Série - Musées en Outre-mer : Le Mémorial de la catastrophe de 1902 en Martinique, transmettre une mémoire vivante pour ne pas oublier

Série - Musées en Outre-mer : Le Mémorial de la catastrophe de 1902 en Martinique, transmettre une mémoire vivante pour ne pas oublier

A travers cette série, Outremers360 vous propose de partir à la découverte des musées en outre-mer : leur histoire patrimoniale, sociale et territoriale, leurs collections, leur programmation culturelle et leurs projets à venir. Cette semaine, Outremers360 vous propose de découvrir le plus ancien musée de la Martinique, le Mémorial de la catastrophe de 1902, anciennement connu sous le nom de Musée Frank A. Perret.

Le musée entièrement réinventé en 2019 est dédié à la mémoire de l'éruption meurtrière de la montagne Pelée en 1902 qui, en quelques minutes, a détruit la ville de Saint-Pierre et tué la quasi-totalité de ses habitants. Seuls trois rescapés témoigneront de l’horreur. Le musée joue un rôle important dans la préservation de l'histoire de la Martinique et dans la sensibilisation du public à cette tragédie. Marie Hardy-Seguette, historienne et responsable scientifique, nous ouvre les portes de ce musée chargé d’histoire et d’émotion.

©Fondation Clément

Idéalement placé à l’extrémité de la rue Victor Hugo à quelques mètres de l’ancien théâtre de Saint -Pierre, le Mémorial de la catastrophe de 1902, labellisé musée de France, surplombe la baie de Saint-Pierre.  

Lieu de mémoire et de culture, son architecture monolithique rectangulaire intrigue et séduit. Le 8 mai 2019, le Mémorial de la catastrophe de 1902 rouvre ses portes après cinq mois de travaux de rénovation financés par la Fondation Clément via le fonds de dotation Culturabaum dans le cadre d’une délégation de service public de sept ans. Le projet architectural visait à donner au musée un caractère puissant et sobre, en accord avec son rôle mémoriel. L’architecte Olivier Compère a fait le choix d’une architecture contemporaine avec des lignes et des formes pures utilisant des matériaux faciles à mettre en œuvre et à approvisionner. Le choix du bois pour les façades, en remplacement de la pierre endommagée lors de la rénovation de 1969, s’est alors imposé comme une évidence : « Olivier Compère s’est inspiré de la technique traditionnelle japonaise du Shou-Sugi-Ban qui consiste à brûler le bois d'un côté. Ce qui permet de le protéger naturellement et lui confère une esthétique qui fait écho à l’incendie consécutif de la catastrophe de 1902 », nous explique Marie Hardy-Seguette.

La rénovation complète du Mémorial comprenait également une nouvelle approche muséographique qui a permis de réorienter le propos et de rendre hommage aux victimes de la catastrophe. Lors de sa création en 1933 par l’ingénieur américain Franck A. Perret, le musée accordait une place importante à la volcanologie. Afin de marquer sa nouvelle orientation, la dénomination « Mémorial de la catastrophe de 1902 » a été ajoutée au nom historique du fondateur mettant davantage l'accent sur une approche culturelle de la catastrophe et sur l'expérience vécue par les habitants de la Martinique. « La reconfiguration de l’espace dédié à l’exposition permanente a pu bénéficier de l’expertise de Delphine Bailly, muséographe, de Corinne Marchand, scénographe qui a conçu le parcours de visite et des travaux de Jeanne Cazassus- Berard archéologue qui a notamment écrit les textes informatifs et qui a apporté une dimension archéologique au musée » précise Marie Hardy-Seguette.

©JB Barret pour le Mémorial de la catastrophe de 1902

Depuis sa réouverture le 8 mai 2019, le musée, géré par la Fondation Clément, propose aux visiteurs de vivre une expérience immersive émouvante. Lorsqu’il pénètre dans la pièce centrale du Mémorial de 120 m2, le visiteur est plongé dans l’environnement de la ville de Saint-Pierre avant, pendant et après l’éruption. Les noms de 7 000 victimes sont affichés sur une estimation d’environ 28 000 morts. L’exposition présente également des objets déformés, souvenirs de la vie quotidienne dans le « Petit Paris des Antilles », accompagnés de photographies et de films anciens comme celui de Thomas Edison tourné depuis un bateau dans la rade entre le 10 et le 20 mai 1902 et le court-métrage de Georges Méliès, actualité filmée reconstituée en studio. Aujourd’hui le musée accueille environ 50 000 visiteurs par an contre 10 000 en 2018.

