Vers une professionnalisation de la filière pêche à Mayotte ?

Vers une professionnalisation de la filière pêche à Mayotte ?

Se tenait ce jeudi 15 avril à la Copemay à Mtsapéré une réunion entre les pêcheurs et les affaires maritimes. Pour les uns, il s’agissait de demander une plus grande attention au rythme des pêcheurs mahorais, pour les autres, il s’agissait avant tout de présenter le dispositif mis en place pour que la pêche mahoraise entre dans les cases de l’Union Européenne. L’ambiance était très courtoise mais les ressentis bien présents... Reportage de notre partenaire France Mayotte Matin. 

En préambule, c’est le président de la Copemay, Abdallah Toilibou, 79 ans, qui prend la parole et qui explique avec beaucoup de respect au directeur des affaires maritimes de Mayotte, Michel Goron, qu’il a commencé à structurer, avec les autorités de l’époque, le secteur pêche à Mayotte, il y a 45 ans, en fédérant en premier lieu les pêcheurs de l’île. Il regrette, alors que le directeur est présent sur l’île depuis 5 ans, de ne pas avoir été reçu une seule fois. Une sorte d’avertissement comme pour dire sans les pêcheurs de Mtsapéré il sera difficile d’obtenir des résultats, ce que semble partager le Directeur des affaires maritimes. 

Ce dernier est venu avec son équipe pour présenter les grands chantiers pour les prochaines années : un seul mot d’ordre : en marche vers la professionnalisation de la pêche mahoraise. C’est Charif Abdallah le premier vice-président de la Capam qui assurera la traduction en shimaore des échanges. Le premier des chantiers évoqué par le directeur des affaires maritimes, c’est l’enregistrement des marins professionnels. La direction des affaires maritimes a recruté une chargée de mission professionnelle du secteur qui va accompagner les armateurs à faire la démarche. 

« Lisa connait les logiciels, elle va le faire avec vous à la direction de la mer » annonce Michel Goron avant de préciser que chaque armateur attaché à un des 7 pontons de débarquement sera appelé à se rendre aux affaires maritimes avec un certain nombre de documents pour que la chargée de mission réalise l’enregistrement sur les portails : armateur et marins professionnels seront donc références. Une traduction en shimaore sera mise en place afin que chacun comprenne bien les questions et les réponses. 

Les 7 pontons de débarquement retenus par toutes les parties intéressées sont Mtsahara, Koungou, Mtsapere, Kani-Keli, Bandrélé, Sada-Chiconi et Petite-Terre. Pierre Baubet demande alors que Mamoudzou soit également considéré comme un point de débarquement homologué. En effet, il est le seul port en eau profonde à toutes les heures de la journée, les bateaux qui mouillent à Mamoudzou ne peuvent pas venir jusqu’à Mtsapéré. 

Le renouvellement des bateaux de pêche est largement évoqué avec le financement proposé par le CD976 et l’État. La France a demandé à l’Union Européenne la possibilité de financer les installations à hauteur de 60%, Michel Goron explique : « L’ensemble des élus parlementaires et président du Département sont intervenus auprès de l’Europe pour faire valider le régime d’aide. On attend la décision de l’UE, dès que l’accord sera obtenu, un guichet unique sera mis en place afin que les dossiers soient adressés et instruits »

Les bateaux vont être comme les équipages enregistrés dans les bases de données européennes, « il faut mettre en règle les équipages des bateaux, nous avons jusqu’au 31 décembre 2021 pour les bateaux disposant déjà d’un permis de naviguer, nous avons jusqu’au 31 décembre 2025 pour les nouveaux bateaux ». Pour mémoire, cette homologation est indispensable pour l’Union Européenne pour calculer et donner les autorisations de pêche dans la zone à la flottille mahoraise et donc pour calculer les aides européennes à la filière.

Michel Goron explique que depuis quelques années, ses services vont sur le terrain pour visiter les bateaux et accorder des permis de navigation. Ce sont ces bateaux et leurs équipages qui seront enregistrés en premier dans les bases de données. L’enregistrement des bateaux et de leurs équipages permet de suivre les carrières des marins professionnels, leurs visites médicales, les brevets dont ils disposent et les formations suivies. 

Le directeur des affaires maritimes rappelle les règles : un capitaine doit être français, il doit disposer d’un CACPP, les marins professionnels doivent tous avoir un brevet. Les pêcheurs demandent alors à ce que Mayotte dispose d’un statut d’exception comme la Guyane, les capitaines de bateau peuvent être brésiliens là-bas. Mayotte demande que des capitaines comoriens en situation régulière soit autorisés. Pas de réponse sur ce point côté affaire maritime pendant la réunion.

