À l’approche d’un déplacement à La Réunion, le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace, Philippe Baptiste, place les Outre-mer au
cœur de sa stratégie. Ancien chercheur, ingénieur de formation, passé par les cabinets ministériels et Matignon, ancien directeur général du CNRS et président- directeur général du CNES, il assume aujourd’hui un changement de rôle plus qu’un changement de monde. A ses yeux, la fonction de ministre repose sur un équilibre : porter une vision stratégique, s’appuyer sur une compétence technique et savoir la
rendre lisible.
Dans un entretien exclusif à Outremers360, il décline une feuille de route qui relie les trois piliers de son ministère : renforcer la recherche, adapter l’offre de formation et lutter contre la précarité étudiante, tout en faisant du spatial, en Guyane, un levier de développement à tous les niveaux.
Outre-mer : des terrains stratégiques pour la recherche
Pour Philippe Baptiste, les Outre-mer sont des « opportunités extraordinaires » : biodiversité, milieux marins, terrains d’étude uniques. Des compétences locales se sont installées, les universités se structurent, et le lien entre recherche et formation s’y renforce.
Cela n’empêche pas l’État d’afficher des priorités : l’énergie, la santé, le numérique, le spatial, l’environnement. Tout en prenant soin de poser une limite claire : « Ce n’est pas le ministère qui doit dire à chaque chercheur ce qu’il doit faire. »
La ligne qu’il défend est celle d’une articulation délicate entre pilotage public et liberté
académique. « Les mieux placés pour construire leur feuille de route et leur stratégie, ce sont les scientifiques eux-mêmes », rappelle-t-il. Le rôle de l’État, selon lui, consiste donc à tracer un cap sans restreindre l’initiative.
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Pollution, chlordécone, sargasses : un plan de 15 millions d’euros
La ligne se concrétise dans les moyens. Un programme de 15 millions d’euros sur cinq ans mobilise plus de 200 chercheurs pour s’attaquer aux pollutions agricoles, minières et urbaines. Objectif : casser les approches en silo. « On va faire travailler des démographes, des écologues, des spécialistes du climat », détaille Philippe Baptiste.
Derrière, des dossiers sensibles : chlordécone, sargasses. Autant de crises où la recherche est attendue au tournant. « On attend des résultats », assume le ministre, qui revendique une science à la fois utile et exigeante.
Attirer et retenir les talents
Autre enjeu : l’attractivité. Face à la concentration des moyens dans l’Hexagone, les Outre-mer doivent capitaliser sur leurs atouts. « Pour attirer des chercheurs »,
insiste-t-il. En toile de fond, la fuite des cerveaux. Pas de promesse d’alignement avec Paris, mais une ligne : renforcer les formations, structurer les filières et créer les conditions pour étudier, travailler… et revenir.
A lire : Dans les Outre-mer, un vaste programme de recherche pour lutter contre les
pollutions agricoles, minières et urbaines mobilise 200 chercheurs

Enseignement supérieur : lever le renoncement
Pour Philippe Baptiste, tout se joue dans « l’environnement » des études : logement, alimentation, éloignement, mobilité. Dans les Outre-mer comme dans certains territoires ruraux, le renoncement intervient souvent en amont. Non par manque de capacités, mais faute de projection, face au coût global d’un départ ou à l’idée d’un enseignement supérieur trop lointain, parfois à des milliers de kilomètres.
Le constat est assumé : « Dire qu’il y a égalité sur tout le territoire, c’est totalement
faux. » La réponse, elle, se construit dans la durée : renforcer les universités, élargir l’offre de formation et mieux accompagner les parcours.
Logement étudiant : priorité nationale, urgence ultramarine
Le logement reste le point de bascule. « C’est la première cause de précarité », tranche Philippe Baptiste. Quand le loyer pèse, tout le reste suit.
Le plan de logements étudiants, porté par le gouvernement, et qui prévoit la création de 45 000 places entre 2025 et 2028, avec La Réunion et Mayotte parmi les territoires prioritaires, est suivi de près par le ministère.
Mais sur le terrain, le ministre le reconnaît : les annonces peinent à se concrétiser et les retards s’accumulent depuis des années. En Outre-mer, la contrainte est renforcée. Pas seulement un manque de logements, mais des distances, des coûts et des mobilités bien plus lourdes que dans l’Hexagone. Étudier pour un ultramarin, suppose souvent de partir et de payer le prix du départ.
« Mayotte n’est pas oubliée »
Mayotte constitue à cet égard un cas à part. Après le cyclone, l’urgence a d’abord été celle de l’accompagnement immédiat. Le ministre rappelle les aides exceptionnelles mises en place, notamment les 300 euros versés aux étudiants mahorais. Mais il reconnaît aussi que la reconstruction de l’université n’est pas achevée. Il faut financer, reconstruire, trouver la main-d’œuvre compétente. Là encore, pas de triomphalisme : seulement l’assurance que « Mayotte n’est pas oubliée ».

