donc j’ai eu à cœur de renforcer nos relations avec ce partenaire voisin. Pendant l’exercice Marara, par exemple, un patrouilleur des îles Cook était présent.
Quant aux Kiribati, pays où je me suis rendu trois fois, on a une frontière maritime commune et, là aussi, leurs enjeux de sécurité sont les nôtres, par exemple la protection des ressources marines, qui ne connaît pas de frontières. Il s’agit de voir comment renforcer notre confiance et notre capacité à travailler ensemble. En général, on a davantage de moyens que ces pays-là, donc on essaie de les aider à faire face à ces enjeux de sécurité. Ils sont toujours demandeurs de notre aide.
« Comment coopérer avec nos voisins face à ces enjeux de sécurité partagés ? »
Ces partenariats sont-ils également utiles à votre action ?
Bien sûr, car nos enjeux de sécurité sont liés. S’il y a un bateau qui fait du narcotrafic chez nos voisins, ensuite, il arrivera chez nous, et vice versa. L’enjeu, c’est d’être capable de communiquer et d’installer des échanges. Plus ils seront forts face à ces enjeux de sécurité, plus on en bénéficiera aussi.
On a également essayé de lancer une impulsion dans le cadre de l’Académie du Pacifique, en organisant des formations ici, au profit de ces états insulaires. J’ai également fait un effort pour aller voir les voisins un peu plus éloignés. Je suis allé aux Tuvalu cette année, pays qui a une frontière maritime commune avec Wallis. Là aussi, nos enjeux de sécurité sont liés aux leurs. J’ai été très bien accueilli, je pense que je suis le premier à être allé là-bas parmi mes prédécesseurs. J’ai également fait des visites en Micronésie, aux îles Marshall, avec toujours la même idée : comment coopèrer avec nos voisins face à ces enjeux de sécurité partagés dans un monde qui se tend ? Comment être plus forts tous ensemble ?
Il y a les voisins directs, les voisins un peu plus éloignés et enfin les grands alliés internationaux, dont les États-Unis font partie. Pourtant, leur partenariat avec la France, et l’Europe de façon générale, est remis en question au niveau diplomatique. Est-ce qu’il y a aussi des accrocs au niveau militaire ou bien ce sont toujours des alliés sur qui on peut compter ?
Je ne fais pas de politique. Ma mission, c’est de bien m’entendre avec les chefs militaires de la région et de travailler avec eux. J’entretiens de très bonnes relations avec tous les chefs militaires américains de la région. Le commandement américain pour le Pacifique est basé à Hawaii. Une de mes missions, c’était de monter une mission militaire à Hawaii auprès de ce commandement. J’avais jusqu’à présent un officier de liaison et aujourd’hui, on a six personnels affectés là-bas pour travailler avec eux. Notre relation est fluide. En tant que militaires, on accepte nos différences de politique, mais l’enjeu, c’est d’être capable de travailler ensemble le jour où on nous le demande. Aujourd’hui, entre chefs militaires, les relations sont excellentes et on a fait des progrès importants en termes d’interopérabilité.
Par exemple, on a travaillé avec les Américains et les Japonais au déploiement du groupe aéronaval dans la région. Malheureusement, il n’est pas venu en Polynésie, mais pour moi, c’était un gros challenge de gérer ce déploiement. De la même manière, j’ai déployé des militaires du RIMAPP à Hawaii pour un exercice avec l’armée du Pacifique. Ce sont des choses qu’on n’avait jamais faites et qu’on arrive à faire à présent, avec un bon niveau de confiance et une capacité à travailler ensemble qui se développe.
Il y aussi l’armée de l’air et de l’espace, le déploiement Pégase qui viendra dans la région cette année en interaction avec plusieurs pays. Je m’appuie aujourd’hui sur la mission militaire française à Hawaii et sur mon réseau d’officiers de liaison distribué dans la région. J’en ai un au Japon, en Corée et à Singapour, qui travaillent pour moi et nous aident à nous intégrer dans les organisations régionales.
« L’objectif principal de ce commandement pour le Pacifique : coordonner l’action de tous ceux qui opèrent sur cet ensemble, pour avoir une démarche plus structurée et plus efficace. »
En avez-vous la responsabilité au titre du Comsup Alpaci ou bien du commandement pour le Pacifique, qui est une nouvelle structure ?
