Depuis vingt-cinq ans, Nassir Goulamaly porte les ambitions du groupe familial réunionnais Océinde, en s’appuyant sur trois piliers : industrie, innovation et international. Dans un entretien accordé à Outremers360, il revient sur la stratégie de développement du groupe dans l’océan Indien et son ambition de faire des Outre-mer des laboratoires de l’industrie de demain, notamment face aux défis climatiques. Du déploiement de la fibre optique à Mayotte à la création d’un hub numérique à La Réunion, il souligne le rôle stratégique de ces territoires pour la souveraineté européenne. Il présente également son projet de nouvelles liaisons maritimes régionales, dont une route directe entre La Réunion et le port de Sète, avec l’ambition de sécuriser les approvisionnements et de faire de l’île une plateforme industrielle, numérique et commerciale entre l’Afrique et l’Europe.
Outremers360 : Le groupe Océinde est présent dans de nombreux secteurs d'activité, dans les Outre-mer, dans l'Hexagone et à l'international. Vous vous définissez comme des bâtisseurs d'infrastructures d'avenir. Quels sont les piliers sur lesquels repose le développement de votre groupe ?
Nassir Goulamaly : Nous sommes effectivement des bâtisseurs. Dans tous les territoires où nous sommes présents, nous investissons dans des infrastructures qui contribuent à construire leur avenir. Notre groupe, créé en 1970, repose sur trois piliers, les « 3i »: l'industrie, l'innovation et l'international. D'abord, l'industrie, parce qu'elle permet de créer de la richesse et des emplois, particulièrement dans des territoires isolés comme les Outre-mer. Ensuite, l'innovation, avec une grande liberté d'action. Nous ne nous limitons pas à l'innovation technologique liée à nos métiers historiques. Nous nous intéressons à tout ce qui peut contribuer au développement et à la croissance d'un territoire. Enfin, l'international, parce que nos marchés ultramarins sont relativement petits. Pour continuer à nous développer, nous devons nécessairement regarder au-delà de nos frontières.
Vous défendez l'idée que les Outre-mer peuvent devenir des laboratoires de l'industrie de demain, notamment face aux défis climatiques. Comment les contraintes propres à ces territoires peuvent-elles devenir des atouts pour l'innovation et la compétitivité de vos entreprises à l'international ?
Nous ne nous interdisons rien ! Même si nous sommes petits, nous avons toujours cette ambition de bâtisseurs. Nous sommes un peu David contre Goliath. Dans nos territoires, nous avons souvent été oubliés, mais nous avons appris à faire de nos faiblesses des forces. Nous avons toujours été précurseurs dans certains domaines. Dès 1994, par exemple, nous avons ouvert un réseau de téléphonie mobile GSM à La Réunion, avant Paris, à une époque où l'on ne croyait pas encore véritablement à cette technologie dans l'Hexagone.
Nous sommes très attachés à développer nos savoir-faire dans les Outre-mer. Prenons l'exemple de nos activités dans la chimie du bâtiment. Le laboratoire central de l'ensemble de nos usines dans le monde est implanté à La Réunion. Pourquoi ? Parce que notre île présente une grande diversité de microclimats, qui nous permet de développer des peintures et des revêtements adaptés à des conditions climatiques particulièrement exigeantes. Nos produits doivent résister aux embruns, au soleil, à l'humidité, aux fortes chaleurs, tout en répondant à des enjeux d'isolation thermique.
Finalement, nous avons développé une expertise sur des problématiques climatiques auxquelles l'Hexagone et l'Europe sont aujourd'hui de plus en plus confrontés. Nous sommes presque précurseurs dans ces domaines. Et c'est précisément cette expérience acquise à La Réunion qui nous permet aujourd'hui d'exporter notre savoir-faire.
