Les présidents de l’UDE-MEDEF, de la CPME et de la CCI de Guadeloupe unis à Paris pour alerter sur les urgences du quotidien du territoire

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Les présidents de l’UDE-MEDEF, de la CPME et de la CCI de Guadeloupe unis à Paris pour alerter sur les urgences du quotidien du territoire

Bruno Blandin, Président de l’UDE-MEDEF Guadeloupe et du comité outre-mer du MEDEF, Victor Venutolo, Président de la CPME Guadeloupe, et Patrick Vial-Collet, Président de la CCI des Îles de Guadeloupe et de l’ACCIOM, ont effectué cette semaine un déplacement officiel à Paris pour porter d’une seule voix, sous l’égide de Guadeloupe Économique, les inquiétudes et les priorités du monde économique guadeloupéen. Dans une interview accordée à Outremers360, les trois Présidents ont détaillé les raisons de cette mobilisation inédite : remettre les urgences du quotidien au cœur des priorités afin d’apporter des réponses concrètes aux citoyens guadeloupéens, loin des débats statutaires.

Reçus notamment par Gérard Larcher, Président du Sénat, Yaël Braun-Pivet, Présidente de l’Assemblée nationale, Olivier Jacob, conseiller Outre-mer de l’Elysée, Laurent Lenoble, conseiller Outre-mer du Premier ministre, ainsi que Naïma Moutchou, la ministre des Outre-mer, et également les parlementaires, les trois présidents sont venus pousser un véritable cri d’alerte sur la situation de la Guadeloupe. 

Eau, santé, logement, assainissement, pouvoir d’achat, sargasses : pour eux, les urgences du quotidien doivent primer sur les débats liés à l’évolution statutaire et au projet de fusion des collectivités. Alors que les élus locaux multiplient les réunions hebdomadaires avec le ministère des Outre-mer sur ces questions institutionnelles, les représentants du monde économique regrettent de ne pas être associés aux discussions et dénoncent un décalage croissant entre les préoccupations politiques et les réalités vécues par les Guadeloupéens.

L'accès à l’eau en Guadeloupe, un déshonneur national

Le sujet revient comme un leitmotiv : l'eau. Ou plutôt son absence. Des coupures de plusieurs jours consécutifs, une infrastructure vieillissante, une gouvernance locale défaillante malgré la création du SMGEAG, le syndicat mixte de gestion de l'eau et de l'assainissement. La situation est qualifiée de « gravissime » par Vial-Collet, qui interpelle directement les responsables parisiens : « Est-ce que c'est possible, honorable, inimaginable que des Français puissent ne pas avoir d'eau ? Et ça, c'est une vraie question qui dépasse la seule Guadeloupe. Non, la France serait déshonorée que l'on puisse savoir que des citoyens français n'ont pas d'eau. »

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Victor Venutolo enfonce le clou : « Ce ne sont pas seulement les entreprises qui souffrent du manque d’eau, des restaurants sont pénalisés et des écoles doivent fermer. Et si les salariés exercent leur droit de retrait, toute l’activité se retrouve paralysée. » Le président de la CPME rappelle le paradoxe de la situation : « Il y a beaucoup d'eau en Guadeloupe. Il ne s’agit pas d’un manque d’eau, mais bien d’un problème d’acheminement : il n’y a pas d’eau dans les tuyaux. »

Bruno Blandin va plus loin encore, désignant le problème structurel sans s'embarrasser de circonlocutions : « La réponse, c'est de trouver des gens compétents pour gérer l'eau. Aujourd'hui, nous avons peut-être techniquement un certain nombre de compétences locales, mais en matière de gestion, on ne voit pas comment on peut continuer à gérer l'eau de cette manière. » Et d'ajouter, avec une franchise qui résume le sentiment général : « Cette situation doit cesser, la distribution et l’assainissement doivent fonctionner comme si nous étions dans un pays qui est la septième puissance mondiale. » 

« Le changement statutaire n’est pas une priorité »

Les trois représentants économiques refusent d’entrer dans ce qu’ils considèrent comme une diversion politique. Pour eux, la Guadeloupe dispose déjà de nombreuses compétences qu’elle peine à exercer efficacement. « Ce n’est pas parce qu’on veut faire évoluer des normes indispensables à une meilleure compétitivité économique qu’il faut renverser la table », estime Patrick Vial-Collet. Victor Venutolo va plus loin : « Le changement de statut, ce n’est pas une priorité. » Selon lui, les élus disposent déjà de toutes les cartes et tous les budgets pour le faire.

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Bruno Blandin, président de l’UDE-MEDEF, se montre tout aussi direct. « Il faut taper le poing sur la table et dire que maintenant ça suffit. » Le chef d’entreprise juge que l’archipel de Guadeloupe doit d’abord régler ses urgences avant d’envisager un quelconque bouleversement institutionnel. « Nous avons des priorités à régler comme la distribution et l’assainissement de l’eau, la formation, les déchets, les routes … » prévient-il.

A la demande du Président de la République, une réunion hebdomadaire se tient entre les élus et la ministre des Outre-mer sur l'évolution institutionnelle. Pour les trois présidents, c'est autant de temps volé aux vrais problèmes. Pour le Président Vial-Collet : « Ce n'est pas raisonnable de demander plus de pouvoir quand on n'exerce pas pleinement celui qu'on a déjà ».

Et sur le fond, leur position est nette : « En l'état, ce serait une très mauvaise opération. » La Guadeloupe dépense déjà un milliard de plus qu'elle ne collecte. Qui paierait la différence ? « Je ne vois pas la France donner un milliard par an supplémentaire. Tout est une question de priorités. Pour nous, cette réforme n’est absolument pas prioritaire. Une évolution vers davantage de responsabilités pour la Guadeloupe doit se préparer sérieusement, avec du temps, de la réflexion et un véritable projet de territoire. Nous ne voulons pas que la Guadeloupe aille dans le mur. Le rôle du monde économique est de créer des emplois, de la richesse et d’investir dans l’avenir de l’archipel, pas de supporter demain le poids des déséquilibres », souligne le président de l’UDE-MEDEF.

