« Voici ce que l'on avait. » « Voici ce que tu nous laisses ! » Deux phrases dites un jour de 1878 par le grand chef Ataï au gouverneur Olry, en vidant devant lui deux petits sacs, l'un de terre, l'autre de pierres. Comment en est-on arrivé là, et que firent les chefs ? La réponse tient en un traité signé sur une plage de Balade, un chef exilé à Tahiti, une très jeune cheffe qui écrit à un missionnaire, un procès monté à Pouébo, des bœufs paissant autour d’ignames et de taros et la tête d'un chef conservée à Paris. Signer, composer, négocier, se battre. Les archives françaises appelleront le reste l'« insurrection de 1878 » ; les Kanak, eux, disent la guerre d'Ataï. Un récit d'Alexandre Juster, ethnolinguiste.
La terre et la chefferie
Avant de dire comment la France prit la terre, il faut dire ce qu'elle était pour ceux qui la vivaient. L'archipel calédonien est peuplé depuis plus de trois mille ans par un peuple de cultivateurs venu de la mer et attaché à la terre, qui met au point des techniques agricoles et d'irrigation élaborées, qui pratique de longues jachères, et dont la cosmogonie est reliée aux paysages ; tout ce que les Européens ne percevront pas d’emblée.
Avant la prise de possession en 1853, personne ne possède la terre au sens où l'entendent les Occidentaux du XIXe siècle, pour la bonne raison que la terre précède les hommes. Chaque clan naît d'un tertre, d’une petite butte ; son nom est un nom de lieu, et les lieux se transmettent comme des noms. Rien de tout cela ne s'écrit : les fondements de la culture, comme les traditions de chaque clan et de chaque chefferie, se transmettent oralement, d'une génération à l'autre. On ne vend pas la terre, pas plus qu'on ne vend les esprits qu'elle abrite. La Charte du peuple kanak, adoptée par le Sénat coutumier, formulera 161 ans plus tard la même évidence : « la terre fait partie d'abord d'un patrimoine culturel avant d'être un levier économique. »
Reste à nommer le gardien de cette terre. Le mot même de « chef » ne se traduit pas littéralement dans les langues kanak. Le conseil économique et social calédonien le reconnaîtra sans détour en 1999 : le terme est « un héritage de l'administration, sans équivalent dans la terminologie kanak ». La Charte du peuple kanak dit ce que le mot cache : la chefferie est, dans un espace donné, le regroupement, sous l'autorité d'un poteau central appelé « l'aîné » ou « grand frère », de lignées composantes du même ancêtre ou de clans aux fonctions complémentaires ; elle est « la forme achevée de l'organisation socioculturelle et politique Kanak ». Le chef coutumier du clan est « l'aîné de la branche aînée » ; il « veille au partage de responsabilités dans le clan, assure la cohésion du groupe » ; « homme de compromis et de consensus », il tranche les questions litigieuses « après consultation du conseil des chefs de clan ». Dans la case, il est donc le poteau central, la flèche faîtière : il relie, il ne règne pas. On est loin de la féodalité européenne : là-bas, où le seigneur possédait la terre et y attachait les hommes ; ici, c'est la terre qui tient les hommes, et le chef n'en est que le garant. « La terre est la propriété du clan, et le chef en est garant », dira le même conseil économique et social.
Ce garant vit de la même vie que les clans. Dans la coutume, ce sont les échanges qui font vivre les liens entre les groupes, et la parole engage. Le cycle de l'igname rythme l'année. Sur l'allée de la grande case, bordée de pins colonnaires pour les hommes et de cocotiers pour les femmes, les ignames s'échangent, les monnaies circulent, les grandes cérémonies coutumières s'y tiennent. La même Charte le dira, en lettres majuscules : « La solidarité et le partage ainsi que l'accueil et l'hospitalité marquent les rapports socioculturels ». Un chef n'existe que par ceux qui le portent et qui le rappellent à l'ordre ; son statut n'a rien d'absolu ni de purement sacré, il se gagne à la guerre, se garde par le compromis, en négociation permanente avec les clans d'origine qui l'ont installé là, par les rites. Parfois, c'est un étranger adopté, accueilli et lié pour être rendu inoffensif. Ce détail comptera : les Kanak savent accueillir l'étranger et le transformer en parent. Que fait alors une chefferie lorsqu'apparaît une puissance qui prétend exercer sa souveraineté sur un territoire où la conception de « propriété » diffère tant des repères occidentaux ? Les réponses ne seront ni uniformes ni immédiates. Selon les lieux, les circonstances et les générations, les chefs kanak signeront, composeront malgré les malentendus, négocieront ou prendront les armes. Tout commence à Balade, en 1853.