Après La Réunion, où vous avez largement contribué au déploiement de la fibre optique, votre filiale Mayotte THD a remporté une délégation de service public pour couvrir l'ensemble du territoire mahorais. Mais ce projet se heurte aujourd'hui à un différend avec Orange. En quoi les déploiements de cet opérateur menacent-ils la couverture de Mayotte en très haut débit ?
C'est effectivement un combat que nous avons déjà mené à La Réunion, qui est aujourd'hui le premier département fibré de France, avec près de 98 % d'accès à la fibre. Nous avons réussi à couvrir l'ensemble du territoire, dans les Hauts comme dans les Bas, malgré une géographie volcanique qui rend les déploiements particulièrement complexes.
Depuis dix ans, nous portons cette même ambition pour Mayotte. La fibre optique est une infrastructure essentielle au développement économique et social d'un territoire. Nous estimons qu'un euro investi dans la fibre génère six euros de PIB. Elle permet surtout de reconnecter nos îles au monde et de faciliter l'accès à des services fondamentaux, notamment l'éducation et la santé. À Mayotte, où les besoins sont considérables dans ces domaines, c'est un enjeu majeur.
Nous avons remporté une délégation de service public pour assurer la couverture de l'ensemble du territoire mahorais. Mais nous nous retrouvons aujourd'hui confrontés à Orange, qui souhaite déployer son propre réseau sur fonds propres dans les zones les plus rentables.
Or, le modèle économique de cette délégation de service public repose précisément sur la possibilité de financer la couverture des zones les moins rentables grâce aux revenus générés dans les secteurs les plus denses. Si Orange concentre ses investissements sur ces seules zones, c'est l'équilibre économique de l'ensemble du projet qui est remis en cause. Nous risquons alors de favoriser les secteurs les plus riches au détriment du reste de la population mahoraise. Le problème n'est pas fondamentalement qu'il y ait plusieurs opérateurs. Le problème, c'est qu'il n'y a plus d'équilibre économique pour garantir la couverture de tout Mayotte.
Quelle solution attendez-vous de l'État pour sortir de cette situation ?
Nous avons sollicité l'État sur ce dossier. J'ai eu l'occasion d'en parler avec le président de la République lors d'un déplacement à Mayotte et à La Réunion. Il a parfaitement compris le problème et partage notre analyse. Aujourd'hui, j'estime que le gouvernement doit faire preuve de davantage de courage pour les Mahoraises et les Mahorais et intervenir auprès d'Orange, dont l'État détient environ 30 % du capital, pour que l'opérateur revoie sa position.
Mais au-delà du déploiement de la fibre, il y a aussi un enjeu institutionnel très important. Mayotte est un département relativement récent et il faut donner à ses élus les moyens d'exercer pleinement leurs responsabilités. Cette délégation de service public a été attribuée à l'issue d'une procédure parfaitement réglementaire. Les élus se sont entourés de cabinets spécialisés, ont suivi les procédures et pris leurs décisions en toute légalité. Ils soutiennent ce projet parce qu'ils connaissent l'importance de la fibre pour le développement de leur territoire, mais aussi parce qu'ils ont eux-mêmes voté cette délégation.
Aujourd'hui, on donne le sentiment que leurs décisions ne sont pas entendues par l'État. C'est comme si l'on disait aux Mahorais que la parole de l'État n'a plus de valeur. Je trouve cela extrêmement grave en particulier dans un territoire comme Mayotte, où il est essentiel de renforcer la confiance entre les citoyens, leurs élus et les institutions.
Avec ZEOP, le câble sous-marin METISS, Omega 1 et vos investissements dans les centres de données, Océinde ambitionne de faire de La Réunion un hub numérique stratégique dans l'océan Indien. Dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, quels sont les enjeux de ces infrastructures pour la souveraineté numérique des Outre-mer et de l'Europe ?
Nous sommes convaincus que le développement économique de nos îles passe par la maîtrise de trois secteurs stratégiques : le maritime, l'aérien et le numérique.