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Pour Bruno Blandin, le président du Sénat a résumé à lui seul l’enjeu du débat en posant une question essentielle : « Est-ce soutenable ? » Une interrogation qui, selon le président de la CPME, devrait guider toute réflexion sur une éventuelle évolution institutionnelle de la Guadeloupe.

À titre d’exemple, Patrick Vial-Collet évoque l’amendement Virapoullé qui, depuis 2003, est inscrit dans la Constitution et empêche toute fusion entre le Département et la Région à La Réunion. « Quand on discute de ça, on ne fait pas autre chose », estime-t-il, saluant ainsi le choix réunionnais de privilégier d’abord le développement du territoire et la gestion des urgences du quotidien avant d’ouvrir un débat sur l’évolution institutionnelle.

Tourisme : la première économie de l’île en péril

Les trois présidents l'affirment haut et fort : le tourisme est le premier maillon de l'économie guadeloupéenne. « Le tourisme est le premier maillon. Et je pense qu'il y a une donnée fondamentale : on n'a pas de pétrole, ni d’or, ni de terres rares », lâche Bruno Blandin dans un constat qui masque à peine l'inquiétude. Or ce secteur stratégique est directement menacé par les défaillances environnementales que les pouvoirs publics peinent à endiguer.

Bruno Blandin tire la sonnette d'alarme sur les conséquences pour l'image de la destination : « L'assainissement est vraiment un problème sanitaire. Et qui touche qui ? Nos enfants, notre population, nos touristes. Nous nous dégageons aujourd'hui et nous, nous allons vers une très mauvaise image de notre destination qui risque de mettre en péril tout un pan économique de notre archipel. Et nous ne supporterons pas ça. »

Logement : une crise silencieuse

Le volet logement a également occupé une part significative des discussions, notamment à travers la rencontre avec Bruno Arcadipane, président du MEDEF, coprésident du comité Outre-mer et président d'Action Logement. Le tableau dressé par le Président Bruno Blandin est alarmant : « Vous savez qu'on construit à peine 180 ou 250 logements par an, alors qu'il y a à peine cinq ou six ans, on en faisait 1 000 ou 1 200. » La demande, elle, ne faiblit pas : le directeur de la DEAL et le préfet ont confirmé « une demande de seize mille logements aujourd'hui ». 

À cela s'ajoute la baisse de la LBU, la Ligne Budgétaire Unique destinée au logement social outre-mer, et la sous-consommation des crédits disponibles, y compris des fonds européens. « Nous devons mettre un peu d'ordre aussi chez nous », reconnaît le président de la CCI, appelant à consommer l'intégralité des enveloppes auxquelles la Guadeloupe a droit.

Maintenir la Lodeom : un enjeu économique et social

Dernier point sur la feuille de route de la délégation, et non des moindres : le renouvellement de la LODEOM, la loi pour le développement économique des outre-mer, et la préservation du régime de défiscalisation. Ces dispositifs, qui conditionnent directement la compétitivité des entreprises et le volume d'investissement, arrivent à échéance en fin d'année. La mise en garde est unanime et sans ambiguïté.

Vial-Collet a posé le cadre : « Ce sont des sujets qui reviennent chaque année et qui conditionnent le volume d'investissement et la compétitivité des entreprises. » Et la conclusion des trois présidents tombe comme un avertissement : « La prochaine étape, c'est de passer la fin de l'année avec le renouvellement de la LODEOM. Sinon tout un pan de l'économie tombe. »

La défiscalisation est le seul levier capable de compenser les handicaps structurels d'un territoire insulaire, éloigné des grands marchés, soumis à des coûts de production et de transport incomparablement plus élevés que dans l’Hexagone. Y toucher sans alternative crédible, c'est détruire l’économie guadeloupéenne, comme le rappelle Bruno Blandin : « On ne veut pas que la Guadeloupe aille dans le mur. On ne veut pas que le monde économique puisse demain matin être la variable d’ajustement et ainsi répercuter cette augmentation de la fiscalité sur ses prix et ainsi accroitre la vie chère, alors que le monde économique est là pour créer des emplois, créer de la valeur et surtout investir dans notre bel archipel pour de nouveaux projets. »

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Victor Venutolo, lui, souligne le déficit de concertation qui rend toute réforme risquée : « Nous n'avons jamais été associés à aucune discussion, aucune discussion jamais sérieuse. La population n'a jamais été associée. » Patrick Vial-Collet de rajouter : « Si nous devons financer nos malheurs seuls, nous n’y arriverons pas. »

Porter la parole des Guadeloupéens

Pour Bruno Blandin, Victor Venutolo et Patrick Vial-Collet, les attentes de la population sont aujourd’hui très éloignées des débats sur l’évolution statutaire. « La priorité n'est pas statutaire, mais la priorité reste le développement économique. Et le statut ne changera rien au développement économique. Les Guadeloupéens veulent de l’eau, des emplois et la santé. », résume Patrick Vial-Collet.

Les urgences structurelles doivent être traitées en premier lieu. Après une semaine d’échanges, leur message reste inchangé : avant de réfléchir à ce que pourrait devenir la Guadeloupe demain, il faut répondre sans attendre à ce que les Guadeloupéens ne supportent plus aujourd’hui, les coupures d’eau, les difficultés sanitaires, la crise du logement et les blocages qui freinent le développement de l’archipel.