1853 : signer à Balade
Signer, d'abord. Le 24 septembre 1853, l'amiral Febvrier-Despointes prend possession de la Nouvelle-Calédonie à Balade. Sur le rivage, chacun signe pour des raisons différentes : pour les chefferies, l'accord relève de l'alliance et de l'hospitalité ; pour la France, c'est une cession de souveraineté. Le malentendu fondateur tient tout entier dans cet écart : on offre l'hospitalité, l'autre croit recevoir la terre.
Puis, le 20 janvier 1855, l'amiral du Bouzet signe une déclaration foncière au nom de l'empereur Napoléon III : la France se réserve « la propriété exclusive, comme domaines domaniaux, de toutes les terres non occupées ou apparemment vacantes ». Apparemment : le mot est du texte. Il suffira qu'un jardin paraisse en friche pour qu'il devienne domaine. Le même texte se réserve « exclusivement le droit d'acheter les terres occupées par les indigènes » : les Kanak ne pourront plus « vendre, céder ou transmettre le sol qu'ils détiennent », si ce n'est au profit de l'administration coloniale. Dans une civilisation qui ne vend pas la terre, la France s'arroge le monopole de l'acheter. Cette doctrine ouvre progressivement l'immense majorité du territoire de la Grande Terre à la colonisation foncière, dans une colonie singulière, à la fois pénitentiaire et de peuplement : châtier et cultiver sur le même sol.
À Paris, l'amiral justifie sa déclaration auprès de son ministre, lettre après lettre. Quatre arguments. Annuler d'abord les ventes d'avant 1853 : des aventuriers venus d'Australie achetaient aux chefs des baies entières contre des outils, de l'alcool ou des armes, et ce que les chefferies croyaient être des alliances, les spéculateurs le tenaient pour des titres. Faire ensuite de l'État le guichet unique du foncier. Prendre enfin sans voler, puisque ne sont saisies, écrit-il, que les terres que les habitants « n'occupent pas activement » : ce qui échappe à l'administration, c'est une agriculture à rotation lente, aux jachères longues, où la terre qui se repose n'est pas abandonnée, elle attend : la friche d'aujourd'hui est la récolte de dans dix ans. Ce qui lui échappe plus encore, c'est le lien tissé entre la terre et la cosmologie kanak. C'est là que la main se porte. Et puis protéger, l'argument le plus habile : interdire aux Kanak de vendre leur sol, pour leur bien. La protection devient l'étiquette paternaliste de la dépossession ; la doctrine des terres vacantes, posée en 1855, sera le fondement juridique de tout le siècle qui suit.
Dans les années 1860, le gouverneur Guillain fait signer des traités à chaque chef, pour maintenir le flou sur ce que les clans croient accorder ; dans le même temps, l'emprise foncière européenne passe de vingt-sept mille hectares en 1862 à cent cinquante mille en 1877. L'administration fabrique enfin ses relais : « grands chefs », « chefs de tribu », et « la désignation de personnes qui lui étaient plus favorables », reconnaîtra le conseil économique et social en 1999.
Il serait pourtant trompeur de voir dans ces chefs de simples figurants. Chacun joue la présence française dans ses propres rivalités : la puissance coloniale devient une pièce dans des guerres anciennes, qui sert à asseoir une suprématie ou à retaper une légitimité. Et la résistance n'attend pas 1878 : en 1857, quand la mission de Pouébo est attaquée, l'administration monte un procès contre les chefs du nord ; Bwaarhat, chef de Hienghène, est exilé à Tahiti. D'autres, plus au sud, choisissent l'alliance. La suite leur donnera tour à tour raison et tort.
Canala et l'île des Pins : négocier l'alliance
Négocier, ensuite : ce fut le choix de deux grandes chefferies. À Canala, les Européens ne sont pas des inconnus : santaliers dès les années 1840, mission mariste implantée tôt. En 1878 pourtant, deux cents de leurs guerriers servent d'auxiliaires à l'armée française : le discours officiel les nomme « fidèles alliés ». La contradiction n'est qu'apparente. Ataï est de leur famille ; autour de leur chef Gélina, ils chargent le chef de guerre Nondo d'une mission de conciliation : dissuader le vieux chef, et ne le combattre qu'en cas de refus. Ni alliés, ni traîtres : des stratèges.
À Kwenyii (l'île des Pins), la grande chefferie Vendégou opte pour la France dès 1853, autour de la mission du père Goujon. Sa fille Kanédjio, baptisée Hortense et formée par les sœurs maristes, devient la première femme mélanésienne à lire et écrire le français. Avec son époux, elle succède à son père à la chefferie. Son influence est forte, tout comme son caractère. Quand l'Ile des Pins est choisie pour le bagne et ses déportés de la Commune, elle négocie et évitera que son île soit occupée dans son intégralité par le bagne et que son peuple soit contraint à l’exil. L'alliance kanak n'est pas une reddition, c'est une stratégie pour garder la terre.