Sur le numérique, nous avons déjà réalisé une grande partie du travail avec le déploiement de la fibre optique, les câbles sous-marins et les datacenter centres de données. Mais notre ambition est d'aller beaucoup plus loin et de faire de La Réunion un véritable hub numérique international. Nous disposons d'un avantage considérable : La Réunion et Mayotte sont des territoires français et européens. Nous bénéficions donc d'un cadre juridique protecteur, notamment avec le règlement général sur la protection des données (RGPD), mais aussi d'un environnement sécurisant pour les investisseurs. Dans un monde où les tensions géopolitiques sont de plus en plus fortes, c'est un atout majeur.
C'est une force pour l'Europe d'avoir Mayotte et La Réunion dans l'océan Indien. Nous devons transformer ce qui pourrait apparaître comme une faiblesse, deux îles éloignées au milieu de l'océan, en une force pour développer des plateformes internationales d'hébergement et de circulation des données, notamment à destination de l'Afrique subsaharienne.
La Réunion est aujourd'hui à la croisée des chemins. Nous avons encore besoin d'investissements, notamment de deux câbles sous-marins supplémentaires, mais aussi d'attirer des opérateurs capables de développer de grands hubs numériques internationaux. C'est également un enjeu géostratégique. Les câbles sous-marins sont des infrastructures essentielles, mais vulnérables aux tensions et aux conflits internationaux. Nous voyons les difficultés rencontrées sur certaines routes, notamment en mer Rouge, où les infrastructures peuvent être menacées ou endommagées.
C'est pourquoi je défends le développement d'une route numérique méridionale reliant l'Inde, l'Afrique du Sud et les États-Unis, qui serait, selon moi, plus sécurisée et permettrait de diversifier les voies de communication internationales.
L'océan Indien est devenu un espace de rivalités entre grandes puissances, notamment l'Inde, la Chine, les États-Unis et la Russie. Dans ce contexte, la présence française à travers La Réunion et Mayotte constitue un atout stratégique et de souveraineté qu'il faut pleinement valoriser.
Vous évoquez également la création d'une compagnie maritime régionale. Pourquoi ce projet vous paraît-il aujourd'hui indispensable ?
Le maritime est un secteur que nous connaissons bien. Nous avons notamment été présents dans la pêche à la légine dans les Terres australes, à travers notre société Armement des Mascareignes. Nous avons participé au développement de cette activité dès les années 1980, en contribuant à structurer la filière autour d'une exploitation respectueuse de la ressource, avec la mise en place d'un groupement d'intérêt économique et d'un système de quotas et de contrôles. Nous nous sommes retirés de cette activité depuis plusieurs années, mais cette expérience fait partie de notre histoire.
Concernant le transport maritime, cela fait une quinzaine d'années que nous observons une transformation profonde du secteur. Les grandes compagnies maritimes sont devenues de plus en plus puissantes et ont progressivement adopté une organisation comparable à celle du transport aérien, avec de grandes plateformes de distribution, les hubs. Auparavant, les navires assuraient davantage de liaisons directes entre les ports. Aujourd'hui, les marchandises transitent par de grandes plateformes avant d'être redistribuées vers les territoires plus petits.
Pour La Réunion et Mayotte, cela pose un véritable problème. Nous sommes situés à l'écart des grandes routes maritimes et les compagnies ont de plus en plus de difficultés à desservir économiquement nos territoires. Nous sommes devenus une sorte de cul-de-sac dans l'organisation du transport maritime mondial.
Les délais d'acheminement se sont considérablement allongés. Les marchandises doivent passer par plusieurs plateformes de transbordement, avec des risques de retard et des coûts supplémentaires. Les entreprises sont donc obligées de constituer davantage de stocks pour anticiper les difficultés d'approvisionnement. Et, au bout du compte, ce sont les consommateurs qui paient plus cher. La crise du Covid et les tensions géopolitiques ont accentué ces fragilités. Mais nous avions identifié ces difficultés bien avant.