Le commandement pour le Pacifique supplante un peu Alpaci et donc, ça correspond à ma zone de responsabilité, l’Asie-Océan Pacifique, qui couvre de l’Indonésie jusqu’au Chili dans le sens des aiguilles d’une montre. Aujourd’hui, on peut dire que le commandement pour le Pacifique remplace plus ou moins Alpaci. Il a été initialisé au 1er août 2024 et déclaré opérationnel au 1er janvier 2026. L’enjeu, c’était de dire qu’il y a deux commandements français dans le Pacifique avec deux forces, à Nouméa et à Tahiti. Puis il y a aussi des forces qui viennent en renfort depuis l’extérieur, depuis la métropole, le groupe aéronaval ou encore Pégase que j’évoquais tout à l’heure. L’enjeu, c’était la cohérence de notre action, la lisibilité et la visibilité de ce qu’on fait, pour mettre tout ça en synergie, afin d’avoir une stratégie cohérente. C’est l’objectif principal de ce commandement pour le Pacifique : coordonner l’action de tous ceux qui opèrent sur cet ensemble, le Pacifique, pour avoir une démarche plus structurée et plus efficace.
Cela veut-il dire que la répartition n’était pas si claire que ça précédemment, avec le Comsup de Nouvelle-Calédonie ?
Si, la répartition était très claire, mais l’enjeu, c’est de travailler ensemble, et il y a toujours des interfaces entre les pays. Nous, on a nos zones de responsabilité, mais nos voisins n’ont pas forcément les mêmes, donc il y a des croisements. L’enjeu était de mettre de la cohérence dans tout ça, avec un focus principal sur la zone Asie-Pacifique où là, pour le coup, il y avait encore davantage besoin de structurer. Jusqu’à présent, le commandement Alpaci était plutôt orienté marine et l’enjeu, c’était de le rendre davantage interarmées. C’est ce qui se met en place avec le commandement pour le Pacifique.
« Ce commandement pour le Pacifique est mieux structuré pour assurer cette cohérence, mais il n’y a pas de changement majeur. »
On avait aussi l’impression, dans la présentation de ce commandement pour le Pacifique, qu’il s’agissait d’une structure qui prendrait tout son sens en cas d’opération ou de conflit. C’est le cas ?
C’est lui qui a vocation à commander une opération dans la région, de la même manière que le Comsup Polynésie ou le Comsup France. C’est ce qu’on appelle, dans notre jargon militaire, les commandements interarmées et effectivement, ce commandement pour le Pacifique est mieux structuré pour assurer cette cohérence, mais il n’y a pas de changement majeur.
Certaines personnes peuvent avoir l’impression que cette création ou cette organisation est le signe d’une montée de tension dont on parlait tout à l’heure. Qu’on veut se tenir prêts.
Non, l’enjeu, c’est vraiment la cohérence de l’action de la France dans la région, qui s’appuie sur les deux forces permanentes, la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française, et les forces qui viennent en renfort. Tout ça, il faut l’organiser pour délivrer les bons effets militaires.
« Je vais conseiller à mon successeur de s’investir dans les relations personnelles avec les acteurs de la Polynésie. »
Vous allez croiser votre successeur. Qu’allez-vous lui transmettre, sur ce rôle de Comsup en Polynésie ?
On va passer deux ou trois jours ensemble. Je lui ai prévu une série de briefings assez formatés sur les différents sujets. L’enjeu, pour moi, c’est de le préparer le mieux possible à ses fonctions. On a déjà beaucoup échangé par téléphone. Je vais essayer de lui livrer ce que je perçois, mais il va se faire son idée. Je pense qu’il arrive déjà avec ses premières orientations. Et je vais lui conseiller d’aller à la rencontre des gens. Ça prend un peu de temps de nouer des relations mais il faut s’investir dans les relations personnelles avec les acteurs de la Polynésie, avec nos voisins du Pacifique et ceux qui sont plus lointains. Ces relations personnelles, en cas de coup dur, c’est toujours ce qu’il y a de plus précieux. Quand on se connaît, on se passe un coup de fil, on se comprend parce qu’on s’est déjà rencontrés et ça permet de résoudre beaucoup de difficultés. Mais je ne sais pas si j’aurais besoin de lui conseiller cela parce qu’à mon avis, il le fera naturellement.
Lucie Ceccarelli pour Radiio 1