Mais partout, les marges de négociation se réduisent. À mesure que les concessions s'étendent et que le bagne fournit de nouveaux colons, les stratégies d'alliance ou d'accommodement montrent leurs limites. Pour beaucoup de clans du centre de la Grande Terre, la question n'est plus de savoir comment composer avec la colonisation, mais comment lui résister, quitte à prendre les armes. Tout y amène, au rythme de deux machines coloniales. La colonisation agricole, d'abord : le long de la route que l'on trace de Nouméa vers le nord, les concessions s'alignent, fermes et élevages dont le bétail, parqué sans clôtures, divague dans les tarodières. La colonisation pénale, ensuite : depuis 1864, le bagne envoie ses transportés, qui creusent la route, puis ses libérés, installés en concession, qui grignotent les terres clan par clan ; à La Foa même, un pénitencier s'installe sur des terres claniques. Les terres en jachère, perçue comme vacantes, sont confisquées tandis que la réquisition de main-d'œuvre dérègle le calendrier agricole, et la sécheresse de 1877 jette les bœufs affamés dans les derniers jardins. Les réclamations des chefs se heurtent à une administration qui veut accélérer la colonisation, pas la négocier.
1877-1878 : la guerre d'Ataï
Se battre, enfin : ce sera le choix d'Ataï. Chassé de Komalé par l'avancée des colons, ce chef, alors âgé d’une quarantaine d’années, s'est réfugié à Pwero, que la carte française nommera La Barrière d'Ataï. Faute de tribunaux accessibles aux Kanak, il s'adresse à l'autorité militaire pour dénoncer les spoliations ; convoqué devant le gouverneur Olry, il vide à ses pieds ses deux petits sacs : la terre d'avant, les pierres d'après. On lui conseille d'entourer ses tarodières de clôtures, il répond : « Quand mes taros iront manger vos bœufs, je mettrai une barrière autour de mes champs. »
La guerre se prépare dans le secret, par messages et alliances entre chefferies. Tout s'accélère en juin : le 19, à Ouaménie, la famille Chène est tuée ; l'administration jette dix chefs en prison, et les stratèges n'attendent plus. Le 25 juin 1878, les fermes de La Foa à Bouloupari brûlent ; de Poya à la Baie Saint-Vincent, le front pionnier prend feu. Le 1er septembre, près de Fonimoulou, Ataï meurt en combattant. « Suivant la loi canaque (sic), rapporte Louise Michel alors déportée dans l'archipel, un chef ne peut être frappé que par un chef ou par procuration » : Nondo remet sa procuration à Segou, qui lance sa sagaï. Bilan : deux cents morts côté européen, huit cents à mille côté kanak, mille cinq cents déportés ; une saignée de près de cinq pour cent de la population kanak.
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Suit l'impensable. La tête d'Ataï, mise à prix deux cents francs, est achetée par un médecin de marine, expédiée à Paris, décharnée, mesurée, étudiée. Pour un monde où le mort doit rejoindre la terre des ancêtres, la boucle n'est plus close : le chef ne repose pas.
La répression ne s'arrête pas là : chefs insurgés exécutés sans jugement, terres confisquées, clans entiers déplacés dans le Sud et à l'île des Pins. Pour un peuple qui naît d'une butte, déporter un clan, c'est l'arracher à sa propre naissance : les survivants emporteront les noms, mais un nom sans sa terre ne dort plus.
De cette année-là naîtront deux mémoires, qui longtemps ne se parleront pas : celle des familles européennes qui ont perdu les leurs ; celle des clans qui ont perdu leurs terres, leurs morts et la tête de leur chef. La première dira l'insurrection, la seconde la guerre. Il faudra plus d'un siècle pour qu'elles commencent à se dire ensemble.
Le chef sous l'administration : l’époque du cantonnement
La guerre finie, restait la terre, et les chefs pour la porter. Les réserves, d'ailleurs, étaient nées avant le conflit : le 24 décembre 1867, l'administration Guillain invente des « tribus ». Le 22 janvier 1868, elle leur attribue un territoire, propriété collective incommuable, et crée « des réserves tribales ». Un non-sens administratif, qui découpe en « tribus » un monde que les clans n'avaient jamais découpé. Par ailleurs, le gouverneur se garde la possibilité de réduire en cas de nécessité les terrains concédés aux tribus.
La mort d'Ataï ne met pourtant pas fin à la logique qui a conduit au conflit. Au contraire, la défaite militaire ouvre une nouvelle étape : celle de l'encadrement administratif des populations kanak et de la réduction méthodique de leur espace foncier.
