La Commission des affaires sociales du Sénat va publier prochainement un rapport d’information sur « L’accès aux soins à La Réunion », réalisé par les sénatrices et sénateurs Marion Canalès, Élisabeth Doineau, Corinne Bourcier, Viviane Malet, Philippe Mouiller, Laurent Burgoa et Alain Milon. Si ces derniers se félicitent d’une offre de soins et d’activités hospitalières en pointe, ils déplorent cependant un accès parfois insuffisant, des retards de prise en charge ainsi que la permanence de défis sanitaires pluriels appelant des réponses structurelles. Outremers 360 a pu accéder à une synthèse du rapport.
La Réunion présente des pathologies plus fréquentes que dans l’Hexagone, bien que, paradoxalement, la mortalité y soit moins importante. Environ un tiers des morts prématurées seraient évitables par une meilleure prévention, estime le rapport dans son introduction. Les pathologies cardiovasculaires sont la première cause de décès. « Le diabète est la maladie chronique la plus fréquente, avec près de 90 000 Réunionnais pris en charge. La prévalence serait deux fois celle connue dans l’Hexagone, avec une précocité de cinq ans et une tendance à la hausse », écrivent les sénateurs. Les femmes sont les plus touchées : 54% d’entre elles sont diabétiques dans l’île, contre 45% au niveau national. Par ailleurs, cette maladie concerne 13% de la population adulte et 37% des plus de 65 ans.
À La Réunion, les besoins en dialyse sont cinq fois supérieurs à ceux de l’Hexagone, en lien avec une prévalence de l’insuffisance rénale chronique terminale (IRCT) trois à quatre fois plus élevée. Le CHU vise 100 greffes rénales annuelles et développe, sur son site Nord, une unité pré‑ et post‑greffe. Seuls 22% des patients réunionnais sont éligibles à la greffe, contre 45% au niveau national, ce qui limite la réponse possible malgré la nécessité d’augmenter le nombre de greffes. Toutefois, la mobilisation des professionnels est générale, du secteur hospitalier au secteur libéral. Pour renforcer la prévention et améliorer la prise en charge du diabète à l’échelle du territoire, l’Agence régionale de santé (ARS) et ses partenaires ont notamment élaboré le Programme réunionnais de nutrition et de lutte contre le diabète (PRND).
Des statistiques dégradées pour les cancers
« Parmi les éléments signifiants concernant les pathologies démarquant la situation sanitaire du département, La Réunion affiche, pour ce qui est des cancers, des statistiques dégradées, en particulier en matière d’espérance de vie à cinq ans », observe le rapport. La situation demeure particulièrement préoccupante pour trois cancers : colorectal, utérin et du sein. Les résultats insatisfaisants s’expliquent principalement par une participation insuffisante au dépistage et par une entrée trop tardive dans le système de soins. Par ailleurs, le syndrome d’alcoolisation fœtale reste un enjeu majeur de santé publique. La Réunion dispose à ce titre d’un centre ressource dédié, témoignant de l’importance accordée à cette problématique.
Comme dans d’autres territoires ultramarins, la situation sanitaire de La Réunion est marquée par une exposition aux arboviroses (maladies virales transmises par des insectes ou des animaux minuscules comme les moustiques, tiques ou moucherons, ndlr). Ces épisodes entraînent un impact immédiat sur le système sanitaire : affluence accrue aux urgences, vulnérabilité renforcée des nourrissons, et carences en professionnels de santé touchés par la maladie. Le territoire est régulièrement confronté à des cas de dengue et a connu, début 2025, la plus forte épidémie de chikungunya depuis 2006, avec jusqu’à 23 000 cas hebdomadaires. Pour répondre à ces crises, l’ARS s’appuie sur un service de lutte antivectorielle (LAV) chargé de mettre en œuvre les actions de prévention, de communication et les interventions de terrain.

Par rapport à d’autres territoires de l’Hexagone ou des Outre-mer, La Réunion ne manque pas particulièrement de professionnels de santé. En 2025, le territoire avait une densité de 379 médecins généralistes et spécialistes pour 100 000 habitants contre 346 au niveau national. « Il convient cependant de nuancer ce constat par une réserve substantielle : le retard d’accès au parcours de soins pour les populations défavorisées et l’accès aux soins des personnes en situation de handicap. Le taux de suivi des patients en affection de longue durée (ALD) a également été jugé inférieur à l’Hexagone », soulignent les rapporteurs. Bien que la densité médicale soit satisfaisante, le recours au médecin généraliste reste insuffisant, notamment pour la prise en charge du diabète. Le taux de téléconsultation demeure également faible. Par ailleurs, le vieillissement des praticiens laisse anticiper une diminution du nombre de professionnels dans les prochaines années.
Les sénateurs relèvent que bien qu’un premier cycle de formation médicale soit désormais partiellement implanté à La Réunion, le renforcement du deuxième cycle, ouvert en 2023, apparaît essentiel. Le territoire souffre également d’un manque de professionnels de santé enseignants, limitant la structuration complète de l’offre de formation. L’impossibilité d’effectuer l’intégralité du cursus sur l’île constitue par ailleurs un frein pour de nombreux étudiants, pour lesquels un départ vers l’Hexagone pose problème. Un élément positif se confirme toutefois : les étudiants formés localement choisissent majoritairement de rester sur le territoire pour y exercer.
Des disparités territoriales fortes
En ce qui concerne les établissements de santé, La Réunion en est bien pourvue et a connu un rattrapage réussi durant les deux dernières décennies. Mais il existe des disparités territoriales fortes, dans une île confrontée à des problèmes d’accessibilité importants. « La configuration même du territoire a un impact direct sur l’accès aux soins. Pour les villes du littoral, La Réunion souffre d’un engorgement des axes routiers, avec des embouteillages fréquents et donc, au-delà des distances, des temps de trajet très importants. Surtout, La Réunion est une île volcanique, avec des zones montagneuses et des cirques parfois accessibles uniquement à pied ou en hélicoptère », indique le rapport.

Les critiques des sénateurs portent aussi sur l’importance du secteur privé à La Réunion. En 2026, un seul groupe concentre la moitié de l’offre de psychiatrie, et les activités de soins médicaux et de réadaptation sont aussi assurées par le privé à 85%. La situation budgétaire du CHU est également problématique. Il présente aujourd’hui un fort déficit financier, que des mesures d’accompagnement ne sont pas parvenues à redresser. Sur un budget de plus de 1,2 milliard d’euros, le déficit était estimé à 40 millions en 2025. Le centre hospitalier de l’Ouest (CHOR), seul établissement public hors de la direction du CHU, est quant à lui saturé par ses activités médico-chirurgicales, avec un taux d’occupation de 98%, alors qu’il doit normalement gérer en direction commune l’Établissement public de santé mentale (EPSMR). Un plan « CHOR 2 » de développement est toutefois prévu. Par ailleurs, les capacités de recours extérieurs sont limitées, surtout dans les cas de crises isolant le territoire, notamment lors des phénomènes cycloniques comme l’a montré le cyclone Garance en 2024. L’autonomie de l’île en matière sanitaire demeure donc un impératif.
PM