Aujourd'hui, je crains que nous soyons confrontés à des risques de ruptures d'approvisionnement alimentaire, particulièrement à La Réunion et à Mayotte. La situation est différente aux Antilles, où il existe notamment des liaisons maritimes directes avec l'Hexagone, historiquement liées au transport de la banane.
Or, dans l'océan Indien, nous sommes entourés de pays disposant d'importantes capacités de production agricole. Avec le changement climatique, qui risque d'accentuer les difficultés de production locale, il devient essentiel de diversifier et de sécuriser nos sources d'approvisionnement.
C'est tout l'intérêt de notre projet de compagnie maritime régionale.
Ce projet maritime contribuerait à renforcer la souveraineté alimentaire de La Réunion et de Mayotte, en favorisant les échanges avec les pays voisins ?
Absolument. Mais pour cela, il faut d'abord que l'Europe nous permette de commercer davantage avec notre environnement régional. Aujourd'hui, par exemple, à La Réunion, nous importons d'Amérique latine des produits destinés à l'alimentation des bovins, alors que nous avons, à proximité immédiate, des pays qui disposent d'importantes capacités de production agricole. Nous connaissons bien cette région puisque nous avons notamment exercé des activités au Mozambique. Le Kenya, le Mozambique ou encore le nord de Madagascar sont de grands bassins de production agricole qui pourraient approvisionner La Réunion et Mayotte.
Mais nous nous heurtons aux réglementations et aux normes européennes qui limitent ces échanges. Nous devons pouvoir commercer avec nos voisins plutôt que de dépendre systématiquement d'approvisionnements venant de régions beaucoup plus éloignées.
Vous estimez que certaines réglementations européennes, pourtant destinées à protéger les économies de l'Union européennes, peuvent fragiliser les industries ultramarines. Entre le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF), les évolutions envisagées pour les régions ultrapériphériques et le débat sur l'octroi de mer, quelles adaptations vous paraissent prioritaires ?
Pour moi, la première des priorités, c'est la stabilité. Nous avons besoin de visibilité pour investir et développer nos activités. Or, certaines décisions sont régulièrement remises en question, notamment celles concernant l'octroi de mer. C'est épuisant pour les industriels que nous sommes de ne pas avoir de perspectives à long terme.
Nous devons pouvoir anticiper les évolutions réglementaires. Le report de certaines échéances à 2030 est une bonne nouvelle, mais il faut surtout arrêter de remettre constamment en cause des dispositifs qui fonctionnent, parfois pour des raisons électorales.
Au-delà de la stabilité, nous demandons également que les régions ultrapériphériques puissent être pleinement intégrées à leur environnement économique régional. Nous sommes européens, mais nous appartenons aussi géographiquement à l'océan Indien. Il faut donc nous permettre de commercer davantage avec nos voisins. Nous évoluons dans une région extrêmement riche en opportunités économiques. C'est également le cas des Antilles dans leur bassin régional. Cette volonté de renforcer les échanges avec les pays voisins est partagée par les régions ultrapériphériques et leurs responsables politiques.
L'enjeu, c'est de pouvoir être pleinement intégrés à l'Europe tout en étant davantage intégrés à notre propre région.
Comment concilier cette ouverture commerciale avec la protection de la production locale ?
Il faut évidemment être attentif aux conséquences de cette ouverture pour nos industriels. C'est précisément l'un des enjeux de l'octroi de mer. Nous devons préserver notre capacité à produire localement. Dans nos activités, nous constatons que les produits fabriqués sur place peuvent être moins chers que les produits importés. C'est un avantage pour les consommateurs, mais aussi pour l'emploi et l'économie de nos territoires.
L'objectif n'est donc pas d'opposer la production locale aux échanges régionaux, mais de trouver un équilibre qui permette aux deux de se développer.