Chèques repas et bonification pour les ultramarins
Philippe Baptiste souligne l'importance majeure du système de bourses en Outre-mer, tout en mettant l'accent sur des mesures concrètes et de proximité, souvent méconnues du grand public. Le ministre mise sur des leviers de proximité, comme le dispositif Lévi, qui permet aux étudiants situés en « zones blanches » de bénéficier de chèques repas financés par l’État, une aide mensuelle de 20 à 50 euros leur est versée.
Conçues comme des « dépenses de guichet », ces aides s'ajustent automatiquement au volume des demandes, garantissant que l’État accompagne chaque étudiant.
Accompagner l’université de La Réunion
Interrogé sur la situation financière de l’Université de La Réunion, Philippe Baptiste choisit un ton mesuré. Il rappelle d’abord les difficultés passées de gouvernance, avec un changement de présidence. Puis il reconnaît des tensions de gestion financière qui nécessitent une vigilance accrue de l’État.
Mais il refuse le vocabulaire de la mise sous tutelle. « On est dans des mesures d’accompagnement, de suivi », insiste-t-il. Le sens de cette posture est clair : stabiliser, redresser, soutenir. Le ministère veut comprendre les difficultés, identifier les outils ad hoc, et articuler son action avec celle des collectivités territoriales.

Spatial : souveraineté européenne, enjeu guyanais
Le spatial, portefeuille du ministère et domaine familier de Philippe Baptiste, ancien patron du CNES, sort d’une période de turbulence. Après la crise d’accès à l’espace, le passage à Ariane 6 marque un rebond. Mais la souveraineté européenne reste conditionnée à un impératif, rester compétitif et réduire les coûts face à une concurrence mondiale intense.
Dans ce paysage, la Guyane s’impose comme un maillon stratégique. Le Centre spatial guyanais de Kourou n’est plus seulement une base de lancement, il s’ancre davantage localement, notamment via les recrutements sur place. Un levier économique majeur : « c’est entre 10 et 15 % du PIB guyanais », rappelle le ministre.
Pour autant, le potentiel reste à amplifier. D’abord par la formation, pour permettre à davantage de Guyanais d’accéder aux métiers du spatial. Ensuite en développant l’aval de la filière, notamment le traitement des données, moins dépendant d’infrastructures lourdes et plus accessible aux talents locaux.
Le spatial s’invite aussi dans le quotidien. En Guyane, où le territoire rend le tout-filaire illusoire, le satellite devient un outil clé pour connecter les villages. Même logique pour l’éducation, avec des projets de classes virtuelles. Une autre facette du spatial : désenclaver, relier, rendre l’accès au savoir plus concret.

« Profitez », « osez »
Aux chercheurs, Philippe Baptiste lance une invitation : « Vous avez un terrain qui est extraordinaire, vous pouvez attirer plein de gens, profitez-en. » Faire de la recherche en Outre-mer, insiste-t-il, c’est faire de « l’excellence » sur des terrains scientifiques majeurs.
Aux étudiants, le message est plus engageant : « Osez. N’hésitez pas à poursuivre vos études, on est là pour vous accompagner. » Le message n’est pas anodin. Il condense toute la philosophie de l’entretien.
Pour Philippe Baptiste, l’enjeu ultramarin n’est pas seulement budgétaire, institutionnel ou technique. Les Outre-mer doivent être pensées comme des territoires où l’on investit, où l’on innove, où l’on étudie, où l’on cherche, où l’on construit l’avenir. Et peut-être est-ce là que le chercheur devenu ministre trouve toute sa cohérence, dans cette conviction que la science, l’enseignement supérieur et l’espace n’ont de sens que s’ils ouvrent, concrètement, des possibilités.





