©JB Barret pour le Mémorial de la catastrophe de 1902

Le patrimoine retrouvé de Saint-Pierre

Lors de sa réouverture, le Mémorial comptait 416 objets récupérés au titre de la délégation de service public. Depuis, la collection s’est enrichie de plus de 100 objets dont la plupart proviennent de Pierrotins qui faisaient œuvre de collecte. L’un d’entre eux, Mathurin Cadenet, collectionneur, et amoureux de Saint-Pierre est un descendant direct d’un survivant de la catastrophe par son père qui a survécu à l’éruption. Passionné d’histoire, il arpente chaque jour la rade de Saint-Pierre à la recherche d’objets issus des trois-cents embarcations qui ont coulées lors de l’éruption. Au gré de la houle, ces objets sont exhumés. Monsieur Cadenet a déjà légué une cinquantaine d’objets au musée.

Christ Fonte s.d. Église du Fort, Saint-Pierre, Martinique MFAP 2018.0.344

Dès 1908, les anciens habitants se réinstallent sur les ruines de la ville. Au gré des déblaiements successifs des objets sortent de terre et attisent la curiosité des voyageurs. Une « chasse au trésor » est encouragée par un tourisme de catastrophe et alimente des collections privées. Aujourd'hui, les nouvelles générations soucieuses de pérenniser le patrimoine, restituent ces objets qui étaient dans leur famille depuis des décennies. Ce dont se félicite Marie Hardy-Seguette tout en précisant la démarche du musée : « Le musée n’a pas une volonté de restitution mais d’identification des lieux qui abritent le patrimoine pierrotin. Des partenariats avec des institutions culturelles françaises et internationales ont vu le jour dans le cadre du programme culturel « Patrimoine retrouvé de Saint-Pierre ».

Cloche Alliage cuivreux Hildebrand, fondeur Paris, France 1865 Église Saint-Étienne du Centre, Saint-Pierre, Martinique MFAP 2018.0.367

Un musée placé sous le signe de l’innovation et de l’émotion

Durant les décennies qui ont suivi l’éruption, Saint-Pierre est devenue un pôle d’attractivité majeur pour la Martinique. En 1991, la ville de Saint-Pierre a été labellisée ville d’art et d’histoire ce qui encourage l’interaction avec les institutions culturelles dans une volonté de préserver et de valoriser le patrimoine local.

C’est en s’inscrivant dans cette démarche que le Mémorial a proposé en 2022, à l’occasion des 120 ans de l’éruption pyroclastique la plus meurtrière du XXe siècle, une exposition sonore hors les murs réalisée par Fabienne Pelage « Le souffle de Saint-Pierre, mémoires incandescentes ». Cette exposition en deux parties, composée de 16 podcasts et de 12 capsules sonores réparties dans la ville de Saint-Pierre, donne la parole aux descendants de Pierrotins dont les familles ont été marquées par cette catastrophe d’une intensité exceptionnelle.

Les podcasts sont à écouter sur : Le souffle de Saint-Pierre | Mémoires incandescentes • Podcast • Mémorial de la catastrophe de 1902 | Musée Frank A. Perret (podcastics.com)

Plusieurs nouveautés sont à signaler dans le domaine de la médiation culturelle. A partir du 15 février 2024, le Mémorial propose tous les jours à partir de 10h30 une visite guidée de la ville au départ du musée. Le visiteur pourra alors parcourir l’exposition permanente et se laisser guider dans les vestiges de Saint-Pierre.

Cette année, les audioguides déjà disponibles en anglais, allemand, italien, portugais et espagnol sont également disponibles en créole : « ça nous semblait important de proposer à nos visiteurs martiniquais un parcours sonore en créole » nous explique Marie Hardy-Seguette. Le musée propose trois parcours en audioguides : un parcours immersif des contemporains de la catastrophe avant, pendant et après leur vie, un parcours par l’objet et un parcours enfant durant lequel une petite fille raconte l’histoire de Saint-Pierre par le biais de la collection.

Accumulation de clous de menuiserie Fer Vers 1902 Saint-Pierre, Martinique MFAP 2018.0.055

Durant les vacances scolaires, le Mémorial propose des visites contées pour les familles en créole et en français.

Le musée a également inauguré une promenade sur la rade qui témoigne des épaves des 396 embarcations qui ont coulé et dont seuls trois bateaux ont pu être identifiés à ce jour de manière certaine.

Chaque année durant les Journées européennes du patrimoine, le musée organise des visites musicales. Un musicien réinterprète d’anciennes chansons de la fin du 19e siècle tandis qu’une historienne évoque les aspects de la ville de Saint-Pierre, prodigieusement vivante et animée et célèbre dans toute la Caraïbe.

Le site web du Mémorial de la catastrophe de 1902  Memorial 1902 | Musée Frank A. Perret

EG

Fontaine Marbre s.d. Saint-Pierre, Martinique MFAP 2018.0.241
Gobelets Verre incolore et bleu cobalt Fabricant indéterminé France 1870-1902 Saint-Pierre, Martinique MFAP 2018.0.251
Vase Cristal Cristallerie et verrerie de Baccarat Baccarat, Meurthe-et-Moselle, France 1870-1902 Saint-Pierre, Martinique MFAP 2018.0.254
Accumulation de vis de construction Fer Vers 1902 Saint-Pierre, Martinique MFAP 2018.0.054