Vers 1893, le besoin de terres s'amplifie ; le gouverneur Feillet prépare son grand plan de colonisation. Le 23 novembre 1897, un arrêté lui donne le droit de s'approprier des terres des tribus et d'opérer leur « cantonnement » : populations regroupées et déplacées, parfois plusieurs fois, expropriées aux indemnités infimes. De 1898 à 1900, des arrêtés successifs réduisent considérablement les réserves. Les excès du cantonnement finiront par alerter jusqu’en Europe : en 1901 naît un « Comité de protection et de défense des indigènes » ; sa brochure dénonce la spoliation des Kanak ; sous cette pression, l'administration locale limite les abus les plus criants.
Mais en 1917, les armes parlent à nouveau. Les causes s'additionnent : des réserves étriquées par le cantonnement, des corvées sans fin, et cette fois la guerre d'Europe, l'administration pressant les tribus de livrer des volontaires pour les tranchées. Le 28 avril, un pilou de réconciliation tourne à la fusillade : Noël, le chef de la tribu de Tiamou à Koné tient la guérilla un an. Il est tué en janvier 1918. Le procès de Nouméa condamne soixante et un hommes ; deux seront guillotinés, les autres déportés.
Les chiffres, eux, donnent le vertige : trois cent vingt mille hectares de réserves en 1891, cent vingt et un mille en 1912 ; en 1921, la population kanak est tombée à seize mille individus, la moitié de ce qu'elle comptait en 1860.
Néanmoins, le rapport à la terre continue de sourdre. Génération après génération, les clans transmettent les noms, les tertres, l'emplacement des jardins d'avant. La figure d'Ataï est ravivée à la fin des années 1960 par un prêtre kanak, Apollinaire Anova. Et la mémoire rejoint le droit : depuis l'accord de Nouméa, les terres coutumières obéissent à la « règle des quatre i », inaliénables, incessibles, incommutables, insaisissables. Quatre termes que l'administration coloniale avait elle-même posés dès 1868, avant de les oublier.
1998 : L’accord de Nouméa
Pendant près d'un siècle, la question foncière demeure au cœur des relations entre l'administration coloniale et les chefferies. Il faut attendre les accords politiques de la fin du XXe siècle pour que la parole kanak retrouve une place institutionnelle reconnue. En 1998, elle entre enfin dans les textes. Signé le 5 mai entre l'État, le RPCR et le FLNKS, l'accord de Nouméa reconnaît ce que la mémoire kanak n'a jamais cessé de dire : « l'identité kanak se définit d'abord en référence à une terre ». Il prévoit la réforme foncière, le cadastre des terres coutumières et un Sénat coutumier ; parmi les signataires, un grand chef, Rock Wamytan. Ce même accord de Nouméa reconnait que « les traités passés, au cours de l'année 1854 et les années suivantes, avec les autorités coutumières, ne constituent pas des accords équilibrés mais, de fait, des actes unilatéraux. »
Ce cadre posé, restait le corps du chef : le crâne d'Ataï, retrouvé au Muséum d'histoire naturelle de Paris, est restitué par la ministre des Outre-mer George Pau-Langevin le 28 août 2014 à Bergé Kawa, grand chef de Couli. Il sera inhumé le 1er septembre 2021 à Wereha, au lieu-dit Fonwhary, sur un terrain devenu espace de réconciliation : à l'entrée, deux stèles face au même chemin, l'une pour Ataï, l'autre pour les trente-deux Européens, volontaires et transportés, que l'insurrection avait tués.
Puis vint 2024, et sa crise. Dans la nuit du 21 juillet, le mausolée est forcé, les cercueils dégradés, les crânes dérobés, la plaque des morts brisée. L'affaire finira classée sans suite : pas d'auteur identifié, pas de reliques retrouvées. Mais la condamnation fut unanime : la mairie, le haut-commissaire, le président du gouvernement, le Sénat coutumier. Le chef, une seconde fois, ne repose pas dans sa terre coutumière. Une terre qui ne se vend pas, mais qui se nomme, se transmet, se partage : dans la Calédonie d'aujourd'hui, ce partage-là n'a jamais été aussi nécessaire.
| Cette chronique ouvre une série de deux consacrées à la Nouvelle-Calédonie du XIXe siècle. Elle a regardé la conquête depuis les chefferies kanak ; la seconde sera consacrée aux pionniers venus librement sur le Caillou : Australiens, Britanniques, Auvergnats, Parisiens… ces premiers Européens qui débarquèrent pour leur compte et y bâtirent leur vie. Deux mondes, deux mémoires : une même histoire, qu'il faut écouter des deux rives. |