Dans un contexte de contraintes budgétaires croissantes, vous plaidez pour un modèle de développement ultramarin davantage fondé sur la production, l'innovation et l'exportation. Comment créer les conditions d'une prospérité économique moins dépendante des finances publiques, tout en permettant aux jeunes de construire leur avenir dans leur territoire ?
Je pense que l’on oublie trop souvent que nos îles sont des berceaux d’innovation, d’adaptation et de développement. Nous avons des compétences, des entrepreneurs et un véritable dynamisme économique. Mais pour aller plus loin, il faut aussi avoir cette ambition de l’international, notre troisième « I », car nous évoluons sur des marchés relativement petits. J’ai notamment pu le constater lors de Choose La Réunion. J’ai été frappé par l’ambition des jeunes entrepreneurs, et particulièrement des femmes réunionnaises, qui envisagent très rapidement de se développer à l’international. Nous avons un écosystème extrêmement dynamique et c’est passionnant.
En revanche, sur la question des finances publiques, je ne partage pas l’idée selon laquelle il faudrait tout arrêter brutalement. On entend souvent dire que les Outre-mer coûtent trop cher à l’État, mais on oublie tous les avantages qu’ils apportent à la France et la richesse qu’ils contribuent à créer. S’il faut réduire certaines aides publiques, je suis plutôt favorable à une diminution progressive. Lorsqu’un industriel sait qu’un dispositif va être réduit de 5 ou 10 % par an, sur plusieurs années, il peut anticiper cette évolution, adapter son modèle économique et transformer son activité.
En revanche, lorsqu’on décide du jour au lendemain de supprimer une aide, les entreprises n’ont pas le temps de s’adapter.
Lors de Choose Outre-mer, votre groupe a été cité parmi les investisseurs engagés à Mayotte, avec notamment un projet de construction d'usine. Pouvez-vous nous en dire davantage ?
Nous avons effectivement annoncé la construction d'une usine à Mayotte. Mais je tiens à apporter une précision : nous ne bénéficions d'aucune aide particulière de l'État pour ce projet. Nous avons simplement fait connaître notre intention d'investir dans cette nouvelle infrastructure industrielle.
Malgré un contexte économique et géopolitique difficile, vous affichez un certain optimisme sur l’avenir des Outre-mer. Qu’est-ce qui nourrit cette confiance ?
Je suis très enthousiaste par tout ce qui se passe dans les Outre-mer. Ce sont de magnifiques plateformes d’exportation. Nous en sommes nous-mêmes un exemple : aujourd’hui, notre groupe investit en Afrique et en Europe. Nous démontrons ainsi que des entreprises nées dans les Outre-mer peuvent se développer à l’international.
La Réunion reste un modèle du genre, à la fois pour sa qualité de vie et pour le dynamisme de ses habitants. Je trouve les Réunionnais de plus en plus ambitieux, avec une véritable évolution des mentalités. On voit émerger de nouvelles générations d’entrepreneurs, mais aussi des entreprises plus anciennes qui continuent de se développer.
Je suis donc optimiste pour l’avenir. L’intelligence artificielle va également nous permettre de faire beaucoup de choses. Malgré la morosité ambiante et un contexte géopolitique complexe, nous avons de nombreuses raisons de croire au potentiel de développement de nos territoires.