Dès que les inscriptions sont faites, des listes vont être établies pour que les marins puissent aller en formation explique le directeur des affaires maritimes. Les responsables présents côté pêcheurs expliquent que les formations doivent être adaptées au niveau des marins qui ont pour la plupart plus de 25 ans de mer et parlent pas ou peu le français, la maitrise de la lecture et de l’écriture est aussi parfois limitée. Michel Goron se veut rassurant : « on sait faire ». Les pêcheurs mahorais demandent aussi que la validation des acquis soit mise en place pour faciliter l’accès aux brevets pour des professionnels aguerris. 

Sont très rapidement évoqués par les pêcheurs mahorais, les contrôles en mer des bateaux en situation de pêche, qui ont pour conséquence de saisir puis casser des embarcations de pêche qui ne peuvent pas être remplacées pour le moment au regard de l’attente des décisions de l’UE. Michel Goron prend alors la parole et réaffirme avec force que lorsqu’il est arrivé en 2016, il aurait pu arrêter 150 des 157 bateaux qui composaient la flotte car aucun ne répondait aux exigences. Il a alors mis en place un cadre dérogatoire pour 2 ans, cadre qui a été renouvelé une fois. Ce permis de navigation dérogatoire prenait en compte l’équipage comme il était, à condition que les titres de séjour soient en règle et que les armateurs entreprennent toutes les démarches pour converger vers les règles applicables. 

En septembre 2020, après 4 ans de dérogation, certains armateurs de bateaux de pêche n’avaient pas encore entrepris la moindre démarche. Il y a quelques mois, deux bateaux ont été contrôlés à Sada, ils n’étaient pas en règle, en 6 mois l’un des armateurs a fait les démarches, il a obtenu son permis de navigation, il peut donc travailler même si son bateau n’est pas aux normes. L’autre armateur n’a transmis aucun document, il prend donc le risque d’être sanctionné. 

Le Président Toilibou explique alors très calmement en imageant son pro- pos que « pour rester en paix, il faut préparer la guerre » qu’il faut beaucoup de pédagogie. Que pour faire agir la communauté des pêcheurs, associer les plus anciens est devenu nécessaire. Message reçu 5/5 pour Michel Goron : « on ne cherche pas être en guerre avec la Copemay. Les capitaines bacoco, on ne va pas les embêter. L’école d’apprentissage forme des jeunes avec le CACPP. Il leur faut des conditions de travail acceptables, des bateaux aux normes et des infrastructures correctes sinon ils ne s’installeront pas ».

C’est alors qu’arrive dans la discussion la situation sociale de pêcheurs, le Régime Général de cotisations va devenir la règle. Les pêcheurs présents réclament qu’un véritable contrat de travail du pêcheur soit mis en place autour d’une rémunération qui s’appuie sur la réalité vécue. Ils réclament une caisse dédiée à leur activité avec des taux de cotisation qui ne soient pas prohibitifs. La MSA (mutuelle sociale agricole) prend maintenant en compte l’exploitant pêcheur au même titre que l’exploitant agricole, mais rien n’est réglé pour le pêcheur salarié. Tous les protagonistes sont d’accord sur le constat, la solution est à trouver. 

Arrive dans la conversation un sujet de crispation pour les pêcheurs : le classement des pirogues en bateau de plaisance, ce qui les empêche de s’éloigner de plus de 300 mètres des côtes. Alors que cette embarcation est le bateau de pêche traditionnel de Mayotte, il appartient au patrimoine mahorais. Les pêcheurs de Mayotte sont contre ce classement qui prive les aînés de moyens de subsistance alors qu’ils n’ont pas de retraite pour la plupart. Pierre Baubet rappelle à cet effet que les yoles en Martinique sont autorisées pourquoi pas les pirogues mahoraises ? 

Michel Goron balaiera d’un revers de main la question de la pêche vivrière. S’il reconnait que la question mérite d’être étudiée, il affirme que ce dossier n’est pas « dans sa ligne de mire » pour lui et ses équipes la priorité c’est la pêche professionnelle. C’est donc bien un conflit de génération qui secoue le monde de la pêche mahoraise entre les anciens qui veulent et doivent vivre souvent de la pêche jusqu’à la fin de leur vie et une nouvelle génération de pêcheurs qu’il faut convaincre d’investir et de s’en- gager dans la pêche mahoraise. 

Anne Constance Onghéna pour France Mayotte Matin.