« L'Air Austral de la mer » : une compagnie maritime regionale, le pari de Nassir Goulamaly pour désenclaver l'océan Indien Transformer les contraintes liées à l’insularité en opportunités industrielles et commerciales. C’est l’ambition portée par Nassir Goulamaly. Pour y parvenir, il esquisse un réseau de trois dessertes maritimes régionales, l'une au nord et l'autre au sud de l'océan Indien, complétés par une liaison directe avec l’Hexagone. Les navires qui desservent l’océan Indien transitent par le port de Salalah, à Oman, à proximité des zones de tensions stratégique en raison de l'extension des conflits au Moyen-Orient et des actions des Houthis. Cette insécurité oblige les armateurs à redéfinir les grandes routes maritimes mondiales : « Nous sommes un peu dans un cul-de-sac. Depuis quelques années, les routes maritimes du pôle Nord sont accessibles environ trois mois par an. Les navires qui relient la Chine aux États-Unis peuvent désormais emprunter ces itinéraires, ce qui risque de marginaliser encore davantage les routes maritimes du sud de l’océan Indien. » Trois liaisons maritimes directes Avec des porte-conteneurs toujours plus imposants et lourdement chargés, le tirant d’eau à savoir la profondeur à laquelle un navire s’enfonce dans l’eau, s’agrandit au point que les armateurs délaissent les petits ports pour les grands. Ce qui n’est pas sans conséquences pour les territoires insulaires comme La Réunion et Mayotte : « Faire escale dans de petits ports devient extrêmement coûteux. Le trafic par le Nord pourrait ainsi se développer considérablement, au détriment des routes du Sud. Pour La Réunion et Mayotte, cela pose un véritable problème de coût et de sécurisation des approvisionnements. » A ceux qui contestent la rentabilité d'une liaison directe, au motif que les navires repartiraient à vide faute d'exportations suffisantes, Nassir Goulamaly oppose un autre raisonnement fondé sur son expérience du numérique : « C’est un peu la même situation que lorsque nous avons lancé la fibre optique à La Réunion. À l’époque, nos concurrents nous expliquaient que les Réunionnais n’avaient pas besoin du très haut débit et que les investissements coûteraient trop cher. Pourtant, la capacité de la fibre a permis de développer de nouveaux usages. Aujourd’hui, on nous oppose le même argument pour le maritime : une ligne directe ne serait pas rentable parce que les navires repartiraient à vide, faute d’exportations suffisantes. Mais c’est précisément parce que nous ne disposons pas de liaisons maritimes régulières que nous ne développons pas davantage nos exportations. » En réponse à ces défis, Nassir Goulamaly défend un projet de trois lignes maritimes complémentaires, qu’il surnomme « l’Air Austral de la mer ». La première relierait le sud de Madagascar, l'Afrique du Sud, La Réunion et Maurice ; la deuxième desservirait le Mozambique, le Kenya, le nord de Madagascar et Mayotte. La troisième assurerait une liaison directe entre l'océan Indien et l’Hexagone, via le port de Sète. « Le port de Sète est extrêmement bien équipé, mais il est aujourd’hui sous-exploité, notamment parce qu’une grande partie du trafic maritime se concentre sur Marseille. Il dispose pourtant d’infrastructures disponibles, notamment de chambres froides inutilisées, qui pourraient accueillir de nouvelles activités et générer des emplois. » souligne Nassir Goulamaly.
La Réunion au cœur de la stratégie industrielle régionale Au cœur d’un marché régional économique de 400 000 habitants, La Réunion pourrait alors s’imposer comme une plateforme industrielle stratégique, en transformant les productions agricoles de ses pays voisins avant leur exportation vers le marché européen. « Aujourd’hui, les industriels malgaches rencontrent de grandes difficultés pour exporter leurs produits, faute de liaisons maritimes régulières. J’ai moi-même perdu des clients, notamment Andros, en raison de ces problèmes d’approvisionnement. L’idée serait justement de permettre à des pays comme Madagascar, le Mozambique ou le Kenya d’acheminer leurs productions agricoles vers La Réunion, de les transformer industriellement sur place, puis de les exporter vers l’Europe. Cela permettrait de créer de la valeur ajoutée localement, de développer notre industrie et d’ouvrir de nouveaux débouchés commerciaux. » souligne Nassir Goulamaly. Nassir Goulamaly estime qu’avec la mobilisation des collectivités territoriales concernées s, notamment La Réunion, Mayotte et la Région Occitanie, un tel projet pourrait voir le jour d’ici « quatre à cinq ans ». Un nouveau défi pour Océinde, qui entend donner une nouvelle dimension à ses ambitions maritimes dans l’océan Indien. |

